Dans la peau du champion

Publié le 16 janvier 2020

Être le tenant d’un titre est-il une force ou un handicap pour une équipe qui s’engage dans une phase finale ? Suivons les aventures de notre équipe de France lorsqu’elle a été confrontée à cette situation.

Article écrit par Richard Coudrais pour Chroniques bleues.

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A ce jour, l’équipe de France a remporté deux Coupes du monde et deux Championnats d’Europe. Chacun de ces trophées donne à l’équipe un statut particulier qu’il faut défendre lors des tournois qui suivent. On dit souvent qu’il est plus aisé de monter au sommet que d’y rester, et l’équipe de France est désormais bien placée pour donner son avis sur la question.

Quatre titres, cela signifie quatre tournois qu’elle a ensuite abordé comme tenant, et donc comme une équipe attendue au coin du bois. C’est à la Coupe du monde 1986 qu’elle a défendu son titre européen de 1984. Elle ne risquait bien entendu pas de le perdre mais son statut et le respect qu’impose un tel titre aurait pu être écorné en cas de mauvaise performance.

Même chose lors de l’Euro 2000 où elle devait défendre son statut nouveau de championne du monde. Et que dire de la Coupe du monde coréo-japonaise où elle se présenta en qualité de championne du monde ET d’Europe, avec donc l’interdiction de passer au travers. Il faut aussi évoquer l’Euro 2004 au Portugal, où les Bleus étaient encore détenteurs du titre de champions d’Europe.

France-Espagne, le 27 juin 1984 à Paris.
France-Espagne, le 27 juin 1984 à Paris.
De gauche à droite : Bellone, Lacombe, Giresse, Fernandez, Tigana, Battiston, Bossis, Le Roux, Domergue, Bats, Platini.

Après 1984 : sur les hauteurs mexicaines

La Coupe du monde 1986 au Mexique présente un caractère particulier pour le football français. Pour la première fois dans l’histoire du ballon rond, l’équipe de France est l’une des favorites pour la victoire finale, au même titre que le Brésil, l’Italie ou la RFA. Une situation inédite, incroyablement agréable pour ses supporters, et que ses joueurs assument parfaitement. Michel Platini et ses coéquipiers ont réalisé une magnifique Coupe du monde quatre ans plus tôt en Espagne et ont enchaîné sur un championnat d’Europe victorieux. Ils pratiquent de longue date un football technique et offensif qui leur vaut le surnom de “Brésiliens d’Europe”.

Depuis le triomphe de l’Euro, l’équipe de France a changé de sélectionneur, Henri Michel ayant été désigné par Michel Hidalgo lui-même pour prendre la suite et poursuivre l’oeuvre entamée en 1976. Le nouveau sélectionneur a lui-même l’expérience des tournois victorieux puisqu’il a emmené une équipe de France bis au titre olympique lors du tournoi des Jeux de Los Angeles. Lorsqu’il prend en main l’équipe A, il l’emmène vers un nouveau trophée, certes plus symbolique, la flambant neuve Coupe Intercontinentale, remportée aux dépens de l’Uruguay en août 1985 à l’issue d’un beau match (2-0) au Parc des Princes.

C’est donc une équipe emplie de titres et de certitudes qui débarque au Mexique en juin 1986. Henri Michel a apporté quelques légers ajustements à l’équipe championne d’Europe, en remodelant la défense (consolidation de la charnière centrale Bossis-Battiston, intégration de William Ayache sur les côtés...) et l’attaque (arrivées de Papin et Stopyra à défaut de Touré, réhabilitation de Rocheteau...). Il n’a par contre pas touché au joyau de l’équipe, ce carré magique du milieu de terrain composé de Platini, Giresse, Tigana et Fernandez.

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Entre l’Euro 1984 et mai 1988, l’équipe de France a joué 33 matchs, dont 24 en compétition. Parmi ceux-là, elle a perdu contre la Bulgarie (0-2, 1985), la RDA (0-2, 1985), la RFA (0-2, 1986), l’URSS (0-2, 1986), la Norvège (0-2, 1987) et la RDA (0-1, 1987).

