Dans la tête de Zidane

Publié le 16 décembre 2020 - Bruno Colombari

La psychanalyste Sabine Callegari a cherché à comprendre le mystère Zidane, l’homme derrière le joueur. Une enquête spéculative mais écrite avec style et empathie chez Nouveau Monde éditions.

Certains joueurs ont des destinées exceptionnelles. Imaginez un peu : qui ne voudrait pas jouer son ultime match à l’occasion d’une finale de Coupe du monde, sous les yeux de plus d’un milliard de téléspectateurs ? Qui ne voudrait pas être capable de défier la pression immense d’un pénalty à transformer, et qui aurait l’audace de tenter à ce moment-là un geste technique à la fois simple et follement risqué ? Et qui imaginerait quitter la scène sur un coup de tête répondant à une provocation verbale comme il y en a des dizaines à chaque rencontre ?

Pourquoi un mythe aussi lisse en apparence ?

Pour savoir — ou approcher — ce qu’il a pu se passer dans la tête de Zinédine Zidane ce soir du 9 juillet 2006 au stade olympique de Berlin, la psychanalyste Sabine Callegari a tenté ce qu’elle appelle une « biographie d’âme ». Pour ce faire, elle a travaillé sur l’expression du joueur à travers les interviews, les conférences, les documentaires, et a enquêté dans le milieu du football. Ce qui l’intéresse, c’est comment un joueur exceptionnel, un mythe vivant, peut être aussi lisse dans sa vie professionnelle et familiale. Ce qui évidemment cadre peu avec ses explosions de colère qui ont débouché sur douze cartons rouges dans sa carrière [1], ni sur la pression que met son entourage à tout travail d’enquête non autorisé.

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Sabine Callegari, Dans la tête de Zidane, Nouveau monde éditions, 220 pages, 18,90 euros.


L’objectif de Sabine Callegari n’est pas de colporter des rumeurs sur la vie privée du couple Zidane (elle n’a de toute façon aucune source fiable à sa disposition) mais de comprendre les ressorts psychiques et émotionnels de l’entraîneur du Real Madrid. Et le résultat est surprenant. Même si on n’est pas convaincu par la théorie freudienne, « Dans la tête de Zidane » se lit avec plaisir — le style est fluide, la narration élaborée — et donne un éclairage original sur l’homme. « Quand Zidane parle, il ne cherche pas l’effet de langage pour induire chez nous des représentations et des images, pour nous faire penser, rêver ou croire. Zidane n’est pas un illusionniste de la parole — et ce, non pas parce qu’il manque d’esprit, mais parce que ce qu’il tend à faire entendre est une vérité nue. »

Un père aimé et aimant, mais qui pose des limites

La partie la plus riche du livre est la première, « Au nom du père », qui s’attache à décrire la relation entre Zinédine et son père Smaïl. Un père aimé et aimant, mais qui pose des limites à ce que doivent devenir ses fils, qui de fait ne sont pas libres : « de ce que je vois d’eux aujourd’hui, il leur importe plus que tout de ne pas nous décevoir. » Plus que réaliser ce que leur talent leur permet ? Peut-être. « Le livre de Smaïl Zidane ne comporte aucune référence aux dons stupéfiants de Zinédine, ces dons qui appartiennent au mystère de l’âme, et qui échappent à tout déterminisme, y compris celui de l’éducation et de la filiation. Subtils attributs d’un être que nul ne peut annexer, pas même son père. »


 

Sabine Callegari explore aussi la sensibilité extrême de Zidane, la façon dont il parle d’un Tout à propos de ce qu’il aime ou des gens qu’il aime, une sorte d’absolu dans l’espace qui se double d’un absolu dans le temps : « pour la vie, expression adjointe à toutes les déclarations d’amour connues de lui, marque son désir d’éternité et son plein engagement dans un voeu de fidélité que seule la trahison peut rompre ».

Le livre, curieusement, ne parle ni des relations de Zidane avec ses trois frères (dont l’un est décédé en 2019) et sa sœur, ni avec ses quatre fils, qui ont eu toutes les peines du monde à se faire un prénom dans le monde du foot, malgré l’appui de leur père à Madrid. Il s’attarde à la figure du couple parfait que Zinédine incarne avec Véronique Fernandez, qu’il a rencontrée à 17 ans. Sabine Callegari frôle ici la ligne jaune en évoquant les rumeurs de liaisons extraconjugales des deux côtés (mais après tout, quelle importance ?) pour en arriver au climax du livre : la finale de la Coupe du monde 2006 à Berlin et ce coup de tête insensé à dix minutes de la fin des prolongations qui marqua la fin de la carrière de Zidane et la ruine des espoirs français.

Un final aux allures de western

Ce soir-là au stade olympique de Berlin sont réunis les protagonistes du drame : dans les tribunes, sa femme Véronique (qui arrive après le début du match), son père, la chanteuse Nâdiya et sur le banc de touche italien Filippo Inzaghi, que l’autrice qualifie de « double obscur » de Zidane. « A l’heure du rendez-vous suprême, la gloire l’attend peut-être, mais ses contradictions le rattrapent. La tension est inhumaine et monte, et monte encore, insupportable crescendo. » On se croirait presque dans un western de Sergio Leone. Et en tout cas, ça donne très envie de revoir cette finale étrange et amère.


 

[1dont deux en sélection en Coupe du monde, contre l’Arabie Saoudite en 1998 et l’Italie en 2006

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