[873] France-Suisse (3-3) : l’Helvétie sans les lanternes

Publié le 29 juin 2021 - Bruno Colombari

Au terme d’un match fou que les Bleus auront d’abord perdu, puis gagné, puis finalement perdu, la Suisse réalise le plus grand exploit de son histoire et les champions du monde n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

Le résultat était-il prévisible ?

Après un premier tour qu’on qualifiera de laborieux, on attendait mieux des Bleus, un match offensif, riche en occasions et en buts, un peu sur le scénario du France-Islande 2016 oui du France-Suisse 2014 (5-2 à chaque fois). On a presque eu ça, mais il a manqué ce septième but qui aurait fait la différence. Et on n’en était pas loin, avec la frappe de Coman sur la barre en toute fin de match ou avec les occasions de Mbappé et Giroud en prolongations.

Ce qui n’était pas prévisible en revanche, c’était de voir fondre en dix minutes une avance de deux buts qui aurait dû être décisive. En 2018, elle l’aurait été (même si, contre l’Argentine, le 4-2 est passé tout près d’un 4-4 dans le temps additionnel), mais nous sommes en 2021 et les équilibres défensifs ne sont plus les mêmes. Et encore une fois, comme en finale de la Coupe du monde 2006 ou de l’Euro 2016, la prolongation aura vu les Bleus ne faire aucune différence.

Habituellement, l’équipe qui revient au score et qui arrache le droit de jouer une demi-heure de plus a un avantage psychologique lors de la séance de tirs au but. Les Suisses l’ont donc abordée avec beaucoup moins de pression que les Bleus, qui avaient tout à perdre dans cet exercice. Et l’issue était prévisible.

L’équipe est-elle en progrès ?

Impossible, dans cet Euro parti dans tous les sens, de tirer une ligne directrice pour l’équipe de France. Quand on l’analysera à froid, avec du recul, on constatera sans doute que depuis la victoire initiale contre l’Allemagne (sans franchement dominer les débats), les Bleus ont progressivement perdu pied, en étant menés au score trois fois contre la Hongrie, le Portugal et la Suisse, toujours en première mi-temps et de plus en plus tôt dans le match (45e, 31e, 15e). Et en se faisant reprendre deux fois après avoir renversé la table après la pause.

Les changements tactiques du sélectionneur, passant du 4-4-2 losange au 4-3-3 puis au 4-2-3-1, puis au 3-4-3 avant de finir par un 4-4-2, n’ont pas aidé à y voir plus clair, même s’il s’est appuyé sur la même base de titulaires, du moins jusqu’au forfait de Lucas Hernandez qui n’a pas été pour rien dans les cafouillages défensifs.

Autrement dit, les signes inquiétants de fébrilité observés en mars dernier lors des qualifications pour la Coupe du monde se sont amplifiés à l’Euro, sans être compensés par une maîtrise du jeu et une efficacité suffisante devant. Sur sept buts marqués, les Français n’en ont inscrit aucun dans le jeu en première mi-temps (csc de Mats Hummels contre l’Allemagne et pénalty de Benzema face au Portugal). La flambée offensive après la pause lors des trois derniers matchs n’a jamais suffi à faire la différence.

Quels sont les joueurs en vue ?

Sur l’ensemble du match, difficile de trouver un joueur irréprochable. Adrien Rabiot a fait ce qu’il a pu côté gauche dans un rôle hybride de piston puis de latéral. Paul Pogba a alterné l’excellent (des passes longues souvent dangereuses, un but magnifique) et le décevant (sa perte de balle plein axe qui amène l’égalisation suisse à la 90e). Sa célébration à tiroirs après son but l’a-t-elle fait sortir du match ? Enfin, Hugo Lloris a eu le bonheur de sortir le pénalty de Rodriguez, mais il encaisse trois buts (ce qui ne lui était plus arrivé depuis trois ans et l’Argentine à Kazan) et n’est pas vraiment inspiré sur la séance de tirs au but.