De Léon à Guadalajara, l’équipe de France va globalement tenir ses promesses. Certes, son premier match est plutôt raté. Face à une équipe canadienne virile mais limitée, les Bleus ratent un paquet d’occasions. “Si Papin avait mis au fond toutes ses occasions, il aurait fini meilleur buteur du tournoi dès le premier match !” aime d’ailleurs raconter Platini. Le même Papin n’inscrit le seul but du match que dans les dix dernières minutes et sauve les Bleus d’une contre-performance qui aurait fait jaser. La suite du premier tour est beaucoup mieux maîtrisée. La France réalise un match nul (1-1) de haut niveau face à une redoutable équipe d’URSS (qui venait d’infliger un 6-0 à la Hongrie) puis assure sa qualification en baladant (3-0) une équipe de Hongrie traumatisée.

La suite du tournoi offre un de ses parcours qui vous forgent une légende. A partir des huitièmes de finale, l’équipe de France se paye les trois sélections les plus titrées de l’histoire. D’abord l’Italie, tenante du titre, balayée à Mexico par Platini et Stopyra (2-0). Puis le Brésil dans un match mythique à Guadalajara, pour beaucoup le plus beau match de foot de l’histoire, que les Français remportent aux tirs au but après 120 minutes où seul le score était nul (1-1). Et puis la RFA, en demi-finale, pour une revanche de Séville. Mais de revanche il n’y aura pas. L’équipe de France passe complètement à côté de son match. L’impeccable Joël Bats commet une maladresse inhabituelle, le reste de l’équipe, tout aussi fatigué, ne parvient pas à renverser le destin. Les Allemands s’imposent 2-0 renforçant sur toute une génération le traumatisme de Séville.

Une fois l’échec consommé, on reprochera au sélectionneur d’avoir maintenu dans son équipe deux piliers loins de leur niveau habituel, un Michel Platini blessé au tendon d’achille et un Alain Giresse qui commence à accuser son âge. Tout en sachant la volée de bois verts qu’il aurait reçu s’il avait osé les laisser sur le banc...

L’échec est d’autant plus regrettable que ce tournoi était le dernier d’une génération dorée. Les plus que trentenaires Giresse, Bossis et Rocheteau avaient annoncé qu’ils quittaient l’équipe de France à l’issue du tournoi et on n’ignorait pas que Platini allait les suivre très vite.

Lors du match pour la troisième place, à Puebla, Henri Michel avait laissé les titulaires au repos et aligné une équipe qui ressemblait à celle qui devait succéder à la génération Platini. Les Bleus, avec Vercruysse et Ferreri en meneurs de jeu, avait battu (4-2) une équipe belge au grand complet, et l’on s’était dit que l’équipe de France avait encore de beaux jours devant elle.

On sait ce qu’il advint. L’équipe de France fut incapable de se qualifier pour l’Euro 1988 et perdit son titre européen dès les éliminatoires.

France-Brésil, le 12 juillet 1998 à Saint-Denis.
France-Brésil, le 12 juillet 1998 à Saint-Denis.
Debout, de gauche à droite : Zidane, Desailly, Leboeuf, Thuram, Guivarc’h, Petit ;
Accroupis : Karembeu, Djorkaeff, Deschamps, Barthez, Lizarazu.

Après 1998 : le triomphe de Rotterdam

L’équipe de France sacrée championne du monde de 1998 a beaucoup de similitudes avec celle qui a remporté l’Euro 1984. Elle poursuit sa route sans son sélectionneur emblématique, qui a été remplacé par son adjoint, lequel préserve l’ossature de l’équipe titrée en ajoutant des éléments par fines touches.

Les champions du monde 1998 sont naturellement favoris de l’Euro 2000. L’équipe type est quasiment la même à l’exception notable de la ligne d’attaque où quatre espoirs arrivés à maturité se disputent les deux places : Thierry Henry, David Trezeguet, Nicolas Anelka et Sylvain Wiltord.

La phase finale de l’Euro 2000, disputée en Belgique et aux Pays-Bas, reste sans doute le plus beau tournoi qu’ait jamais donné le Championnat d’Europe. L’épreuve se dispute à seize équipes, chiffre idéal d’une phase finale, avec un plateau très relevé, tellement relevé que l’Allemagne et l’Angleterre entre autres ne passeront même pas le premier tour.

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Entre la Coupe du monde 1998 et juin 2002, l’équipe de France a joué 53 matchs, dont 24 en compétition. Parmi ceux-là, elle a perdu contre la Russie (2-3, 1999), les Pays-Bas (2-3, 2000), le Sénégal (0-1, 2002) et le Danemark (0-2, 2002).

