Les internationaux français morts au combat en 14/18

Publié le 11 novembre 2023 - Richard Coudrais

La Première guerre mondiale (1914-1918) a touché des millions de familles et de confréries. L’équipe de France de football n’a pas été épargnée par le conflit. Elle compte au moins 23 de ses joueurs parmi les morts au combat.

9 minutes de lecture

Établir la liste des joueurs de l’équipe de France morts au combat lors de la Grande Guerre n’est pas un travail évident. Les historiens qui s’y sont risqués ont souvent été confrontés à des problèmes d’homonymie et à quelques inexactitudes dans les registres.

Il faut savoir qu’en 1914, les footballeurs ne sont pas dotés d’une grande renommée, contrairement aux rugbymen (21 internationaux tricolores tués dans les tranchées), aux cyclistes (notamment Lucien Petit-Breton, Octave Lapize et le Luxembourgeois François Faber, vainqueurs du Tour tombés pour la France) et aux héros olympiques tels Jean Bouin. Faire le lien entre la carrière sportive des footballeurs et leur infortune militaire nécessite de longues recherches.

C’est un travail que poursuit l’historien Pierre Cazal, qui collabore à Chroniques Bleues, et qui avait travaillé avec la FFF sur la mise à jour des données des joueurs tricolores dans les années 1990. Notre collaborateur poursuit ses recherches sur la véritable histoire des pionniers footballeurs, à travers les documents d’état-civil et les registres militaires. On lui doit notamment quelques rectifications capitales, évoquées dans cet article et dans sa série Les premiers Bleus qui se poursuivra en 2024 et qui donnera certainement lieu à d’autres découvertes.

La liste des internationaux de l’équipe de France morts au combat en 1914-1918 doit également beaucoup aux travaux entrepris par Michel Merckel, auteur de l’ouvrage, "14-18, le sport sort des tranchées” (Le pas d’oiseau, 2014), où sont notamment listés 495 champions décédés durant le conflit. L’auteur a puisé ses informations dans la presse sportive de l’époque, dans les registres d’état-civil et dans les journaux de tranchées, informations qu’il a ensuite fallu croiser.

Son ouvrage date de 2014 et de nouveaux éléments sont apparus depuis sa publication. D’autres découvertes seront certainement faites à l’avenir grâce au travail sans relâche de nos historiens. En attendant, nous listons ici, avec les connaissances actuelles, les hommes morts au combat qui ont participé à au moins une rencontre officielle de l’équipe de France.

Cinq disparus en 1914

Julien Denis (né le 14 août 1881 à La Gorgue) est probablement le premier international français mort au combat au cours de la première guerre mondiale. Sergent-major au 8e RI, il est tué le 15 août 1914 lors de la bataille de Dinant, en Belgique. L’ancien défenseur du RC Calais avait joué deux rencontres de l’équipe de France en 1908 (France-Angleterre 0-12 et Pays-Bas-France 4-1). Le stade du club de Calais porte son nom.

Daniel Mercier (né le 2 juillet 1892 à Saint-Denis) est mort au combat le 22 août 1914 à Ethe (Belgique) lors de la bataille des Frontières. Soldat du 103e RI, l’ancien défenseur de l’Etoile des Deux Lacs (Paris), électricien de profession, avait disputé trois rencontres avec l’équipe de France en 1910 (France-Belgique 0-4, Angleterre-France 10-1 et Italie-France 6-2). Il est décoré, à titre posthume, de la médaille militaire et de la Croix de guerre avec étoile de bronze.

Charles Dujardin (né le 14 avril 1888 à Tourcoing) est décédé le 29 août 1914 au Hérie-la-Viéville des suites de blessures. Caporal du 43e RI, l’ancien demi l’US Tourcoing, qui exerçait la profession d’imprimeur, avait connu une sélection en équipe de France en 1913 (Suisse-France 1-4).

Émile Lesmann (né le 3 mai 1891 à Paris) est décédé entre le 13 et le 18 septembre 1914 à Loivre lors de la première bataille de la Marne. Soldat de deuxième classe, l’ancien attaquant du JA Saint-Ouen, mécanicien-ajusteur, avait joué une rencontre avec l’équipe de France en 1912 (France-Belgique 1-1).

