Le brassard, vie et mort d’Alexandre Villaplane

Publié le 30 août 2022 - Bruno Colombari

Le magistrat Luc Briand a épluché les archives judiciaires et la presse de l’entre deux-guerres pour suivre les traces du capitaine de l’équipe de France en 1930, une longue chute depuis la petite escroquerie hippique jusqu’à l’uniforme allemand.

S’il y avait un palmarès des internationaux français les plus détestés, nul doute que Villaplane serait en tête. Pas parce qu’il a été le premier capitaine de l’équipe de France en Coupe du monde, en 1930, mais à cause de son engagement, pendant la deuxième guerre mondiale, dans la Gestapo française puis dans l’armée allemande. Luc Briand, magistrat et auteur d’un livre sur l’un des derniers condamnés à mort en France, retrace la vie et l’oeuvre, si l’on peut dire, d’un footballeur international jusqu’à sa déchéance.

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Etienne Mattler en contrepoint, le Conte Verde en fil rouge

Le parti pris de l’auteur, c’est de construire le récit en flash-back sur la vie d’Alexandre Villaplane, de sa naissance à Alger la veille de Noël 1904 à son exécution à Montrouge trois jours après son quarantième anniversaire. Mais aussi de tracer un parallèle entre sa trajectoire et celle d’Etienne Mattler, né exactement un an plus tard, coéquipier en équipe de France lors de la Coupe du monde 1930 en Uruguay, mais qui se retrouvera de l’autre côté de la barrière au moment de l’Occupation. Et, entre les deux, comme un symbole de grandeur et de décadence, le Conte Verde, un paquebot italien lancé en 1922 et qui transportera les joueurs français en Amérique du Sud avant de connaître des fortunes diverses pendant la guerre et d’être coulé au Japon.

Le récit est documenté avec une extrême précision, grâce aux archives de presse de l’époque et aux archives de la Préfecture de police de Paris, entre autres. On se retrouve ainsi à bord du Conte Verde avec la délégation française et un homme d’une cinquantaine d’années, avec une mallette de cuir, laquelle contient la première Coupe du monde, « statuette dorée haute d’une trentaine de centimètres et lourde de près de cinq kilos. » Il s’agit bien sûr de Jules Rimet, président de la FIFA. Ils partent à la découverte de l’Uruguay, qui fête le centenaire de son indépendance, « destination privilégiée de l’immigration française, en particulier basque et béarnaise, jusqu’à la fin de la première moitié du XIXe siècle. Plus de 10 % des Uruguayens sont d’origine française, parfois d’extraction récente. La popularité des Bleus est donc réelle. »

Après l’Uruguay, commence la chute

Ça ne leur suffira pas pour sortir de leur groupe, où ils s’inclinent avec les honneurs face à l’Argentine et au Chili (0-1 à chaque fois) après avoir battu le Mexique (4-1) malgré la sortie sur blessure du gardien Alexis Thépot, remplacé par le défenseur Augustin Chantrel, par ailleurs correspondant de presse (avec son coéquipier Marcel Pinel) pour le journal L’Auto. Pour Alexandre Villaplane, capitaine des Français, ce seront ses dernières sélections, alors qu’il n’a que 25 ans.

Dans la longue déchéance que fut la vie d’Alexandre, le passage au professionnalisme joue un rôle prépondérant. A même pas 19 ans, en 1923, Villaplane est déjà payé pour jouer au football (alors un sport amateur en France) quand il quitte Sète pour le club de Vergèzes, où est exploitée la source des Bouillens et son eau minérale connue dans le monde entier sous le nom de Perrier. Premier emploi fictif (de représentant de commerce), premier accès à l’argent facile. En 1929, il monte à Paris, au Racing Club de France alors présidé par l’ambitieux Jean-Bernard Lévy. Là, il obtient la gestion d’un café, une voiture, une maison de campagne. « Heureux sont les grands joueurs de football, devant qui toutes les difficultés de la vie s’aplanissent comme par enchantement », dira la presse.

Une carrière d’escroc que l’Occupation n’arrêtera pas

Mais Villaplane n’a pas qu’un gros appétit d’argent, il a aussi le sang chaud, et menace de mort un joueur adverse, ce qui lui vaut un départ précipité de la capitale. Il se retrouve à Nîmes, puis à Antibes, où il est embauché dans un casino. Mauvaise idée, très mauvaise idée, alors qu’il est inscrit au fichier central de la sûreté publique pour sa pratique des paris hippiques et ses fréquentations douteuses dans le milieu équestre parisien.

Car très vite, les affaires le rattrapent. Il est arrêté à Antibes pour la disparition, dans un coffre-fort, d’un billet gagnant de la Loterie espagnole. Acquitté. Puis, l’année suivante, c’est l’affaire Hallencourt, du nom de cheval de course dont l’identité a été truquée. Ça commence à faire beaucoup. Cette deuxième carrière d’escroc, il va la poursuivre avec une belle inconscience sous l’Occupation, en 1941, après avoir été fait prisonnier en tant que soldat français. Après un séjour en prison à Fresnes, il tombe dans les filets de Lafont, chef de la Gestapo française et crapule de haut rang.

En Dordogne sous l’uniforme allemand

Il n’en sortira pas, pris dans des relations de dépendances qui le conduiront à accepter de revêtir l’uniforme de l’armée allemande début 1944, au grade de sous-lieutenant et en charge de la brigade nord-africaine qui sèmera la terreur autour de Périgueux. C’est d’ailleurs pour cela qu’il sera arrêté, au moment de la Libération de Paris, jugé et condamné à mort. A son procès, il tentera de minimiser son rôle : « Je vous demande de me considérer non comme un bandit de grand chemin, je me suis égaré dans cette bande, et ma plus grande honte, c’est d’avoir porté cet uniforme (grâce auquel j’ai sauvé des Français). »

Appâté par l’argent facile, débrouillard mais manquant totalement de discernement dans ses relations, Villaplane a payé cher son absence tragique de boussole morale. Celle qui a permis à Etienne Mattler de sortir en héros de la Deuxième guerre mondiale après avoir transporté du courrier pour la Résistance dans les sacoches de son vélo, caché des armes dans sa maison et combattu pour la libération du pays.

pour finir...

Le brassard, Alexandre Villaplane, capitaine des Bleus et officier nazi, par Luc Briand, éditions Plein jour. 271 pages, 18 euros.

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