Sélectionneurs des Bleus, les bonus (5/11) : Eugène Fraysse

Publié le 4 décembre 2020 - Pierre Cazal

Pionnier du football français, Eugène Fraysse, capitaine et sélectionneur de l’équipe représentant la France aux J.O. de 1900, aurait cofondé le Club Français à l’âge très suspect de 13 ans. Notre enquête nous a permis de trouver une autre date de naissance, antérieure de 9 ans !

Les données biographiques des pionniers du football français, ceux qui ont créé à la fois les clubs, les compétitions et même les structures dirigeantes entre 1892 et 1900, sont inexistantes. L’historien du 21ème siècle est déjà tout heureux s’il parvient à trouver des prénoms, à partir desquels il peut fouiller les documents d’état-civil récemment mis en ligne, et c’est le cas d’Eugène Fraysse.

Fraysse fut la personnalité majeure de cette époque de pionniers : fondateur en 1892 du premier club réservé aux Français (les autres étaient anglais, les Français n’y avaient que la portion congrue), président de la première structure dirigeante, la Commission d’Association (CA) de l’USFSA en novembre 1894, seul Français sélectionné (avec Charles Bernat) pour affronter le Folkestone FC en 1895, capitaine de la première sélection uniquement française opposée aux English Ramblers en 1896, sélectionneur-capitaine de l’équipe nationale lors du tournoi de l’Exposition Universelle et des Jeux olympiques de 1900.

La sélection française aux Jeux olympiques de 1900. Eugène Fraysse est le troisième au centre en partant de la gauche.
La sélection française aux Jeux olympiques de 1900. Eugène Fraysse est le troisième au centre en partant de la gauche.

On sait tout de sa carrière, commencée en 1892 et terminée en 1901, on sait qu’il prend ses distances avec le football en 1903, s’investit dans le tennis et… la pelote basque !) ; on sait aussi, grâce à son ex-coéquipier devenu journaliste Ernest Weber, qu’il était « gueulard, brusque, violent », mais également un meneur d’hommes et un capitaine emballants ; mais on ne sait rien de son état-civil.

Eugène Fraysse, né en août 1879, vraiment ?

Ou plutôt, est apparu en 2011 sur Wikipedia un acte de naissance, dressé à la mairie du 20ème arrondissement de Paris, établissant que Maurice-Eugène Fraysse est né le 24 août 1879 de père non déclaré et reconnu par sa mère, Florentine-Pétronille Fraysse, couturière, 6 jours plus tard, mais jamais par son père. Aucune mention marginale ne complète cet acte : ni date de mariage, ni de décès.

Cette information, que j’ai reprise au chapitre 1 de Sélectionneurs des Bleus faute de mieux, oblige à croire que c’est âgé de 13 ans et deux mois à peine qu’Eugène Fraysse a co-fondé le Club Français , dont il a été nommé vice-président (la loi n’interdisant pas à un mineur d’exercer des fonctions dans une association à but non lucratif, à condition de disposer d’une autorisation parentale), puis à 15 ans et 3 mois qu’il a été nommé président de la CA par l’USFSA.

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Etonnant, mais pas impossible pour l’époque : je fais observer, dans Sélectionneurs des Bleus, que les coéquipiers de Fraysse n’étaient guère plus âgés : Garnier et Huteau (1878), Gaillard, Peltier (1877), Bernat (1876) ; quant aux autres membres de la CA, Caizac était né en 1876, Delhumeau et Tunmer en 1874. Le football en France était alors l’affaire de collégiens et de lycéens, parce qu’ignoré des adultes, hormis les nombreux immigrés anglais tant à Paris qu’au Havre, à Lille, etc… Le grand dynamisme de Fraysse, sa maturité en apparence précoce, lui permettaient de s’affirmer et d’être accepté par des partenaires plus vieux.

Des indices concordants et variés

Pourtant, on peut quand même tiquer quand on lit, sous la plume de Géo Duhamel (autre pionnier, né incontestablement en 1879), relativement au premier choc entre le Club Français (dont Duhamel ne faisait pas partie) et le Standard AC, club anglais de Paris , fondé en 1891 : « les discussions entre M. Tomalin du Standard, et le capitaine du Club Français, Fraysse, méritent d’être rapportées. Elles animaient singulièrement la partie. » Le match se jouait le 1er novembre 1892, Fraysse avait 13 ans et 2 mois et une semaine ; Philip Tomalin avait 34 ans. A une époque où le respect dû par les enfants aux adultes était autrement strict qu’aujourd’hui, comment imaginer un adolescent comme Fraysse invectiver un adulte comme Tomalin, par ailleurs notable respecté de la communauté anglaise parisienne ?

