Philippe Grand : « les puristes sont gourmands, les supporters aiment surtout la victoire »

Publié le 24 février 2023 - Bruno Colombari

Le chef du service des sports du Courrier Picard, auteur de « Didier Deschamps dans l’histoire » (Mareuil) revient pour nous sur la période qui relie les deux séances de tirs au but perdues, celle de 2021 et celle de 2022, dernier (mais pas ultime) épisode de la saga.

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Dans votre livre, vous racontez que vous aviez pronostiqué, lors d’émissions télé, une défaite contre l’Allemagne en 2014 et une victoire facile face à la Croatie en 2018. Aviez-vous vu venir le scénario de la finale de 2022 ?

Non, cette fois j’avais assez peu de certitudes. Je pensais l’équipe de France capable, encore une fois, d’aller loin, mais je n’avais pas de pronostic précis. En tout cas, je redoutais cette finale face à l’Argentine, revenue de nulle part après sa défaite surprise initiale contre l’Arabie saoudite et visiblement bénie des Dieux !

Sous la direction de Deschamps, l’équipe de France a disputé trois prolongations et a été battue à chaque fois (dont deux fois aux tirs au but), là où Jacquet en a gagné trois sur quatre (dont deux aux tirs au but) et Lemerre deux sur deux (avec le but en or). Comment l’expliquez-vous ?

Je ne l’explique pas. Cependant je différencie prolongation et tirs au but. Deschamps a perdu une fois en prolongation, lors de la finale de l’Euro 2016 contre le Portugal en se souvenant que Gignac tire sur la base du poteau en toute fin de partie. Avec un zeste de réussite, c’était donc plié en faveur des Bleus avant la prolongation. Comme quoi, au passage, la fameuse chance de Deschamps est à géométrie variable...

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« Ce genre de coup de poker n’est vraiment pas dans l’ADN de Deschamps »

Quant aux tirs au but, c’est vrai, c’est arrivé deux fois pour deux échecs, sachant que l’exercice n’est vraiment pas la spécialité de Lloris. Est-ce à dire que le sélectionneur a manqué d’audace en ne le remplaçant pas avant la séance des tirs au but contre l’Argentine ? Ce genre de coup de poker n’est vraiment pas dans l’ADN de Deschamps. De toute façon, c’est arrivé par ailleurs peu fréquemment, et avec peu de positif au final. Un seul exemple connu nous revient en tête, celui du Néerlandais Tim Krul, en quart de finale du Mondial 2014 au terme d’un 0-0 contre Costa-Rica. Louis Van Gaal, jamais gêné à l’idée de casser les codes, sortait le titulaire, Cillessen, et Krul, en stoppant deux tirs costaricains, qualifiait les Pays-Bas.

Et puis, sauf grosse certitude avec l’un de nos gardiens remplaçants, comment sortir Hugo Lloris, par ailleurs décisif dans le titre de 2018 et même en 2016 et 2022 ? 
Au-delà, peut-on reprocher à Deschamps de ne pas assez anticiper la possibilité de voir une rencontre se terminer aux tirs au but ? En envisageant mieux les tireurs et en s’y entraînant ? Peut-être. Même si le contexte de tels matches peut vite balayer les répétitions à huis-clos...

Sur la séance de tirs au but contre l’Argentine, avec sept changements possibles en finale, et tous utilisés, pouvait-il tenter quelque chose alors que deux de ses tireurs habituels étaient sortis et que le gardien n’est pas un spécialiste de l’exercice ?

Il y a toujours moyens de tenter quelque chose. Sauf que l’on ne sait qu’après si c’était bien de le faire. En 1998, en quart de finale contre l’Italie, la France gagne aux tirs au but avec des frappes de deux gamins inexpérimentés, Trézeguet et Henry. Un coup de génie qui lui aurait valu un lynchage médiatique en cas d’échec, sur fond de reproche d’avoir mal négocié le choix des tireurs.

« Si Giroud et Griezmann étaient restés sur le terrain, sans doute n’aurions-nous pas atteint les tirs au but »

D’ailleurs, huit ans plus tard, sous Domenech, c’est Trezeguet, devenu un « énorme » buteur, qui rate cette fois le tir au but fatal en finale contre l’Italie. Au Qatar, l’inexpérimenté Tchouameni et l’expérimenté Coman ratent leur tir au but. Que peut-on en déduire ? Pas grand-chose... Parce que si Giroud et Griezmann, théoriquement meilleurs tireurs, étaient restés sur le terrain au lieu d’être remplacés tôt dans la partie, sans doute n’aurions-nous pas atteint les tirs au but...

Il reste quelques zones d’ombre sur cette Coupe du monde, notamment sur le départ rapide de Benzema qui a laissé entendre qu’il aurait pu rejouer plus tard, sur son maintien sur les feuilles de match, et sur ce virus non identifié qui a sans doute contribué à faire perdre la finale. Pensez-vous qu’on aura des réponses plus tard ?