Eugène Petel (né le 10 novembre 1888 à Paris) est décédé le 22 septembre 1914 à Orléans dans un hôpital de campagne des suites de ses blessures. Deuxième classe du 51e RI, l’ancien demi de l’AS Amicale (Maisons-Alfort), représentant de commerce, avait joué une rencontre de l’équipe de France en 1910 (France-Belgique 0-4).

Onze disparus en 1915

Marius Royet (né le 10 janvier 1881 à Limours) est mort au combat le 9 janvier 1915 à Lachalade dans la Meuse. Caporal-fourrier, l’ancien attaquant de l’US Parisienne avait disputé neuf des dix premiers matchs avec l’équipe de France entre 1904 et 1908. Il avait marqué deux buts. Il a longtemps été confondu avec un homonyme né en juin 1880, fait prisonnier et décédé en novembre 1918 de la grippe espagnole.

Victor Hitzel (né Louis-Victor Hitzel le 12 novembre 1883 à Levallois-Perret) est décédé le 13 janvier 1915 à Bucy-le-Long. Soldat deuxième classe du 352e RI, l’ailier droit du JA Levallois, typographe de profession, avait disputé une rencontre de l’équipe de France en 1909 (France-Angleterre 0-11).

Félix Vial (né le 14 août 1894 à Paris) est décédé le 25 janvier 1915 à Vienne-le-Château, au bois de la Gruerie lors de la bataille de Champagne. Soldat de deuxième classe du 161e RI, l’ancien attaquant du CA Vitry avait été le plus jeune sélectionné de l’histoire en équipe de France à l’occasion de sa seule apparition en 1911 (Luxembourg-France 1-4). Il est aussi, probablement, le plus jeune mort parmi les Bleus, à vingt ans et cinq mois.

Jean Loubière (né le 7 février 1892 à Ladinhac) est décédé le 4 février 1915 à Massiges dans la Marne. Soldat deuxième classe du 8e RIC (régiment d’infanterie coloniale), l’ancien gardien du Gallia Club Paris avait gardé les buts de l’équipe de France presque un an avant sa mort en 1914 (Luxembourg-France 5-4).

René Camard (né le 8 février 1887 à Paris) est décédé le 16 mars 1915 à Carnoy dans la Somme. Blessé lors des premiers combats à Guise le 20 août 1914, le sergent du 329e RI, était retourné au front une fois rétabli. L’ancien ailier gauche du Red Star et de l’AD Française, représentant de commerce, avait joué une rencontre de l’équipe de France en 1907 (France-Belgique 2-1).

André François (né le 13 janvier 1886 à Roubaix) est décédé le 17 mars 1915 à l’hôpital de Sainte-Ménéhould où il était soigné à la suite de blessures en forêt d’Argonne. Affecté dans l’artillerie à Verdun, l’attaquant du RC Roubaix, dessinateur sur tissus, avait été le capitaine de l’équipe de France lors des Jeux olympiques 1908. Il avait joué six rencontres avec l’équipe de France entre 1906 et 1908.

André Puget (né le 12 janvier 1882 à Paris) est décédé le 9 mai 1915 à Neuville-Saint-Vaast. Soldat de deuxième classe du 146e RI, l’ancien attaquant du Racing Club de France, rentier issu d’une famille de hauts magistrats, avait disputé une rencontre avec l’équipe de France en 1907 (Bruxelles-France 1-2).

Raymond Gigot (né le 11 mai 1885 à Perpignan) est décédé le 25 septembre 1915 à Neuville-Saint-Vaast lors de la deuxième bataille de l’Artois. Sergent du 24e RI, l’ailier gauche du Club Français avait joué le France-Belgique de 1905 et avait été convoqué pour les Jeux olympiques de Londres en 1908.

Ernest Guéguen (né le 30 mai 1885 à Saint-Servan) est décédé le 25 septembre 1915 à Souain dans la Marne lors de la seconde bataille de Champagne. Soldat du 247e RI, l’ancien attaquant de l’US Saint-Servan devint le premier Breton à jouer en équipe de France lors de son unique sélection contre l’Angleterre (1-4) en 1913.