Le tirage au sort a placé l’équipe de France dans une poule particulièrement ardue, avec dans l’ordre le Danemark, la République Tchèque et les Pays-Bas. La suite du tournoi a été toute aussi ardue avec l’Espagne, le Portugal et l’Italie. On peut aisément écrire que le parcours des Bleus à l’Euro a été nettement plus relevé que celui de la Coupe du Monde 1998. L’équipe de Roger Lemerre a enchaîné les performances de très haut niveau face à des équipes qui avaient du répondant. Le Danemark en a fait voir de toutes les couleurs à la défense tricolore dans le premier quart d’heure du premier match avant de plier par la suite (3-0). La République tchèque a longtemps fait douter les Bleus avant de perdre sur la plus infime des marges (2-1). L’Espagne a manqué de réussite en ratant notamment un penalty (2-1). Le Portugal a résisté jusqu’au but en or (2-1). Et que dire de l’Italie battue en finale alors qu’elle menait encore à la 90e minute.

Rarement une équipe a justifié avec autant de panache son statut de champion du monde en titre que l’équipe de France vainqueur de l’Euro 2000. Aucune équipe avant elle n’avait remporté l’Euro consécutivement à la Coupe du Monde. La RFA des années 1972-1974 avait réussi ce doublé en sens inverse. L’Espagne surclassera tout le monde en remportant consécutivement l’Euro 2008, la Coupe du Monde 2010 et l’Euro 2012. La rareté d’une tel enchaînement suffit à donner la dimension de l’exploit.

France-Italie le 2 juillet 2000 à Rotterdam.
France-Italie le 2 juillet 2000 à Rotterdam.
De gauche à droite : Blanc, Zidane, Djorkaeff, Vieira, Dugarry, Desailly, Henry, Thuram, Lizarazu, Barthez et Deschamps.

Après 2000 : plus dure sera la chute

Lorsqu’elle débarque en Corée du Sud pour disputer la première Coupe du Monde du XXIème siècle, l’équipe de France présente un CV impressionnant : Championne du monde en titre, championne d’Europe en titre et même tenante de la Coupe des Confédérations, autant dire qu’elle arrive au pays des matins calmes bardée de certitudes.

Peut-être trop. Car cette Coupe du monde coréo-japonaise va être un flop considérable. Placée au premier tour dans un groupe à sa portée, la France va finir dernière sans n’avoir inscrit le moindre but ! Après la défaite surprise (0-1) lors du match d’ouverture face au Sénégal, les Bleus sont tenus en échec par l’Uruguay (0-0) puis battus par le Danemark (0-2).

Dans son histoire, la Coupe du Monde n’avait relevé qu’un seul cas de tenant du titre éliminé dès le premier tour d’une phase finale : le Brésil, tombé dans le traquenard anglais de 1966 (on exclut volontairement l’Uruguay de 1930 qui avait refusé de se rendre en Italie quatre ans plus tard).

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Entre l’Euro 2000 et juin 2004, l’équipe de France a joué 54 fois, dont 25 matchs en compétition. Parmi ceux-là, elle a perdu contre l’Australie (0-1, 2001), le Sénégal (0-1, 2002), le Danemark (0-2, 2002) et la Grèce (0-1, 2004).

Plusieurs raisons expliquent la déroute asiatique des Bleus, que personne n’avait vraiment vu venir. Il y a d’abord l’indisponibilité de Zinedine Zidane qui se blesse cinq jours avant le match d’ouverture dans une rencontre de préparation face à la Corée du Sud. Le sélectionneur tente de remplacer ZZ poste pour poste par Youri Djorkaeff contre le Sénégal puis Johan Micoud contre la Corée du Sud, mais il regrettera très vite de ne pas avoir emmené Eric Carrière qui avait représenté l’alternative la plus intéressante lors de la Coupe des Confédérations un an plus tôt. Zizou est aligné pour le dernier match contre le Danemark mais on se rend rapidement compte qu’il ne pourra pas donner le meilleur de lui-même.

Il y a aussi l’absence de Robert Pirès dont les ligaments avaient cédé quelques mois plus tôt lors d’un match du rude championnat anglais. Le Gunner était devenu un cadre de l’équipe, tant sur le terrain que dans les vestiaires. On peut ajouter les retraits de Didier Deschamps et Laurent Blanc, les deux véritables patrons de l’équipe championne du monde et d’Europe, qui avaient mis fin à leur carrière internationale juste après l’Euro 2000. Marcel Desailly avait hérité du brassard mais n’avait pas la même aura que son ami DD sur ses partenaires. L’équipe naviguait à vue sans véritable leader en son sein.

