L’amour du maillot : du foot à la BD en passant par la socio

Publié le 23 janvier 2020 - Bruno Colombari

Trois ans après la sortie de son enquête de terrain « Des footballeurs au travail », le sociologue Frédéric Rasera en a fait une BD, avec la dessinatrice Hélène Georges. Le club et les personnages sont imaginaires, mais l’univers est on ne peut plus réel.

Avec Frédéric Rasera, on s’était croisés au Festival Lettres et Images du sport, à Bressuire, en novembre 2017. On avait beaucoup discuté, dans une voiture entre l’aéroport et l’hôtel conduite par un futur journaliste de France Football (qui se reconnaîtra). Ce n’est pas tout les jours qu’on peut parler foot avec un sociologue, et honnêtement ça relève le niveau. Frédéric Rasera venait y présenter son enquête en immersion dans un club de Ligue 2, Des footballeurs au travail (éditions Agone).

Lire l’interview de Frédéric Rasera : « le foot pro est traversé par des logiques de domination »
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Depuis, le récit a pris une autre forme, celle d’une BD publiée chez Casterman et dessinée par Hélène Georges. Ça s’appelle L’amour du maillot, dans la collection Sociorama qui vise à mélanger les genres entre auteurs de bandes dessinées et sociologues de terrain. L’objet n’est pas d’illustrer le texte écrit pour le faire entrer dans des cases, mais plutôt de construire des fictions basées sur la réalité. Et le résultat est étonnant.

Si le club de Ligue 2 de Tourval est fictif, tout le reste est parfaitement réaliste : sur une saison, il s’agit d’abord d’assurer le maintien, car une relégation en National serait une catastrophe pour les finances et l’avenir du club. Il faut aussi intégrer les nouveaux arrivés, ménager les anciens et gérer l’impatience des jeunes. C’est tellement bien fait que tout supporter de club, y compris de Ligue 1, fera immanquablement des analogies : pour Saint-Etienne, par exemple, l’entraîneur paternaliste et adepte de la prise de risques minimum ressemble fort à Ghislain Printant, débarqué en cours de saison pour un coach d’un statut supérieur et qui ne fait pas de sentiment (Claude Puel). Le joueur historique du club sur le déclin évoque Loïc Perrin, tandis que les jeunes très ambitieux et à fort potentiel rappellent évidemment William Saliba ou Charles Abi.

De manière différente du livre, qui offrait un regard d’ensemble sur le groupe et sur les rapports de domination qui le traversent (entre anciens et nouveaux, président et entraîneur, joueurs et compagnes...), la BD suit de près un nouvel arrivant, Gary Robledo, et la figure historique du club, Mathieu Beccaria. Tout au long des 160 pages qui se lisent d’une traite, on va voir les trajectoires se croiser, mais pas seulement sur le terrain : en coulisses aussi, où se joue une partie subtile entre le président, l’ancien et le nouvel entraîneur, le staff médical et la famille des joueurs.

Car derrière la façade clinquante des internationaux qui forment l’élite de leur sport (lire les propos de l’historien François da Rocha) se cachent des centaines de professionnels pour qui la réussite consiste d’abord à avoir un contrat, ensuite d’obtenir un salaire à cinq chiffres (plus de 10 000 euros), puis d’être titulaires pour avoir une chance d’être remarqué par des recruteurs d’un club de Ligue 1. C’est le quotidien de Gary Robledo, débarqué de Guyane pour intégrer le centre de formation de Rennes, puis passé par un club de National avant d’être repéré par Tourval et d’essayer de se faire une place au soleil.

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Comment faire d’une enquête de terrain une thèse, puis d’une thèse un essai, puis d’un essai une bande dessinée ? Le mieux était de prendre son téléphone et de poser simplement la question à Frédéric Rasera. C’est ce que j’ai fait. Où l’on découvre en passant que le rêve d’un sociologue, ce serait de faire la sociologie de la manière dont le public reçoit son travail... On ne se refait pas !

Frédéric Rasera : « quand j’ai commencé mon enquête il y a une dizaine d’années, je n’imaginais pas ce qu’elle allait devenir »

Comment s’est fait le travail d’adaptation de l’essai à la BD avec Hélène Georges ?
Au sein de Sociorama, c’est Yasmina Bouagga qui m’a contacté pour me proposer le projet, elle avait lu mon enquête, et elle a présenté le livre à la dessinatrice Hélène Georges et on a été mis en contact. Je lui ai donné des éléments de ma thèse qui ne sont pas dans le livre : des détails sur les styles de vie des joueurs, des photos que j’ai prises sur le terrain, dans les vestiaires, les salles de soins... Ensuite, elle a proposé un premier scénario sur lequel on a travaillé ensemble. Par exemple, j’ai pris la main sur les dialogues où elle avait plus de difficultés, n’étant pas familière des discussions de vestiaires. Je voudrais dire ici l’énorme travail d’acculturation au monde du football professionnel réalisé par Hélène, qui a eu le souci d’être au plus près de la réalité.

Dans la BD, la fictionnalisation des personnages remplace-t-elle l’anonymisation de l’essai ?
D’une certaine manière, oui, on peut dire ça. C’est le même principe, avec des formes différentes. En sociologie, on crée des idéaux-types qui n’existent pas dans la réalité, ça sert de modélisation. La fiction, c’est quelque chose qui n’existe pas mais qui s’appuie sur un travail d’enquête. Matthieu Beccaria, par exemple, incarne un type de joueur avec des propriétés bien identifiées par rapport au métier et à son milieu social.

Est-ce un travail qui s’apparente à l’écriture d’un scénario de film ?
Je n’ai pas d’expérience à ce niveau-là. Il y a un travail de découpage quand on arrive dans des passages trop descriptifs, il fallait raccourcir. Hélène, ainsi que les membres de l’équipe de Sociorama, sont intervenus pour trouver des solutions, pour faire passer des infos d’une manière fluide.

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Quand tu as commencé ce travail d’enquête dans ce club de Ligue 2, pouvais-tu imaginer ce qu’il allait devenir ?
Non, pas du tout. J’ai débuté mon enquête il y a une dizaine d’années, et je n’imaginais pas ce que ça allait devenir. La priorité, quand on attaque une thèse, c’est de la finir, de produire un travail académique sérieux, qui réponde à un ensemble de critères. J’étais content, après, de pouvoir transformer une partie de ma thèse en livre, j’étais content que le football intéresse aussi des éditeurs scientifiques qui publient des travaux sociologiques.

Transformer la thèse en livre, c’est déjà une traduction en soi. Après, je n’étais pas du tout dans Sociorama. Maintenant, il y a de plus en plus de collections de BD qui proposent des traductions de travaux scientifiques, c’est un format de plus en plus visible. J’étais très content d’avoir l’occasion d’aller plus loin : qui lit les travaux qu’on fait ? Des amis, quelques joueurs de foot, mais c’est un livre de sociologie, un peu ardu.

Penses-tu que la BD touchera un autre public ?
C’est l’objectif. Mais ce serait un peu naïf de penser qu’en faisant une BD on sera lu par plus de monde. J’aimerais bien faire une sociologie de la réception de ce genre de travail, pas seulement du mien. C’est quelque chose qui m’intéresserait beaucoup. C’est un format qui peut toucher des plus jeunes. La sociologie n’est pas présente au collège, de moins en moins au lycée avec les nouvelles réformes. Il y a l’enjeu de sensibiliser les jeunes aux sciences sociales, que ce soit l’histoire, l’anthropologie, la sociologie... Si la BD pouvait faire ça, ce serait bien.

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