Pol Morel (né le 5 mars 1890 à Mohon) est décédé le 28 septembre 1915 au Grand Servins dans le Pas-de-Calais. Lieutenant du 44e bataillon de chasseurs à pied, l’ancien ailier droit du Red Star, par ailleurs instituteur, avait joué deux rencontres avec l’équipe de France en 1911 (France-Hongrie 0-3 et France-Angleterre 0-3).

Raoul Gressier (né le 19 novembre 1885 à Calais) est décédé le 6 octobre 1915 à Tahure. Adjudant du 310e RI, l’ancien demi du RC Calais et de Lille, exerçant la profession de négociant, avait disputé la première rencontre France-Danemark perdue 9-0 aux Jeux olympiques de Londres.

Trois disparus en 1916

Pierre Six (né le 18 janvier 1888 au Havre) est décédé le 7 juillet 1916 à Estrées-Mons dans la Somme. Lieutenant du 329e RI, l’ancien demi de l’Olympique Lillois et du Havre avait disputé la première rencontre France-Danemark perdue 9-0 aux Jeux olympiques de Londres.

Justin Vialaret (né le 12 novembre 1883 à Millau) est décédé le 30 septembre 1916 à à l’hôpital d’évacuation de Marcelcave, dans la Somme, où il soignait ses blessures à l’épaule consécutives à un éclat d’obus . L’ancien demi du CA Paris, employé de commerce, avait disputé la première rencontre France-Danemark perdue 9-0 aux Jeux olympiques de Londres.

René Fenouillère (né le 22 octobre 1882 à Portbail) est mort au combat le 4 novembre 1916 au nord de Reims. Engagé dans le 2e RI de Granville, il avait été blessé en 1915 dans un combat en Belgique. Retourné sur le front, il trouvera la mort “surpris par l’ennemi en patrouille”. Ses brillantes études lui avaient permis de voyager en Angleterre et son métier de représentant de commerce de travailler en Espagne. Il joua dans les clubs locaux, notamment au FC Barcelone et au RDC Espanyol. L’attaquant du Racing puis du Red Star avait joué une rencontre en équipe de France, la fameuse défaite 17-1 contre le Danemark lors des Jeux olympiques de Londres.

Deux disparus en 1918

Émile Dusart (né le 2 août 1896 à Roubaix) est décédé le 7 janvier 1918 dans une ambulance qui le conduisait à l’hôpital de Sainte-Ménéhould. Mobilisé à 19 ans en avril 1915 dans le 365e Régiment d’Infanterie, il était devenu sous-lieutenant en 1917. L’ancien défenseur du RC Roubaix avait disputé une rencontre avec l’équipe de France juste avant la guerre en 1914 (Hongrie-France 5-1). Il a longtemps été confondu avec un homonyme ardennais, décédé en 1919 mais qui n’était pas footballeur.

Charles Geronimi (né le 8 février 1895 à Villepreux) est décédé le 9 novembre 1918 des suites de ses blessures, à Souilly dans la Meuse. Sergent du 501e régiment de chars de combat, il avait été blessé à la cuisse gauche par un éclat d’obus en août 1915 et avait été soigné à l’hôpital annexe du Grand Séminaire sur Cocagne, à Avignon. Frère de Georges Geronimi, lequel sera fait prisonnier en Belgique dès août 1914 puis reviendra d’Allemagne en 1919, l’ancien demi de l’AF Garenne-Colombes avait joué en équipe de France en 1914 le jour de ses 19 ans contre le Luxembourg (perdu 5-4). Il avait d’ailleurs inscrit un but.

Après les combats

Si Charles Geronimi, décédé deux jours avant l’armistice, est considéré comme le dernier international français mort au combat, d’autres joueurs sont morts après la fin de la guerre à la suite de blessures ou de maladies contractées pendant le conflit.

André Sellier (né le 26 octobre 1890) est décédé le 10 mars 1920, très probablement des séquelles d’une fracture du crâne consécutive à une chute de cheval le 1er septembre 1917. Affecté au 40e Régiment d’Artillerie de campagne, il est maintenu à la suite de son accident dans les services auxiliaires comme secrétaire d’État-Major puis comme ouvrier dans l’aviation. L’attaquant de l’Étoile des Deux-Lacs avait disputé une rencontre avec l’équipe de France le 15 mai 1910 à Milan contre l’Italie (défaite 6-2).

