Les (vrais) maîtres du jeu, ou l’odyssée du six

Publié le 12 avril 2021, mis à jour le 13 avril 2021 - Richard Coudrais

Dans son dernier ouvrage Les (vrais) maîtres du jeu (Solar/L’Equipe), le journaliste Vincent Duluc met la lumière sur les footballeurs de l’ombre, ces milieux défensifs qui selon lui détiennent les clés du jeu.

On a glorifié les avant-centres pour leur capacité à marquer les buts, ce qui est la finalité du foot. On a loué les gardiens de but pour le sentiment de sécurité qu’ils nous procurent. On a adulé les meneurs de jeu, ces joueurs à la classe exceptionnelle dont on dit qu’ils gagnent certains matchs à eux tout seuls. Mais on a souvent oublié ces joueurs que l’époque nous force à appeler essentiels : les milieux défensifs, ces joueurs de l’ombre à qui on attribue, souvent, le numéro 6.

Du défenseur avancé au meneur en retrait

Le journaliste Vincent Duluc a décidé de rendre hommage dans un livre à ces joueurs qu’il considère comme les (vrais) maîtres du jeu, selon le titre de l’ouvrage, ou les indispensables joueurs de l’ombre, comme écrit en sous titre.

En préambule, l’auteur remonte l’Histoire pour dénicher le premier véritable numéro 6. Et il s’arrête sur Luis Monti, l’Italien d’origine argentine, connu pour sa frappe de mule et ses manières un peu brutales d’annihiler l’adversaire. Cet international italien naturalisé a porté la Squadra nationaliste de 1934 à son premier titre mondial. Son rôle a été si déterminant que Duluc en fait le premier maître du jeu. L’auteur cite également un autre Argentin, Martin Volante, tellement performant à ce poste qu’il lui donnera dans certains pays son nom. Suivront ensuite dans la filiation le Brésilien Zito, l’Anglais Stiles, le Brésilien Clodoaldo, le Néerlandais Neeskens et le Français Deschamps.

On aime dire du milieu défensif (on l’appelle également le milieu récupérateur, la sentinelle, ou “le six”) qu’il est travailleur, énergique, dur au mal, agressif, grande gueule, mû par une détestation maladive de la défaite. C’est souvent le joueur préféré de l’entraîneur, parce qu’il est au cœur de jeu et qu’il est doté d’un sens tactique plus aigu que la moyenne. Il lui donne volontiers le brassard. On lui assigne le marquage du joueur créatif d’en face avec une sorte de licence to kill pour récupérer le ballon, et le donner très vite au coéquipier un peu plus doué pour relancer le jeu dans le bon sens.

Les qualités offensives du milieu défensif

Vincent Duluc tente de dresser un portrait-robot du demi défensif en s’appuyant en premier lieu sur le caractère : Faut-il être une grande gueule comme Roy Keane ou au contraire un taiseux façon N’Golo Kanté ? Une appétence pour la méchanceté est-elle obligatoirement requise, comme le suggèrent les exemples de Rino Gattuso, Diego Simeone ou René Girard ?

L’auteur, bien entendu, s’affranchit très vite des clichés pour apporter des nuances. Le poste évolue très vite parce que le jeu lui-même évolue, devenant plus rapide, plus dense. L’animation offensive est une tâche de plus en plus partagée, raréfiant les numéros 10 à l’ancienne. Ceux-ci, d’ailleurs, ont été obligés de reculer afin de trouver plus d’espace, au point de se retrouver sur la même ligne que les numéros 6.

L’évolution du jeu a permis au milieu défensif d’étendre ses fonctions au-delà du rôle purement destructeur. Il devient le premier relanceur de son équipe, tel Pep Guardiola dans le Barça de Johan Cruyff, puis le meneur de jeu reculé, le regista, dont la plus belle incarnation est le magnifique Andrea Pirlo.

Le défi de Vincent Duluc a donc été de définir quels joueurs du milieu de terrain sont assignés défensifs tout en vantant leur apport créatif. D’où quelques exemples qui déroutent au premier abord, quand Falcao endosse par exemple le rôle de “sentinelle” de la magnifique équipe brésilienne de 1982, titre que l’on aurait plus volontiers attribué à Toninho Cerezo.

Le modèle bleu

Quid de l’équipe de France ? L’auteur a cité N’Golo Kanté mais il revient quelques chapitres plus loin sur le match de Séville, en 1982. Il semble même s’excuser de revenir sur cet épisode à la fois douloureux et glorieux. Et fait remarquer que si l’équipe de France n’a pu tenir le résultat, c’est parce qu’elle n’avait pas de véritable milieu défensif. Il y avait certes Tigana, mais si celui-ci était capable de courir des kilomètres en gardant le ballon, il pouvait difficilement s’opposer sur le plan physique aux gros bras ouest-allemands. Vincent Duluc explique que l’homme de la situation n’était pas sur la pelouse, ni même sur le banc. René Girard, parfait remplaçant tout au long du tournoi, avait été relégué dans les tribunes car la feuille de match ne pouvait contenir que seize noms.

La leçon a été retenue. En 1998, l’équipe d’Aimé Jacquet repose sur deux milieux défensifs et en ajoute un troisième en cours de tournoi pour terminer finalement avec un trio Deschamps - Petit - Karembeu qui étouffe le Brésil en finale. Plus tard à Moscou, N’Golo Kanté, malgré une finale ratée, est l’héritier de ce trio dans lequel figurait son sélectionneur. La filiation a entre-temps été assurée en 2006 par Patrick Vieira et Claude Makelele, au service du génie de Zinédine Zidane. La France aime ses joueurs de l’ombre.

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Vincent Duluc, Les (vrais maîtres du jeu, ces indispensables joueurs de l’ombre, éditions Solar. 240 pages, 16,90 €.

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