On ajoutera au tableau une certaine malchance avec de nombreux tirs sur les poteaux (cinq en trois matchs, qui dit mieux ?). Plus globalement, on reprochera à la FFF une préparation pas très sérieuse et le choix d’un hôtel peu adapté aux exigences d’une compétition sportive de haut niveau.

Sans le savoir, l’équipe de France a jeté les bases d’une malédiction qui allait frapper les équipes européennes championnes du monde dans les phases finales qui suivaient leur titre mondial. A l’exception du Brésil de 2002 (qui atteindra les quarts de finale en 2006), les champions du monde du XXIe siècle ont chuté dès le premier tour du tournoi qui a suivi leur sacre mondial : l’Italie en 2010, l’Espagne en 2014, l’Allemagne en 2018… La France de 2022 est prévenue.

France-Grèce, le 25 juin 2004 à Lisbonne.
France-Grèce, le 25 juin 2004 à Lisbonne.
Debout, de gauche à droite : Dacourt, Thuram, Zidane, Gallas, Silvestre, Pirès ;
Accroupis : Barthez, Makelele, Lizarazu, Henry, Trezeguet.

2004 : décrochage dans les têtes

C’est au Portugal que l’équipe de France va défendre en juin 2004 son titre européen. Les champions du monde de 1998 constituent encore l’ossature de l’équipe, mais la plupart sont sur le point de boucler leur carrière internationale à l’issue du tournoi. L’équipe reste conquérante, mais elle a perdu beaucoup de certitudes après le désastreux mondial sud-coréen. Jacques Santini a pris les commandes suite au licenciement de Roger Lemerre.

Ses hommes réalisent un grand chelem (8 matches, 8 victoires) en éliminatoires dans un groupe il est vrai plutôt faible (Slovénie, Israël, Chypre, Malte). Ils remportent également une deuxième Coupe des Confédération (organisée en France), ne concèdent qu’une seule défaite en deux ans d’exercice et marquent les esprits un soir de novembre 2003 avec une nette victoire (3-0) en terre allemande.

Si le bilan de son sélectionneur est plutôt positif, la FFF fait pourtant savoir à Jacques Santini qu’elle attend l’issue du tournoi portugais pour lui proposer un nouveau contrat. L’ancien Stéphanois apprécie moyennement et profite d’un moment libre pour aller signer un contrat avec Tottenham Hotspur qu’il rejoindra sitôt l’Euro terminé.

L’équipe de France démarre son tournoi au stade de la Luz face à l’Angleterre. Un match dominé par les Anglais qui ouvrent le score par Gerrard et manquent de doubler la mise sur un penalty de David Beckham détourné par Fabien Barthez. Les Français s’en sortiront au cours du temps additionnel où Zinedine Zidane inscrira deux buts dans une ambiance de folie. Un final ahurissant qui donne le sentiment de retrouver l’équipe de France irrésistible des années 1999-2001.

Mais la suite du tournoi sera un peu plus maussade. Son match contre une Croatie faiblarde n’est pas loin de tourner à la catastrophe (2-2). La France parvient à se qualifier lors du troisième match remporté (3-1) face à une équipe suisse tout aussi peu consistante. En quart de finale, les hommes de Santini sont opposés à l’équipe qui semble la plus faible du lot, l’équipe de Grèce. Et pourtant, les Français s’inclinent sur un but de Charisteas.

A aucun moment l’équipe de France de 2004 ne s’est montrée à la hauteur pour conserver son titre de championne d’Europe. Sur le terrain, quelques joueurs (Henry, Trezeguet, Pirès…) avaient du mal à trouver leur juste positionnement. D’autres comme Desailly et Lizarazu commettaient leur tournoi de trop. Le sélectionneur, quand à lui, avait annoncé son départ avant le tournoi, et sans doute avait-il un peu “décroché” à l’instar de Platini en 1992. En outre, l’équipe souffrait d’un manque de leaders. Zidane peinait encore à surmonter son caractère réservé et le capitaine Desailly n’était manifestement pas fait pour ce rôle.

Les Français se consoleront à peine avec la suite du parcours de cette incroyable équipe grecque qui payait peu de mine mais faisait preuve d’un inébranlable esprit de corps, ce qui manquait principalement à nos Bleus. La sélection hellène remportera le tournoi à la surprise générale après avoir mystifié ses autres adversaires comme elle a mystifié les Bleus.

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