Thadée Cisowski, le quintuplé du maudit

Publié le 7 mai 2021 - Pierre Cazal

Etre un buteur en série dans les années cinquante, à l’époque de Fontaine, Kopa, Piantoni et Vincent, aurait dû ouvrir à Cisowski les portes de la gloire. Il n’en a rien été, sinon la trace météorique de cinq buts inscrits à la Belgique un 11 novembre.

Le football français n’a produit que peu de grands buteurs, ces joueurs obsédés par le but, qui en « claquent » en série. Eugène Maës, Jean Nicolas, Just Fontaine, Jean-Pierre Papin, David Trezeguet et Thadée Cisowski, dont le nom n’est guère plus connu que par son record de buts inscrits en un match sous le maillot bleu, qu’il partage avec Maës, soit cinq.

C’est que Cisowski est passé à côté d’une carrière bien plus valorisante en équipe de France, en raison d’une malchance noire. Il a connu tant de blessures qu’il n’a récolté que 13 sélections entre 1951 et 1958. Et qu’il a été privé des deux Coupes du monde qu’il aurait pu jouer, celles de 1954 en Suisse et de 1958 en Suède, où Just Fontaine a brillé de mille feux en profitant, d’une certaine façon des blessures de ses deux principaux concurrents en pointe, Bliard et Cisowski !

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Tadeusz Cisowski est né le 16 février 1927 en Pologne, à Laski (banlieue de Varsovie)…ou Laskow (40 km de Varsovie), on trouve les deux versions, et ce n’est pas l’état-civil qui nous aidera à trancher, puisque l’acte de décès du 24 février 2005, à Mâcon, porte le nom de « Lazky » comme ville de naissance !

En équipe de jeunes, il inscrit un jour vingt buts dans un même match

Qu’importe toutefois : la famille Cisowski (neuf enfants, Thadée — version francisée de son prénom polonais — étant le quatrième) a émigré en France en 1933, dans le cadre de l’accord franco-polonais signé en 1919 permettant aux mines de charbon ou de fer du Nord et de l’Est de bénéficier d’une main d’œuvre rendue nécessaire par le grand nombre de victimes de la guerre de 14-18. Le jeune Thadée a suivi dès ses 14 ans son père et ses frères au fond de la mine de la Mourière à Piennes (Meurthe et Moselle), tout en tapant dans le ballon à ses heures libres à l’ES Piennes sous les ordres d’un technicien de premier ordre, Jan Blaschek.


 

Dès l’âge de 16 ans, Thadée montrait tant de dispositions de buteur (il lui est arrivé d’en marquer vingt dans un même match !) que Blaschek le titularisa dans l’équipe première de l’ES Piennes (où percera plus tard un certain Roger Piantoni !). Ce qui caractérisait le style de Cisowski, c’était l’énergie. Il était difficile à marquer, car il se repliait assez loin, perçait balle au pied, ou bien se positionnait près des six mètres lorsqu’une attaque se construisait sans lui, et récupérait les centres, ou les ballons relâchés par les gardiens. Et surtout, il ne craignait pas les chocs.

Résultat : une collection de blessures, dont pas moins de trois fractures de la jambe, deux de la gauche, une de la droite : « Je n’avais aucune appréhension, car je savais qu’un membre soudé est plus résistant qu’un membre normal ». Peu de joueurs pourraient en dire autant !

Un palmarès désespérément vide

Ne pas croire que Cisowski était frustre, au contraire : son allure était qualifiée de « coulée et élégante », et Cisowski se définit lui-même ainsi : « je crois que j’étais un avant-centre classique, mais pas un chasseur de buts à proprement parler. J’aimais marquer, mais il fallait que je participe au jeu. » Et marquer, il savait faire : pas moins de 206 buts en 286 matches de première division (0,72 but par match) , 22 « hat-tricks » , auxquels il faut ajouter 57 autres buts en 2ème division (pour 64 matches). Mais… son palmarès est vide. Que ce soit à Metz (de 1947 à 1952) ou au Racing (1952 à 1960), Cisowski n’a jamais pu être sacré champion de France ni gagner une seule Coupe de France.

Sous le maillot bleu, la poisse le poursuivit. Lors de sa première sélection en 1951 contre l’Autriche, il fut victime d’une double fracture tibia-péroné dès la 9e minute de jeu ! Il resta absent près d’un an de l’équipe de France, où il ne réapparut qu’en octobre 1952 pour marquer son premier but, aux Allemands à Hanovre (3-1), un but de rapine (reprenant une balle relâchée par le gardien Toni Turek). Puis il est écarté parce que le sélectionneur Paul Nicolas, influencé par son entraîneur Pierre Pibarot, admirateur du jeu hongrois, décide de positionner Raymond Kopa en faux avant-centre replié, comme le hongrois Hidegkuti.

En 1954, alors qu’il joue en 2ème division et marque 34 buts en 34 matches, Cisowski est donc laissé de côté et ne figure pas dans la liste des 22 retenus pour jouer la Coupe du monde en Suisse. Les sélectionneurs préfèrent rappeler le vétéran Strappe et faire confiance au duo rémois Kopa-Glovacki, qui fera un « flop » monumental !

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Thadée Cisowski au côté du légendaire Ferenc Puskas et de la grande Hongrie le 7 octobre 1956 à Colombes.


