Espagne 82, ou quand la nostalgie refait surface

Publié le 7 septembre 2022 - Raphaël Perry

Férus des Bleus mais avant tout de ballon rond, les chroniqueurs Richard Coudrais et Bruno Colombari nous replongent quarante ans en arrière, dans une relecture globale, inspirée et très détaillée du Mundial espagnol, charnière de l’histoire du football planétaire.

Lire les articles Richard Coudrais : « Gentile, Schumacher ou Valdir Peres sont des figures qui donnent du relief au récit » et Espagne 82, une machine à remonter le temps

Espagne 1982, qui sort en librairie jeudi 8 septembre, n’est pas un livre de plus consacré à la douzième édition de la Coupe du monde qui a marqué tant de générations et fait déjà couler tellement d’encre. Dans l’inconscient collectif, surtout français, ce Mundial se résume trop souvent à la dramaturgie haletante de Séville, à l’agression de Patrick Battiston par Harald Schumacher, à la volée de Marius Trésor sous la barre, à l’extérieur du droit d’Alain Giresse et sa célébration flamboyante, à ce rêve de première finale rattrapé par la pression allemande et ambiante.

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Beaucoup de supporters n’ont jamais voulu revoir la séance de tirs au but suivante, la première de l’histoire de la Coupe du monde. Nos auteurs la revisitent laissant le lecteur pester contre Didier Six se la jouant soliste frustré, et surtout Jean-Luc Ettori, vraiment peu enclin à plonger.

Espagne 1982 peut être considéré comme un devoir de mémoire, mêlant sport, business naissant et géopolitique, visiblement latent chez nos deux auteurs. Il a pris forme et mûri lors des différents confinements avec comme point de départ les disparitions à intervalles très proches, de quatre protagonistes de cette aventure espagnole : le sélectionneur français Michel Hidalgo, l’artiste argentin Diego Maradona, l’arbitre néerlandais Charles Corver et le buteur italien Paolo Rossi, ressuscité après deux ans de bannissement suite à l’affaire du Totonero qui finira avec le Ballon d’Or.

Tous les matches revus

Il y a quarante ans, Richard Coudrais et Bruno Colombari n’avaient qu’une quinzaine d’années mais la fibre déjà bien ancrée. Leurs souvenirs ont facilité leurs écrits, raffermi leurs idées qu’ils ont affinées en revisionnant, en disséquant les 52 rencontres de la compétition, pour la première fois toutes diffusées, pour en sortir la substantifique moelle.

Un labeur de nostalgiques passionnés allant jusqu’à l’étude des 24 équipes en lice qui représentaient pour la première fois toutes les confédérations existantes, une compilation de statistiques, de records.

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Fastidieux mais tellement nécessaire pour livrer un descriptif pointu sur le jeu et les actions majeures de ces matches - ne serait-ce pas la Coupe du monde où il y a eu le plus de montants touchés ? - sur les hommes forts qui ont illuminé et marqué la compétition (Zbigniew Boniek, Bruno Conti, Diego Maradona, Socrates, Zico, Rinat Dasaev), sur la découverte des footballs néo-zélandais, hondurien ou koweïtien, sur la découverte des ego et la soif de pouvoir et d’appétence des dirigeants du foot mondial.

Le paradoxe est saisissant entre le romantisme proposé par les Brésiliens, si beaux à voir évoluer mais perdants magnifiques face au réalisme gagnant incarné par les Italiens de Claudio Gentile - qui porte si mal son nom - passés par un trou de souris au premier tour (3 nuls contre le Cameroun, le Pérou et la Pologne) et qui vont finir à la surprise générale avec une troisième étoile brodée sur leur tunique azzurra.

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Nouveaux témoignages, nouvelle vision

D’ailleurs, question maillots et marques, vous allez être servis et tout savoir sur certaines subtilités et pratiques naissantes, comme vous allez apprécier les multiples clins d’œil ou faits d’armes, parfois déjà connus mais que certains avertis auraient pu leur reprocher s’ils les avaient omis.

