Eugène Langenove, pionnier pro en Angleterre

Publié le 1er août 2022 - Pierre Cazal

International modeste (deux sélections en 1921), Eugène Langenove a eu une carrière mouvementée à cause de son tempérament sanguin. Avec un passage en Angleterre, où il fut le premier Français à signer professionnel, soixante-dix ans avant Eric Cantona.

Si Eric Cantona fut le premier Bleu à devenir une idole du football anglais, à Manchester United, il ne fut cependant pas le premier à signer un contrat professionnel outre-Manche : ce fut, en 1922, Eugène Langenove, sachant que le gardien de but Georges Crozier avait, lui, été le premier à jouer pour un club anglais en tant qu’amateur, en 1904.

Précisons d’emblée que ce fut pour le modeste club de 3ème division du Walsall FC que Langenove signa, et qu’il n’y joua que deux matches officiels (les 7 et 14 octobre 1922, deux matches nuls, contre Crewe et Rochdale, 1-1 et 0-0), et au poste d’inter droit (dans le vieux système du 2-3-5), alors qu’il était un défenseur !

Rien de bien glorieux, donc ; mais pourquoi était-il parti en Angleterre ?

Eugène Langenove est né le 12 août 1899 à Paris et n’avait donc pas 15 ans au début de la guerre ; il fut incorporé dès avril 1918, mais pas libéré à l’Armistice, pour compléter son service militaire, de sorte qu’il resta sous les drapeaux jusqu’en mars 1921 !

Finaliste des Jeux Interalliés avec la France en juin 1919

Autant dire qu’il n’avait aucune formation professionnelle à sa libération, et ne pouvait compter que sur le football, dont l’amateurisme n’était alors qu’une façade. Formé au Gallia, polyvalent (capable de jouer à l’aile droite, à l’avant-centre ou arrière), tonique, Langenove s’était fait remarquer lors des Jeux Interalliés de 1919. Il avait même disputé la finale, perdue de justesse contre les Tchèques (2-3) uniquement en raison d’une fracture de l’épaule de Chayriguès, provoquée par une charge du tchèque Janda, qui lui vaudrait aujourd’hui une expulsion !

L’Auto du 30 juin 1919 (BNF Gallica)

Toujours sous l’uniforme, Langenove avait brillé lors de la tournée de l’équipe de France en Suède, en 1919, puis en Yougoslavie, en 1921. 1921 fut d’ailleurs son année, car il glana deux sélections en équipe de France (contre l’Italie puis la Belgique, deux défaites, 1-2 et 1-3) et parvint, avec son nouveau club, l’Olympique de Paris, en finale de la Coupe de France (perdue encore 1-2).

Quinze jours de prison pour un coup de poing dans l’oeil

Mais il avait mangé son pain blanc !

Au cours d’un match amical contre Rouen, en janvier 1921, emporté par son tempérament belliqueux, Langenove avait asséné à un adversaire, Aymard, un coup de poing malheureux sur l’œil, qui provoqua une perte d’acuité visuelle. Plainte avait été déposée, et le tribunal condamna Langenove à 15 jours de prison et à verser des dommages et intérêts.

Le joueur demanda alors de l’argent à son club, qui le lâcha. L’affaire est obscure : on parle d’un courrier, qu’un racoleur d’un autre club aurait imprudemment laissé traîner, proposant de l’argent à la signature, et qui aurait entraîné une dénonciation auprès de la FFF : tout ça est fort peu élégant, et valut à Langenove une suspension de 3 ans pour « faits de professionnalisme ». Un comble d’hypocrisie en ces temps d’amateurisme marron !

Le Miroir des Sports du 25 novembre 1920. Langenove est debout, le troisième en partant de la gauche. (BNF Gallica)

L’échec à Walsall

C’est dans ce contexte que se place la décision de traverser la Manche. Barré en France, mais pas hors des frontières (la FFF n’a pas demandé à la FIFA l’extension de la pénalité), Langenove attend une amnistie en appel et s’entraîne alors avec le HAC. Il est alors recommandé, par l’intermédiaire du joueur anglais du Havre Sydney Sheldon, aux dirigeants de Walsall. Dépourvu de moyens financiers, n’ayant pas fait d’études ni appris un métier, Langenove accepta et, au terme d’une période d’essai, signa un contrat d’un an.

Mais l’expérience tourna court : Langenove ne put jamais jouer à son poste de prédilection, à l’arrière, où son énergie masquait ses lacunes techniques. Et il ne s’imposa pas à l’avant, malgré la qualité de son jeu de tête, pour les mêmes raisons. Retour en France, où le Red Star lui fait les yeux doux, et lui fit miroiter la fameuse amnistie… qui n’arriva qu’en juillet 1925 !

Entre temps, Langenove joua en « corpo » pour l’AS Dunlop, ce qui laisse supposer que les dirigeants du club audonien lui avaient déniché un job en attendant…

A coup de pied dans les vestiaires

A peine requalifié, rebelote, Langenove s’emporte et botte l’arrière-train du tchèque Rehak, dans les vestiaires, à l’issue d’un match houleux du Red Star contre le HAC ! Un incident somme toute banal, on a vu bien pire dans les vestiaires, d’ailleurs la FFF n’est pas vraiment disposée à sanctionner : c’est le Red Star qui veut se débarrasser du joueur, comme l’Olympique quatre ans plus tôt (on est en mars 1926), et il obtient sa radiation… mais seulement du club : et voilà Langenove de nouveau sans club, et persona non grata à Paris.

Il déménage alors encore une fois, mais vers le Sud de la France : successivement, il porte le maillot de Draguignan, de l’AS Cannes un an (de 1927 à avril 1928) et enfin de l’OGC Nice (1928-1932). Mais, alors que le professionnalisme est enfin instauré en France et qu’un championnat est institué, Langenove, trop âgé, qui a perdu sa vitesse, mais pas son tempérament, et qui est loin de disputer tous les matches à fond, ne se voit pas proposer un contrat professionnel par Nice. Il n’aura donc pas le privilège d’avoir été professionnel en France et en Angleterre.

Le Miroir des Sports du 10 mars 1921 après la défaite en Belgique (1-3). (BNF Gallica)

Prisonnier trois jours avant l’Armistice en 1940

Il revient donc à ses premières amours et regagne la région parisienne, évolue dans des petits clubs : Pontoise, Persan-Beaumont, Suresnes, tout en exerçant le métier de chauffeur-livreur.

Mais il n’en a pas fini pour autant avec la poisse, car il n’échappe pas, malgré ses 40 ans, à la guerre, celle de 1939, et il a le malheur d’être fait prisonnier, le 19 juin 1940, à Soultzheim, soit trois jours à peine avant l’Armistice du 22 signé par Pétain. Il ne sortira du stalag qu’en 1942, et sa trace se perd ensuite, jusqu’à son décès, le 3 mars 1958.

C’est finalement un peu dans les mêmes conditions que Cantona, à savoir après une suspension en France, que Langenove s’est tourné vers le football anglais ; il partageait aussi le même tempérament, avec une tendance à difficilement se contrôler ; mais il n’avait pas le même talent et ne fit pas la même carrière outre-Manche…

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