Sa meilleure période en 1956, entre deux Coupes du monde qu’il ne jouera pas

Il faut attendre que Kopa parte au Real Madrid (qui ne prête pas ses joueurs à la FFF pour ses matches internationaux, la FIFA n’oblige pas encore les clubs à mettre les joueurs à disposition des sélections nationales) pour que Cisowski puisse faire sa réapparition en Bleu, en 1956. C’est alors sa meilleure période, il est deux fois de suite meilleur buteur du championnat de France : il marque face aux Hongrois (associé à… Fontaine, ce sera le seul match que ces deux grands buteurs joueront côte à côte) , puis aux Belges et aux Islandais… mais au début de l’année 1958 il est de nouveau victime d’une fracture de la jambe. C’est cuit pour la Coupe du monde 1958…

Il rejouera encore trois fois sous le maillot bleu, inscrivant notamment encore deux buts aux Grecs pour le premier match du tout nouveau championnat d’Europe, en octobre 1958 (7-1). Peut-être, en raison de la blessure de Fontaine, aurait-il été judicieux de le rappeler à la pointe de l’équipe pour jouer la phase finale de la Coupe d’Europe des Nations en juillet 1960 ? L’équipe de France était privée de buteur, et Cisowski était encore capable d’en marquer 27 en 28 matches de championnat pour le Racing… mais il avait déjà 33 ans. En tous cas, le trio de sélectionneurs (parmi lesquels Thépot, qui avait déjà écarté Cisowski en 1954) n’y songea même pas, préférant l’option… Wisniewski avant-centre !

Cisowski, le mal-aimé !

En novembre 1956, un quintuplé historique contre la Belgique

Revenons sur son exploit le plus connu, les cinq buts marqués aux Belges le 11 novembre 1956, en match qualificatif pour la Coupe du monde… que Cisowski ne jouera pas. Ce jour-là, l’attaque (à cinq, à l’ancienne encore) comprenait Wisniewski, Mekhloufi, Cisowski, Piantoni et Vincent. Il y manquait donc le duo Kopa-Fontaine, mais on ne s’en aperçut pas, tant fut brillante cette attaque, qui marqua six buts. Dont cinq pour Cisowski à lui seul, plus un tir sur la tranversale, et une passe décisive pour Jean Vincent !


 

Voici la description des buts, telle qu’apparaissant dans le Miroir des Sports du 12 novembre :

1er but : « Mekhloufi intercepte et tire fort. Dresen (le gardien belge) ne peut que repousser et Cisowski, qui a bien suivi, récupère le ballon et marque ».

2ème but : « Marcel monte à l’attaque et sert Wisniewski sur la droite. Le Lensois centre sur Cisowski, qui, d’un tir croisé, marque. » En fait, le tir n’a rien de croisé du tout, Cisowski est au second poteau à deux mètres du but, et la balle termine sa course dans le petit filet du second poteau !

3ème but : « Piantoni sur la gauche feinte deux ou trois adversaires et centre. Cisowski, en dépit d’un plongeon de Dresen dévie rapidement la balle et marque ».

4ème but : « Cisowski déborde ses adversaires et tire. Dresen repousse ; Piantoni reprend de volée. La balle est encore arrêtée, mais Cisowski parvient à l’expédier dans le but belge. » Arrêtée n’est sans doute pas le terme judicieux : repoussée une seconde fois serait plus juste. C’est encore un but de rapine.

5ème but : « Wisniewski déborde sur la droite et se rabat ; son centre (tir ?) est repoussé au pied par Dresen. Cisowski reprend et marque. »

Modestement, Cisowski déclarera que « ces cinq buts n’avaient rien d’extraordinaire », car « ils ont été marqués d’assez près » et « je me suis toujours trouvé bien placé pour reprendre les balles que Dresen laissait échapper ». Le Miroir des Sports croit utile de préciser que Cisowski avait bien gagné le droit de « fumer calmement sa Gauloise des soirs de triomphe »… Autres temps !

11 buts pour 13 sélections, auxquels il faut ajouter 5 buts inscrits en 7 sélections B de 1950 à 1953, contre le Luxembourg, le Portugal , la Yougoslavie, l’Egypte, la Grèce, et même la Sarre !

Le Racing le vend à Valenciennes, qui le cède au FC Nantes

C’est l’époque des contrats que Raymond Kopa qualifiera d’« esclavagistes », où un joueur est lié jusqu’à 35 ans, sans avoir son mot à dire sur les transferts, qui lui permettent juste d’empocher de l’argent au passage. Cisowski est donc « vendu » à Valenciennes par le Racing, sans aucune gêne : il est jugé trop vieux, fini, on s’en débarrasse, et Valenciennes en fera de même l’année suivante , le refilant au FC Nantes qui évolue alors en 2ème division.

Cisowski a alors 35 ans, en 1962, on ne le retient pas, il s’engage à Cholet comme joueur-entraîneur, puis revient en Lorraine au CS Homécourt en 1965, termine enfin aux PTT de Châlon-sur-Saône. La reconversion n’était pas, à cette époque pourtant pas si lointaine, si évidente que ça, les footballeurs ne gagnant pas le centième, voire le millième, de ce qu’ils gagnent aujourd’hui, et ne disposant pas de l’éventail des professions associées au football proposées actuellement, que ce soit dans les staffs techniques ou les médias.

Cisowski est donc devenu professeur d’EPS dans un établissement consacré à la réinsertion, le Prado d’Hurigny, et s’est installé à Charnay dans la banlieue de Mâcon, où il s’est éteint le 24 février 2005, oublié du monde du football.

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