François da Rocha Carneiro : « Retrouver un match de la Belle Epoque, c’est une façon de sortir du présentisme »

Publié le 25 août 2022 - Bruno Colombari

Auteur d’« Une histoire de France en crampons » (Editions du détour), François da Rocha Carneiro revient sur la manière dont il a construit son récit à partir de vingt matchs des Bleus.

Dans quelle mesure ce livre se place dans la continuité de ta thèse ? En quoi est-il différent ?

Un des objectifs de la thèse, en termes de méthode, était de parvenir à « historiciser » le match de football, c’est-à-dire d’en faire une lecture historienne, différente de celle que peuvent proposer d’autres observateurs. Le métier d’historien consiste, en confrontant des sources, à construire des échelles de temps, avec des contextes, des continuités, des ruptures… J’ai donc cherché à saisir, pendant la thèse, quelques matchs internationaux et à les regarder comme de possibles documents à partir desquels s’écrit l’histoire. Une histoire de France en crampons reprend l’exercice et envisage quelques thèmes traités à partir de quelques rencontres de l’équipe de France.

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Quels ont été tes critères de choix des différents matchs pour illustrer les quatre parties du récit ? La disponibilité des sources, les joueurs qui y ont participé, l’adversaire, le contexte historique ?

Plusieurs critères entrent en compte, dont certains que tu cites. Nous avons réfléchi avec mes éditeurs à quelques thèmes possibles, pour lesquels je disposais de matchs comme sources.

Ensuite, en effet, toutes les rencontres ne sont pas également documentées, loin de là. Il se trouve que la rédaction de l’ouvrage est contemporaine de la crise du Covid, avec la difficulté d’accès aux archives qu’on peut imaginer. Il me fallait avoir donc assez de données disponibles soit par voie numérique soit par mes recherches antérieures.

Enfin, et ce n’est pas du tout anecdotique, certains thèmes inspirent plus aisément que d’autres, ou bien, dans un même thème, certaines périodes sont plus aisées à traiter. En revanche, je n’ai pas tenu à tout prix à me saisir d’un match pour faire apparaître un joueur plutôt qu’un autre, même si je suis heureux d’évoquer Zacharie Baton, Jean-Paul Bertrand-Demanes ou Bernard Genghini.

D’une certaine manière, ton propos n’est-il pas question de montrer qu’il y a finalement plus de constantes que de différences dans les rapports entre le football et la nation, depuis plus de cent vingt ans ?

Tel n’est pas véritablement l’objectif de l’ouvrage, ni de mes recherches, pas plus que celles des autres historiens du football, me semble-t-il. Je me place entièrement dans la recherche telle qu’elle se fait en France et, en ce domaine, nous ne distinguons pas véritablement football et nation. Le football s’inscrit dans nos sociétés contemporaines comme un phénomène culturel majeur.

Nos recherches, dont ce livre, replacent ce sport dans les sociétés en question, qu’elles soient nationales ou régionales, de la fin du XIXe siècle ou du début du XXIe, tout en essayant de définir des temporalités propres au football. Bien plus donc que de chercher à trouver constantes et différences, il s’agit d’aller et venir entre la France et le terrain, entre le terrain et la France.

La construction de la mémoire collective, à une époque où la masse documentaire, écrite et vidéo, n’a jamais été aussi disponible, se fait essentiellement par des scènes épiques ressassées à l’infini. Pour les Bleus, c’est Fontaine en Suède, Battiston à Séville, le frère de l’émir du Koweït, Kostadinov au Parc, Zidane à Berlin. En quoi ton travail permet-il de faire un pas de côté ?

Je crois que les exemples que tu donnes sont finalement assez générationnels. Les plus jeunes n’ont connu Zinedine Zidane que comme entraîneur ! Néanmoins, et là encore, c’est une continuité avec mon travail de thèse, il m’importe de rappeler que l’équipe de France ne s’arrête pas aux quelques dizaines de joueurs comptant plus de 25, 50 ou 100 sélections. Cette formation est une dévoreuse et les chiffres impressionnent toujours : une seule sélection pour un quart des internationaux, cinq au maximum pour la moitié d’entre eux.

Par ailleurs, mon travail porte sur le temps long (ce qui peut sembler contradictoire avec la lecture du seul match comme temps historique, mais ne l’est finalement pas). Retrouver un match de la Belle Epoque ou des années 1930, s’intéresser à une rencontre quasiment anonyme comme France-Mexique de 1996, c’est aussi une façon de sortir du présentisme autant que d’échapper aux images un peu trop figées de notre mémoire collective, sur lesquelles finalement on parle souvent plus que ce qu’elles ne nous disent à elles seules.

Le confinement a été, comme tu le dis, ce moment où « dans les mois sans match, on parie sur l’avenir et on pleure le passé. » Peut-on considérer que, deux ans après, tout est redevenu comme avant, ou que, comme certains l’ont avancé, les années 20 du vingt-et-unième siècle ressemblent déjà à celles du vingtième ?

On ne peut nullement savoir. L’historien ne saurait être un prophète… et je préfèrerais sans doute, sur nombre d’aspects, que nos années 20 ressemblent davantage à celles du siècle dernier qu’aux années 30 !

La Coupe du monde au Qatar ne condensera-t-elle pas les problématiques de ton livre, à savoir les conflits (guerre en Ukraine), le contexte géopolitique (choix du Qatar), le travail (boycott ou pas, prise de position ou pas) et les origines des joueurs ?

Là encore, il est difficile de le savoir ce qu’il en sera même si la compétition avance à grands pas. A n’en pas douter, un nouveau match pourra être ajouté à chacun des thèmes, même si, pour le travail, je pense qu’il s’agirait surtout d’interroger l’usure des corps… mais rien ne dit qu’un nouveau thème ne pourrait pas non plus surgir à la lecture de ces rencontres.

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