12 juillet, quand le temps se dilate

Publié le 12 juillet 2018

A l’été 2003, j’écrivais le manuscrit d’un roman dont le fil conducteur serait la finale de la Coupe du monde 1998. 12 juillet a fini par être édité par Salto dans une version plus longue en décembre 2016. Il raconte deux heures de la vie de trois trentenaires, ce soir d’été d’un siècle finissant, sur la terrasse d’une vieille maison de campagne d’où ils vont suivre le match sur une petite télé. Trois narrateurs alternés, Louise, Giovanni et Fred, dont les trajectoires vont se croiser et bifurquer à l’issue de ce moment d’histoire.

A l’occasion des vingt ans de ce 12 juillet unique, voici le chapitre 5 du roman. La finale va commencer dans cinq minutes et la pression devient insupportable.

20h55
Louise

Bon, allez, qu’on s’y mette et qu’on n’en parle plus ! C’est usant cette attente, un peu comme quand la pression de l’air chute d’un coup juste avant un orage. Tu n’as envie que d’une chose, c’est que ça finisse par éclater pour pouvoir respirer enfin. Là, c’est pareil, la tension est palpable, tu vois les joueurs, on dirait qu’ils sont en apnée. Ils n’attendent plus qu’une chose, c’est que l’arbitre siffle le coup d’envoi et qu’ils puissent enfin courir, bouger, jouer et ne plus subir.

Ici, c’est un peu pareil. Heureusement qu’on n’en a pas trois ou quatre comme Fred, il y aurait de quoi devenir dingue sinon. Giovanni apporte un peu d’insouciance et de légèreté, c’est pour ça que j’ai voulu qu’il reste et que j’ai fait ce qu’il fallait. Ce garçon-là, il t’apaise, il a le don de tout rendre plus simple, même quand il ne va pas bien. C’est une forme d’élégance, je trouve, même si ça ne l’aide pas beaucoup.

Je ne me suis jamais très bien entendue avec Erika. Je ne sais pas pourquoi, je ne la sentais pas bien dans cette relation avec Giovanni, quelque chose n’allait pas. Peut-être la différence d’âge, d’autant qu’elle était beaucoup plus mature que lui et je crois qu’elle s’en servait. Ça n’a pas empêché Giovanni de continuer à nous voir, mais souvent il venait seul, elle avait mieux à faire ailleurs.

Pourquoi pas ? Je ne crois pas que les couples fusionnels soient la panacée, loin de là, mais ils me donnaient l’impression tous les deux de vivre chacun leur vie côte à côte, sans partager grand chose finalement. À part des moments au lit, bien sûr, mais ça ne fait pas une relation. Et je sais que Giovanni, sous ses airs détachés de tout, a vraiment besoin de sentir qu’on tient à lui. Il a besoin de l’affection des autres, et ça, Erika ne lui en donnait pas beaucoup.

Ah tiens, les Brésiliens ont fini de chanter, ça va être la Marseillaise. Roulements de tambours. Gros plan sur Barthez. Lui, il se marre, c’est toujours pareil au moment des hymnes. Ça doit beaucoup l’amuser, ou alors c’est une façon pour lui de se décontracter un peu. Du coup, il fait rire Lizarazu à côté de lui. Par contre, Thuram est déjà à fond. Quel match il a fait contre la Croatie mercredi ! Lui qui ne tire jamais, le voilà qu’il marque deux buts et qu’il qualifie la France. C’était beau quand il a été porté en triomphe après le match, ça n’a pas dû lui arriver souvent.

Par contre, il y en a un qui ne bronche pas, là au milieu. « C’est qui, déjà, le 19 français qui préfère garder le silence ?
— Karembeu, répond Fred.
— Ah. Et il est originaire d’où, lui ?
— Nouvelle-Calédonie. C’est un Kanak. On peut comprendre que la Marseillaise, ça ne soit pas trop leur truc là-bas, vu comme ils se sont fait rentrer dedans en 88, tu te souviens ? Entre les deux tours de la présidentielle, la grotte d’Ouvéa, les otages et la fusillade ? Pas beau à voir. »

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Tiens, un plan étonnant. Les Brésiliens se tenaient par la main en sortant des vestiaires, et ils avaient les mains croisées dans le dos pendant les hymnes. Les Bleus, c’est le contraire. C’est maintenant qu’ils se tiennent par la taille et font bloc. Je ne sais pas ce que ça signifie, mais c’est intéressant.

« Regarde-moi Chirac dans la tribune, remarque Fred. Et Jospin derrière. Et Platini qui s’est mis en mode Karembeu. Tu me diras, quand il jouait il ne chantait pas la Marseillaise non plus, ce n’est pas arrivé à la quarantaine qu’il va s’y mettre. »

Ces histoires d’hymne, ça ne m’a jamais vraiment passionnée. Mon arrière-grand-mère Ovsanna, qui m’a élevée, était arménienne, et forcément, ces « féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras pour égorger nos fils et nos compagnes », ça lui évoquait des choses très concrètes et pas agréables du tout. Mais elle a toujours eu beaucoup de respect pour le pays qui l’a accueillie quand elle était une jeune femme en fuite, et elle m’amenait voir tous les 14 juillet le feu d’artifice à Nantes. Quand j’étais petite, j’en avais une peur bleue, ou plus exactement les détonations me terrifiaient mais les gerbes multicolores m’enchantaient. Il me fallait l’image sans le son, en fait.