Emile Sartorius (né le 11 septembre 1883 à Roubaix) est décédé le 23 novembre 1933, soit quinze ans après la fin du conflit. Il est toutefois déclaré « mort pour la France ». Affecté comme interprète auprès d’une unité américaine, il est blessé au pied droit par un éclat d’obus en juillet 1918 à Vadenay (Marne). Bien que soignée, sa blessure connaitra quelques complications, provoquant une septicémie qui l’emportera à l’âge de cinquante ans. Ailier du RC Roubaix, il a disputé cinq rencontres en équipe de France entre 1906 et 1908 et a inscrit deux buts, dont celui de la défaite (17-1) contre le Danemark aux Jeux olympiques 1908.

Ils ne sont pas morts en 1914-1918

Certains joueurs ont dans le passé été déclarés morts lors de la Première guerre mondiale. Les recherches effectuées depuis contredisent les premières versions ou éloignent le décès des circonstances de la guerre.

André Sollier (né le 2 octobre 1891) a été tué le 27 septembre 1914. Mais ce n’est pas l’international français Simon Sollier, l’ancien défenseur du CA Vitry qui comptait 5 sélections en équipe de France entre 1909 et 1911. Ce dernier est né le 6 avril 1890 et mort le 1er mai 1955, à 65 ans. Il combattu à la Première Guerre mondiale mais a été fait prisonnier dès le début des combats, et libéré en 1918.

Maurice Guichard, premier gardien de l’équipe de France (Belgique-France 1904 et France-Suisse 1905) a longtemps été cité comme mort au combat en 1915. Les récentes recherches de Pierre Cazal indiquent qu’il est décédé le 25 janvier 1922. Sa date de naissance est également rectifiée au 11 mars 1879.

Félix Julien (né le 20 juillet 1884 à Corbeil) est également cité comme mort sur le front d’Argonne le 1er mars 1915, mais l’inter gauche de l’AS Bon Conseil Paris est mort beaucoup plus tard, le 12 octobre 1936. Il a connu 2 sélections en 1909 (Belgique-France 5-2 et France-Angleterre 0-11).

Albert Jenicot (né le 10 septembre 1885 à Maubeuge) est décédé le 19 juillet 1915 à Roubaix. Mais il n’est pas mort au combat. Appelé en août 1914, l’ancien inter du RC Roubaix, qui exerce le métier de graveur, est aussitôt réformé pour cause de diabète. Il avait joué trois rencontres en équipe de France en 1908 (Suisse-France 1-2, France-Belgique 1-2 et Danemark-France 9-0 aux Jeux de Londres). Il a longtemps été confondu avec un homonyme, sous-lieutenant du 165e RI, né la même année et mort au combat en 1916 à Vacherauville.

Fernand Faroux (né le 13 juillet 1887 aux Lilas) est décédé le 30 juillet 1918 d’une longue maladie. Mobilisé pour la guerre au 2e bataillon de chasseurs à pied, il avait été blessé au combat en 1915 puis réformé. Son décès n’est donc pas lié à la guerre. L’ancien extérieur droit de l’Olympique de Pantin, qui exerçait le métier de ferblantier, avait disputé une rencontre avec l’équipe de France en 1912 (Italie-France 3-4).

Jules Verbrugge (né le 27 octobre 1886 à Paris) est décédé le 22 février 1921. Affecté au 71e RI, il avait reçu une balle à la jambe droite au cours de la bataille de la Marne à Rambervillers en septembre 1914. Sa mort n’est toutefois pas directement due au conflit. L’ironie veut qu’il ait longtemps été considéré comme mort au combat en 1916 à cause d’une erreur d’interprétation des archives d’état civil. Attaquant de l’AS Française et du Red Star, il a joué quatre fois en équipe de France entre 1908 (France-Angleterre 0-15) et 1911 (France-Hongrie 0-3, France-Angleterre 0-3 et France-Italie 2-2).

pour finir...

La rédaction de cet article a nécessité la lecture de l’ouvrage « 14-18, le sport sort des tranchées » de Michel Merckel (Le pas d’oiseau, 2014) et bien entendu la série d’articles de Pierre Cazal, « Les premiers Bleus » sur le présent site.

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