Avec le temps, les réponses finissent toujours par arriver. Soyons patients. Pour Benzema, malgré tout, il semble difficile d’imaginer a posteriori qu’il aurait pu reprendre en fin de Mondial, sachant qu’il est resté longtemps sans jouer et qu’après la Coupe du monde, sa reprise à Madrid a été laborieuse avant de ne retrouver que maintenant ses sensations de Ballon d’or. Pour le virus, il est clair que les Français ont été touchés. Reste à savoir dans quelle proportion. Néanmoins, si Upamecano et Rabiot n’ont pas joué la demi-finale, ce n’est pas pour le fun. Rabiot s’est d’ailleurs montré indispensable au rayonnement des Bleus jusqu’en quart de finale. Or, on ne l’a pas retrouvé tel quel en finale. Varane aussi a été affaibli. Au pire moment. 

Vous avez toujours défendu le pragmatisme et le culte de la victoire de Deschamps. Pour autant, comprenez-vous les critiques de ceux qui attendent plus d’ambition dans le jeu avec un effectif pareil ?

Bien sûr ! Car les puristes sont gourmands. Ils veulent la victoire et la manière. Les supporters, eux, aiment surtout la victoire. Quant au constat de la qualité de l’effectif, c’est très Franco-français. Oui, nous avons de nombreux joueurs de grande qualité, mais nous ne sommes pas seuls en ce cas, loin de là. D’autres nations ont aussi des effectifs de grande qualité et ne s’en sortent pas si bien, telle l’Angleterre ou le Brésil. On peut même citer l’Allemagne qui ne manque pas de joueurs talentueux mais qui n’arrive pas, pour l’instant, à reprendre place au sommet.

« Benzema, tout le monde n’adhère pas nécessairement à sa rédemption »

Le retour de Benzema en mai 2021 a été suivi d’un échec à l’Euro, avec un huitième de finale perdu contre la Suisse. Diriez-vous que Deschamps a pris le risque de chambouler son groupe avec ce retour, et avec le recul, a-t-il eu raison de le tenter ?

Oui il a pris un risque. Et non, avec le recul, il n’a pas eu raison de le tenter. Dans l’affaire, ce n’est en aucun cas le talent de Benzema, Ballon d’or 2022 justifié, qui est en cause. Mais le groupe champion du monde s’était constitué sans lui et les joueurs ont été starisés à travers ce succès. Il était donc sans doute trop compliqué d’y greffer une superstar (re)venue d’ailleurs, avec tout de même à son passif une sacrée affaire déloyale à l’égard d’un de ses anciens coéquipiers de l’équipe de France de l’époque (Valbuena). Or, tout le monde n’adhère pas nécessairement à sa rédemption. D’autant qu’il fallait revoir le système de jeu pour lui donner la place qui lui revenait logiquement. Cela dit, à dix minutes de la fin du huitième de finale fatal de l’Euro 2021 contre la Suisse, les Bleus menaient 3-1. Donc tout cela peut se relativiser.

Cependant, jusqu’alors Deschamps avait toujours privilégié l’osmose de son groupe en constituant des sélections réunissant 23 joueurs capables de bien vivre ensemble plutôt que les 23 meilleurs dans l’absolu. C’est d’ailleurs ce qui s’est à nouveau produit au Qatar sans Benzema. Alors peut-être qu’avec lui nous aurions gagné la finale comme les fans de l’ancien Lyonnais ont tôt fait de le clamer, mais peut-être aussi que nous ne serions pas allés aussi loin dans la compétition ! Les exemples regorgent dans l’histoire du football. Sans remonter jusqu’à 1974 avec l’Allemagne qui avait « sacrifié » Gunther Netzer avant d’être sacrée sans lui, on se souvient qu’en 1998 Jacquet avait retoqué Cantona et Ginola au nom du groupe. Ce qui lui avait valu en partie la campagne de presse, à son encontre, que l’on sait...

« Jusqu’en 2024 c’était logique, jusqu’en 2026 c’est discutable »

La prolongation de son contrat jusqu’en 2026, qui n’était pas connue au moment où vous avez terminé ce livre, vous semble-t-elle pertinente ? Pourquoi ?

Difficile à dire. Jusqu’en 2024 c’était logique ; jusqu’en 2026 c’est discutable. Mais en sortant cette reconduction de l’affaire Le Graët, on peut aussi penser que prolonger autant un sélectionneur qui nous mène deux fois de suite en finale de la Coupe du monde, et qui a aussi atteint la finale d’un Euro, est logique.

Lloris et Varane partis, Pogba toujours indisponible, Deschamps pourrait-il confier le brassard de capitaine à Mbappé ? Est-ce souhaitable ?

Il le peut oui, bien sûr. Ce serait justifié par l’aura qu’a aujourd’hui Mbappé, sa capacité à jouer les leaders et l’absence d’autres « candidats » naturels, Griezmann n’étant manifestement pas fait pour ça. De fait, dans ces conditions, le fait que ce soit souhaitable ou pas n’entre plus vraiment en ligne de compte.

N’est-il pas difficile d’écrire sur un sélectionneur encore en poste, alors qu’on ne connaît pas la fin de l’histoire ?

Non, car son histoire est tellement riche et tellement bardée de titres que le sujet est déjà inépuisable. Ce livre est de toute façon toujours susceptible d’être enrichi de nouveaux chapitres, au fil de son parcours. Celui-ci est déjà en quelque sorte le tome IV et s’il est bien trop tôt pour se hasarder au pronostic, peut-être qu’après l’Euro 2024 sortira un « nouveau Deschamps », enrichi d’un nouveau titre pour les Bleus !

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