La réussite de l’œuvre est dans le détail, qu’il soit sportif, anecdotique ou historique, avec des témoignages d’époque ou d’autres confessés récemment par plusieurs acteurs de cette époque comme le milieu Bernard Genghini, auteur de deux coup-francs du gauche d’anthologie, l’arbitre Michel Vautrot dévoilant les coulisses de la 25e équipe du Tournoi, celles des hommes (presque) tous de noir vêtus, ou l’envoyé spécial de L’Équipe Patrick Urbini, à une époque où les ordinateurs portables n’existaient pas et les sténos étaient la courroie de distribution de la presse écrite.

« C’était il y a quarante ans, la moitié d’une vie humaine. Une époque sans Internet, sans réseaux sociaux, sans téléphone portable qu’on consulte cent vingt fois par jour en moyenne », rappellent en début de conclusion Richard Coudrais et Bruno Colombari pour légitimer la performance.

L’enseignant-chercheur Stanislas Frenkiel, spécialiste du football algérien, et l’historien Pierre Grosser, spécialiste des relations internationales et de la Guerre froide, se mêlent au récit pour donner un autre regard à cette compétition en rupture complète avec celles organisées par l’Allemagne de l’Ouest en 1974 ou par les militaires argentins quatre ans plus tard.


 

Guerre froide sauce catalane

Tout y est bien planté, décrit, comme la fin du Franquisme à une époque où la Movida fait son chemin et la Roja se cherche sans se trouver. Comme les tensions entre l’URSS et la Pologne qui, hasard des croisements de poules, vont se retrouver au second tour dans une drôle d’ambiance au Camp Nou.

L’antre du Barça, qui « a longtemps été la chambre d’écho de l’anti-franquisme et des revendications catalanes, devient ce soir-là, le temps d’un match, le porte-voix du peuple polonais« muni en tribunes de banderoles vantant »Solidarnosc ». Le petit sous le joug prendra le meilleur sur le gros colonisateur.

On apprend au passage que les autorités soviétiques ont envisagé un retour à Moscou entre la fin du premier tour (le 22 juin) et le début du second (le 1er juillet) pour éviter que leurs joueurs, surveillés de très près par des agents du KGB, « ne s’égarent dans les soirées du monde occidental honni, des fois qu’ils y prennent goût et qu’on ne les retrouve plus ».

Autre volet marquant, le fameux match de la honte entre les deux cousins germains laissant la rayonnante Algérie, qui a eu son destin en main contre le Chili (3-2), à quai.
« Je suis fier que deux grandes équipes comme l’Autriche et la RFA aient dû se mettre d’accord sur notre dos pour pouvoir nous éliminer » philosophera Mahieddine Khalef, le co-sélectionneur des Fennecs. Avec une question en sommeil : qu’aurions-nous fait, nous Français, si on avait été à la place des deux voisins germanophones ?

M. Corver choisi... par les Français

Le parcours de la France a été semé d’embûches notamment lors du premier tour. Entre la désillusion anglaise d’entrée (1-3) sous l’inattendue canicule basque de Bilbao, la quête d’un onze type difficile à trouver entre blessures et méforme, l’interventionnisme du Cheik Fahad Al-Ahmed Al-Jaber Al-Sabah sur la pelouse de Valladolid lors de France-Koweit (4-1) pour faire annuler un but d’Alain Giresse au grand dam de Michel Hidalgo, furibard sur son banc car la qualification aurait très bien pu se jouer à la différence de buts, comme dans d’autres poules.

La suite sera plus joyeuse avec l’avènement du carré magique, avec deux démonstrations au second tour contre l’Autriche (1-0) et surtout l’Irlande du Nord (4-1) ouvrant les portes des demi-finales, comme en 1958.

Suffisant pour faire mieux ? La rugueuse RFA en décidera autrement, bien aidée dans ses desseins par l’arbitre Charles Corver qui n’était pas prévu à l’origine pour diriger ce match. « Au départ, c’est le Portugais António Garrido qui doit arbitrer la demi-finale de Séville. Jusqu’à ce que le membre français de la commission d’arbitrage, Roger Machin, remarque que Garrido avait déjà arbitré les Bleus contre l’Angleterre au premier tour. Et propose plutôt Charles Corver. Proposition adoptée ». On connait tous la suite.

pour finir...

Richard Coudrais et Bruno Colombari, Espagne 82, la Coupe d’un monde nouveau, éditions Solar, 432 pages, 17,90 euros.

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