Eugène Fraysse cité dans l’article du New York Herald du 17 février 1895 (source Gallica)


Ou encore : le 17 février 1895, le New York Herald rapporte le dîner annuel des White Rovers (autre club anglais de Paris), et le discours de son président-fondateur : « M.WH Sleator welcomed the visiting clubs, for which M. Fraysse replied on behalf of the Club Français » (M. WH Sleator souhaita la bienvenue aux clubs invités, pour lesquels M. Fraysse répondit, au nom du Club Français). Non seulement Fraysse, fils naturel d’une modeste couturière, parlait suffisamment bien anglais, à 15 ans et demi, pour répondre au « toast » porté par WH Sleator, mais encore il disposait d’une légitimité suffisante pour être convié à un dîner de gala ?

Plus gênant encore : quand on lit la plaquette que Géo Duhamel a consacrée en 1931 aux débuts du football français, on tombe sur les lignes suivantes, alors qu’il parle des joueurs du Club Français : « Parmi ces jeunes gens, plusieurs ont fait leur éducation sportive en Angleterre. Tout d’abord Eugène Fraysse, le capitaine, qui était l’aîné et déjà majeur. » Cette phrase explique pourquoi Fraysse parlait convenablement anglais ; mais majeur en 1892 ? L’âge de la majorité était alors fixé à 21 ans ! En octobre 1931, L’Auto en rajoute une couche : « Fraysse était majeur, tandis que ses équipiers du Club Français évoluaient dans les 15-16 ans, et cela lui donnait une nette supériorité. » Et en 1938 : « Arrivant d’Angleterre, où ils avaient fait leurs études , 4 Français : Bernat, Fraysse, Mestre et Weber. En octobre 1892, le Club Français était né. »

Ces indices semblent donc mal coller avec l’hypothèse d’une date de naissance en 1879, ni d’un milieu d’origine modeste ; mais , après tout, le père d’Eugène Fraysse, sans l’avoir reconnu ni épousé la mère, aurait pu prendre à sa charge ses études et payer son séjour en Angleterre. Pour rejeter cette hypothèse, il aurait fallu être en mesure d’en proposer une autre plus crédible, et ce n’était pas le cas au moment de la rédaction du manuscrit de Sélectionneurs des Bleus.

Le livre de Neville Tunmer et Eugène Fraysse, publié en 1897 par Armand Colin, à lire sur Gallica.


L’hypothèse alternative : naissance en mai 1870

Mais ça l’est devenu aujourd’hui : en compulsant des données d’état-civil nouvelles, est apparue une hypothèse alternative. Elles révèlent l’existence d’un autre Eugène Fraysse parisien : Jean-Eugène Fraysse , né le 4 mai 1870, et décédé le 1er mai 1950 dans le 16ème arrondissement. Cette indication d’arrondissement est précieuse, car Le Vélo nous apprend en août 1903 : « les championnats (de tennis) du Club Français se sont déroulés sur les courts de la rue Delaizement, mis à disposition par leur propriétaire M Fraysse. » C’est également dans le 16ème, rue Borghese, que Fraysse avait ouvert un Fronton de pelote basque en 1903.

Car oui, Fraysse disposait d’un patrimoine : on peut lire en 1902 dans L’Auto que Fraysse a cofinancé l’achat d’un terrain de 30 hectares au Vésinet, pour y installer des terrains et des vestiaires destinés au Club Français, dont il est encore le président. Ledit patrimoine ne peut lui venir de sa mère, modeste couturière qui ne s’est jamais mariée ; il pourrait bien sûr venir du père non déclaré, mais, plus sûrement, d’une famille plus aisée, comme celle de Jean-Eugène, qui commerce vins et spiritueux.

Alors que conclure ? Sinon qu’il existe maintenant deux hypothèses, celle de 1870 , qui « colle » évidemment parfaitement avec l’éducation en Angleterre, avec la majorité dont parle Duhamel (Jean-Eugène a 21 ans en 1891), avec la retraite sportive fin 1901 (à 31 ans , au lieu de 22 dans l’hypothèse première, ce qui est précoce !). Et la première, celle de 1879, qu’on ne peut pas pour autant considérer comme détruite, parce que dans aucun des deux cas on ne dispose de preuve absolue permettant d’identifier l’Eugène Fraysse pionnier du football français, avec soit Maurice-Eugène, soit Jean-Eugène.

Chacun choisira donc celle qu’il préfère…

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