A la recherche du benjamin des Bleus

Publié le 12 septembre 2020 - Pierre Cazal

Si le nom de Julien Verbrugghe revient le plus souvent quand est cité le plus jeune joueur en équipe de France, ce n’est probablement pas lui. Il a fallu plonger dans les archives militaires et des morts à la Grande Guerre pour identifier le bon. Il s’agit de Félix Vial.

Alors qu’Eduardo Camavinga a fait ses débuts en équipe de France à 17 ans et 9 mois, se repose la question de savoir qui est le vrai benjamin des Bleus.

Le vrai, car il en existe de faux...

Lire l’article Ces Bleus qui ont débuté avant vingt ans, de Félix Vial à Eduardo Camavinga

Jules Verbrugge avait 20 ans en 1906, ce n’est donc pas lui

Le premier d’entre eux est un certain Julien Verbrugghe, né à Roubaix le 26 décembre 1889, censé avoir joué contre l’Angleterre le 1er novembre 1906 à moins de 17 ans. Le malheureux (mort au champ d’honneur en 1916) a été confondu avec le parisien Jules Verbrugge, né le 27 octobre 1886, qui a joué dans les clubs parisiens de l’ASF, du Club Français et du Red Star, qui avait 20 ans tout juste lors de sa sélection contre l’Angleterre.

La confusion peut s’expliquer par le fait qu’il est possible à de rares occasions de trouver le nom de Verbrugge orthographié Verbrugghe (par exemple en décembre 1905). Mais ce qui est certain, c’est que le petit international (il mesurait 1,61 mètre comme l’indique sa fiche militaire et le confirment les photos) était parisien, et non nordiste. Quant à Julien Verbrugghe, il n’y a même pas trace qu’il ait touché un ballon de football ! Et d’où provient la confusion, mystère.

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Jean-Marie Barat trahi par le lancer du poids en 1905

Le second est Jean-Marie Barat, né le 1er août 1892, censé avoir joué à 16 ans et 9 mois contre l’Angleterre (encore) en mai 1909. Argument : en janvier 1907, la FGSPF (fédération à laquelle est affiliée son club, l’AS Bon Conseil) aligne sa première sélection contre un petit club anglais, les North London Amateurs. L’Auto donne les initiales des prénoms des joueurs, et Barat est donc prénommé JM. 

La tentation d’identifier JM à Jean-Marie est forte... sauf que, en réfléchissant, on se rend compte que le 20 janvier 1907 Jean-Marie Barat avait 14 ans et 4 mois, ce qui est bien jeune pour être international. De plus, on trouve un M Barat, de l’AS Bon Conseil, le 28 mai 1905, engagé dans un concours de lancer du poids aux championnats des patronages, auquel participait entre autres Ernest Tossier, international en 1909, né en 1888 (les « patros » étaient multisports, le plupart des footballeurs pratiquaient l’athlétisme et le cross-country). Jean-Marie Barat n’avait que 12 ans et demi !

Conclusion : l’international Barat, de 1909, ne pouvait pas être Jean-Marie Barat.

François-Marie Barat, 20 ans en 1909 : toujours pas le bon

Alors qui ? En observant la composition de l’équipe de 1907 fournie par l’Auto, on s’aperçoit que l’autre demi-aile porte aussi les initiales JM : il s’agit de Jean-Marie Raoul (1883-1917), et on se prend à se demander s’il n’y aurait pas eu une erreur typographique. L’intuition est confirmée par le témoignage ancien, et heureusement retrouvé, que m’a fait l’ex-président de l’ASBC Jacques Meilland, qui disait de souvenir des « frères Barat » et notamment « d’Elie, qui habitait au 45 avenue de Ségur »...

L’Auto du 20 janvier 1907 - Gallica BNF


Une recherche dans les archives permet de retrouver facilement le trace d’Elie Barat, né le 9 janvier 1892 (17 ans et 4 mois en mai 1909), ainsi que de son frère François Marie, né le 10 février 1889, qui tous deux résident au 45, avenue de Ségur dans le 7ème arrondissement, celui où se trouve encore aujourd’hui le patro de l’AS Bon Conseil. Le plus logique est donc de considérer que François-Marie, dont les initiales sont FM, est bien le JM de 1907, par erreur typographique. Et comme il avait 20 ans en 1909, il ne pouvait être ce fameux benjamin que nous cherchons !

Qui est donc le vrai benjamin ?

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Félix Vial est bien le plus jeune

C’est Félix Vial, né le 14 août 1894, sélectionné le 29 octobre 1911, à 17 ans et deux mois et 15 jours, contre le Luxembourg.

Sur l’Auto , le 2 novembre 1911, Vial rejoue avec Vitry deux jours à peine après son match contre le Luxembourg, et affronte le Red Star. Il est dit que Vial « ne confirma pas le choix du CFI (sous-entendu d’en faire un international), se montrant bien inférieur à ses collègues ». Déjà , il avait été dit le 30 octobre, dans le compte-rendu de Luxembourg-France que « l’équipe de France a bien joué , sauf les arrières et l’extrême-gauche » , lequel est Félix Vial. Donc, il a déçu et est éliminé illico.

Il faut dire qu’il avait été sélectionné après un seul match de championnat, plus, peut-être, le « match de sélection » organisé par le CFI avant le Luxembourg. Peut-être, car il n’avait pas été choisi pour ce match parmi 30 joueurs convoqués, dont Verbrugge, A Moreau et Payot pour l’aile gauche. Mais Verbrugge ne vint pas, le CFI le sanctionne, ainsi que Lesmann, le 16 octobre : on a donc dû appeler en urgence Vial, et cette fois-là, il a dû être bon. Le 17 octobre , on lit : « Le CFI , tenant compte des bonnes performances dans le Trial match de dimanche dernier, n’a pas hésité à essayer quelques jeunes aspirants ».

Et voilà comment le jeune Félix Vial, à peine 17 ans, s’est vu bombardé international au bout de deux matches de haut niveau, et éjecté ensuite, pour deux autres matches ratés...

L’Auto du 30 octobre 1911 - Gallica BNF


Son prénom ne figure pas dans les compte-rendus du match, mais on relève par ailleurs, lors des matches du CA Vitry, que l’ailier gauche s’appelle F Vial (pour le distinguer de son frère Georges), et l’hebdomadaire Sporting signale, en mars 1916 que « l’international F Vial, du CA Vitry, est mort au champ d’honneur » . Les archives établissent qu’il n’existait qu’un seul F Vial résidant à Vitry, Félix, et que ce Félix Vial est bien mort au front, tué le 25 janvier 1915. Le décalage entre la date de sa mort et celle de sa mention n’a rien d’exceptionnel en ces temps de guerre, où l’information circule mal.

Le benjamin des Bleus est retrouvé.

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L’équipe du Club Athlétique de Vitry où jouait Félix Vial, en septembre 1912.


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