La rentrée de Kingsley Coman, qu’on va regretter d’avoir aussi peu vu à l’Euro, a tout changé en deuxième mi-temps. Il est impliqué sur le deuxième but de Benzema, frappe au but juste après le 3-1 et voit son tir repoussé par la barre à la fin du temps additionnel, très mauvais présage. Il se blesse à la cuisse à la 98e et trouve encore le moyen de servir parfaitement Mbappé à la 109e avant de sortir.

Quels sont les joueurs en retrait ?

Toute la ligne défensive a coulé à Bucarest. Les forfaits successifs de Digne et de Hernandez, l’indisponibilité de Koundé, ça faisait beaucoup, d’autant qu’au milieu N’Golo Kanté n’a pas fait le match de sa vie, loin de là. A ce niveau de compétition, une défense solide ne peut pas faire gagner à elle seule un match, mais elle permet au moins de ne pas le perdre. Les Suisses ont trop facilement trouvé des espaces plein axe à trente mètres des cages.

Devant, Antoine Griezmann a commencé par vendanger les corners qu’il tirait, et a laissé à Mbappé un coup franc bien placé en première période. Il est impliqué sur le deuxième but de Benzema où il récupère une talonnage de Mbappé, mais son Euro est globalement un échec. Il sort à deux minutes de la fin du temps réglementaire alors qu’il aurait pu être utile en prolongations. Mais le score était de 3-2 alors.

Enfin, si Karim Benzema a joué par éclipses mais signe encore un doublé, Kylian Mbappé a connu une soirée très compliquée. Enfermé dans un jeu brouillon et individualiste en première mi-temps, il est mieux après la pause mais ne cadre pas plus à la 56e sur une passe de Pogba que lors de sa double occasion à la 109e puis à la 110e sur un centre de Coman et une ouverture de Pogba. Il est en revanche impliqué sur le deuxième but où il trouve Griezmann d’une talonnade dans la surface. Mais il est vaincu par la pression au bout de la séance de tirs au but. Il n’aura jamais marqué lors des quatre matchs de l’Euro.

Quelles attentes pour le prochain match ?

Alors qu’en début de soirée les supporters des Bleus commençaient à se projeter vers le quart de finale de vendredi contre l’Espagne à Saint-Petersbourg au stade Krestovski, la réalité les a brutalement rattrapés, comme une porte qui se claque sur les doigts. Le prochain match, ce n’est pas dans quatre jours mais dans soixante-quatre, et ce n’est pas exactement la même chose. Le France-Bosnie du 1er septembre à Strasbourg reprendra le fil interrompu des matchs de qualification pour la Coupe du monde 2022, laquelle commencera dans seulement dix-sept mois.

Les Bleus ont donc du temps pour récupérer après une saison éprouvante et déstructurée et pour se remettre les idées à l’endroit au terme d’un échec aussi gigantesque. Avec qui ? On imagine mal Olivier Giroud et Steve Mandanda, les deux aînés du groupe, continuer en sélection : le premier a perdu sa place de titulaire et a très peu joué, alors que le deuxième avait annoncé au printemps que l’Euro marquerait la fin de sa carrière internationale. Moussa Sissoko, qui aura 32 ans en août, semble lui aussi près de la sortie.

D’autres joueurs plus jeunes ont perdu du terrain à l’Euro, comme Léo Dubois, devenu le remplaçant du remplaçant de Pavard, ou Clément Lenglet, dont la mi-temps calamiteuse contre la Suisse lui a fait perdre le peu de crédit qu’il lui restait.

Mais la question essentielle qui va se poser dans les prochains jours, c’est de savoir si Didier Deschamps va rester ou pas. L’élimination en huitièmes de finale est un échec manifeste, à peine moins pire qu’une sortie au premier tour qui aurait pu s’admettre compte tenu du niveau relevé du groupe. Il est sous contrat jusqu’à la Coupe du monde 2022, mais c’est une échéance à double détente : si les Bleus ne se qualifient pas en novembre prochain, il n’ira pas plus loin. Noël Le Graët, qui l’a toujours soutenu (et qui s’est appuyé sur ses succès), va-t-il prolonger sa confiance jusqu’à la fin de cette année ? Deschamps décidera-t-il de lui-même de ne pas continuer ? Pour l’instant toutes les options semblent ouvertes.

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