Giovanni a trouvé de quoi s’occuper : un crayon, une feuille de papier qui traînait sur la table. C’est quand même pas la facture EDF, non ? Non, c’est pas ça, la facture est imprimée recto-verso. Qu’est ce qu’il a pris ? La liste des courses ! Tu vas voir qu’il va la froisser et la balancer à la poubelle ! Quelques rectangles, des silhouettes, des bulles : il est reparti dans son projet de BD, je suis sûre. Ça fait tellement longtemps qu’il en parle... Il y a dix ans, il était à fond là-dedans. Il disait qu’il n’était pas assez bon pour dessiner lui-même mais qu’il aimerait faire un storyboard, comme pour un scénario de cinéma. Il m’avait raconté ça à l’époque de la fac, où on se demandait ce qu’on ferait plus tard.

« Mon histoire serait une uchronie qui raconterait ce qui se serait passé si la Chine n’avait pas interrompu brutalement ses explorations navales au début du quinzième siècle. Tu connais Zheng He ? C’était un eunuque que l’Empereur avait placé à la tête de la marine impériale. Zheng He a fait sept voyages dans tout l’océan Indien. En 1433, il meurt, et la même année le nouvel empereur décide de tout arrêter et fait détruire les navires. Et au lieu de partir à la découverte du monde, les Chinois vont construire la Grande Muraille.
— Ah, intéressant, je lui avais répondu. Et tu sais comment elle s’appellera, ton histoire ? »

Il n’en savait rien. Et finalement il est passé à autre chose, et je ne sais toujours pas ce qui serait arrivé si Zheng He avait découvert l’Amérique cinquante ans avant Christophe Colomb. Entre temps, lui a découvert Erika et moi j’ai découvert Liam. Pas l’idée du siècle. J’étais un peu naïve à l’époque, en 89. Je venais de débarquer à San Francisco après ma licence de lettres, j’avais besoin d’argent et de voir du pays, de quitter la France un petit moment.

Liam n’était même pas californien, c’était un Canadien anglophone d’origine irlandaise. Il avait le même âge que moi, c’est-à-dire qu’il était très jeune, mais c’était un bon vivant qui ne prenait rien au sérieux. Pour lui il n’y avait aucun de problème qui ne pouvait être résolu, tout semblait facile. Et il était fou de moi, il m’appelait « ma petite princesse française », c’est complètement idiot avec le recul mais sur le moment j’étais sous le charme.

Ça aurait dû s’arrêter là, au bout de quatre mois quand il a été contraint de retourner à Toronto. Mais il m’a embobinée tant et si bien que j’ai quitté la famille chez qui je bossais comme fille au pair et je l’ai suivi dans l’Ontario. On s’est mariés là-bas début 90, il faisait un froid épouvantable, et pour moi qui suis née en Loire-Atlantique, qui venais de Provence et qui n’avais dû connaître que dix jours de neige dans toute ma vie, Toronto en janvier ressemblait à ces planètes glacées qui tournent autour de Jupiter.

J’y suis restée un peu plus de deux ans. Au début par défi, ensuite parce que le jardin d’enfants qui m’avait embauchée payait très bien et enfin parce que mon amour-propre était plus fort que mon bon sens, et qu’admettre que j’avais fait une grave erreur en me mettant avec Liam était au-dessus de mes forces. Derrière le type jovial et débrouillard j’ai découvert petit à petit un manipulateur de première, un homme profondément immature et narcissique dont l’obsession était d’être aimé à n’importe quel prix. J’ai fini par divorcer au printemps 92 et je suis rentrée en France, en me disant que plus jamais ça.

Certains jours où ça ne va pas avec Fred, je me demande ce qui se serait passé si je n’avais pas connu Liam, si j’avais fait mon année à San Francisco et si j’étais revenue en France deux ans plus tôt.

« Ça ne sert à rien de refaire l’histoire, Louisette. Il faut regarder devant toi, toujours. Et remercier Dieu pour toutes les belles choses qui t’arrivent. Le reste, oublie-le. »

Elle me disait souvent ça, Ovsanna, quand elle s’occupait de moi et de mon frère Hugues, qui a deux ans de plus que moi. Je lui dois beaucoup, à mon arrière-grand-mère. D’une certaine manière, elle venait d’un autre monde et d’un autre siècle, mais son bon sens m’a aidée à grandir. Son bon sens et son amour inconditionnel pour nous deux. Même si elle est morte depuis cinq ans, quelque part elle est toujours avec moi, à me soutenir et à me conseiller.

On ne peut pas en dire autant de mon frère. Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de lui. Au moins trois mois, je dirais. Depuis qu’il est parti en Irlande les liens se sont distendus. Mais pour être honnête, c’est depuis la fac que nos chemins se sont éloignés, il est obsédé par la réussite et je dois reconnaître qu’il se débrouille bien, si tant est qu’on puisse être fier de frauder les impôts et de se lancer dans des combines douteuses. On a eu plusieurs fois des discussions à ce sujet et ça finissait toujours mal quand il essayait de me convaincre que j’étais bien naïve et que de janvier à juin je travaillais pour le fisc. Il aurait dû faire agent de joueurs de foot, tiens, c’est tout à fait dans ses cordes.

L’arbitre a lancé la pièce entre les deux capitaines. On dirait que c’est le Brésilien qui a gagné le tirage au sort. Mauvais présage ? On verra bien. Il choisit le côté, on dirait. Donc c’est les Français qui vont commencer. Laurent Blanc en survêtement de la même couleur que son nom vient faire son traditionnel bisou sur le crâne de Barthez, mais il insiste plus que d’habitude, il veut lui aspirer la cervelle ? Ça fait un peu vampire son truc.

pour finir...

12 juillet est disponible (sur commande) en librairie et dans les enseignes culturelles de type Fnac, Decitre ou Cultura. 213 pages, 18 euros, éditions Salto.

Lire aussi tous les articles sur 12 juillet sur mon autre site, Imaginaires.

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