Hector de Bourgoing, le Bleu aux trois passeports

Publié le 6 avril 2021 - Pierre Cazal

Né en Argentine d’un père français et d’une mère uruguayenne, Hector de Bourgoing a connu le privilège rare de jouer pour l’Albiceleste et pour l’équipe de France. Des plantations de yerba maté à la Coupe du monde anglaise, voici son étonnante histoire.

Hector de Bourgoing est un cas particulier dans le football français, à plusieurs titres.

Tout d’abord, il appartient à une famille illustre qui ne compte plus les ambassadeurs, ministres ou députés, du baron Jean-François de Bourgoing (1748-1811), ambassadeur en Suède, Danemark et Espagne, à Pierre-Adolphe de Bourgoing (1797-1879), préfet et député de la Nièvre.

Comment le père de notre footballeur, Philippe-Adolphe de Bourgoing (1866-1946) s’est-il retouvé à la tête de plantations de yerba maté aux confins de l’Argentine, du Paraguay et du Brésil dans les années 30 ? On ne le sait pas précisément. Ce qu’on sait, par contre, c’est qu’Adolfo de Bourgoing a publié en 1894 un récit de voyage intitulé « Viajes en el Paraguay y en las Misiones ». Il avait été envoyé en 1887 explorer les vestiges des missions jésuites détruites au 18ème siècle par les Portugais, et en avait rapporté à Buenos Aires de multiples pièces archéologiques.


 

Né à Posadas, près des vestiges des missions jésuites

Pour ceux qui ne connaissent rien à l’histoire de ces missions, je recommande de regarder le superbe film de Roland Joffé, Mission, tourné sur place (on y voit les célèbres chutes d’Iguazu), et dont les vedettes sont Robert de Niro et Jeremy Irons. Les Jésuites avaient été chargés d’évangéliser les indiens Guaranis et y étaient parvenus sans violence ; et quand le Portugal a obtenu du Pape la cession de ces terres, les Guaranis ont aidé les jésuites à résister, jusqu’à être impitoyablement massacrés avec eux. Les vestiges de ces missions sont encore bien visibles aujourd’hui : San Ignacio Mini est le mieux conservé, et se situe à une poignée de kilomètres de la ville de Posadas, où Hector Adolfo de Bourgoing est né en 1934.

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Il faut croire que son père était retourné fouiller les ruines et avait fini par s’établir dans cette province qui s’appelle Misiones pour des raisons évidentes et avait fondé tardivement un foyer dans la ville frontière de Posadas, posée sur les bords du Rio Parana, face au Paraguay. Il avait 68 ans quand son fils est né, et le jeune Hector Adolfo n’en avait que 12 quand son père mourut.

Le football avait fait son apparition tardivement dans la province de Misiones, essentiellement peuplée de Guaranis, à l’écart des zones de commerce où avaient abondé les immigrés anglais, d’abord, qui avaient implanté les premiers clubs de football (d’où le nom anglais du célèbre club de Buenos Aires, River Plate, traduction de Rio de la Plata), puis italiens. Les immigrés français, eux, étaient moins nombreux, encore que leurs descendants (souvent métissés) représentent encore aujourd’hui 15% de la population de l’Argentine, et ils ne devaient être qu’une poignée dans la province éloignée de Misiones, où le premier club, le Guarani, fut fondé en 1932.

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Le Guarani, fier de son international français

Le jeune Hector Adolfo (dont le mère était uruguayenne) s’y inscrivit à 14 ans, et aujourd’hui encore le Guarani Antonio Franco (du nom de son fondateur) est fier d’Hector de Bourgoing, seul joueur sorti de ses rangs à avoir non seulement revêtu le maillot argentin, mais à avoir joué la Coupe du monde, même si c’était sous un autre maillot !

Ailier droit percutant, doté d’un tir sec des deux pieds et d’une double détente lui permettant de marquer sur corner, Hector de Bourgoing fut rapidement remarqué et sollicité par le CA Tigre, un club de Victoria dans la banlieue de Buenos Aires. Il y disputera 102 matches de championnat (39 buts) et brillera lors de la « Gira » (réalisée entre janvier et mars 1956 dans 7 pays d’Amérique du Sud et Centrale (Equateur, Colombie, mais aussi Jamaïque, Haïti) par le club, au point d’être repéré par le sélectionneur de l’Albiceleste, l’équipe nationale d’Argentine.

Sélectionné avec l’Argentine par la légende Guillermo Stabile

Ce n’était pas n’importe qui : Guillermo Stabile, le meilleur buteur de la première Coupe du monde en 1930, qui était venu en France jouer au Red Star (28 matches, 13 buts entre 1935 et 37), et parlait français… mieux que De Bourgoing ! Il l’aligna d’abord deux fois en 1956, contre l’Uruguay (2-1, en Copa Newton, puis 2-2), puis contre l’Equateur en mars 1957 (3-0), avant de l’intégrer dans les 22 destinés à jouer la Copa América, le championnat d’Amérique du Sud, qui se déroule depuis 1916. Hector de Bourgoing entra en jeu contre le Pérou, pour remplacer la vedette Orestes Corbatta.

Mais il n’a jamais pu être titulaire ; il faut dire que l’Argentine alignait Omar Sivori, Antonio Angelillo, Humberto Maschio (tous trois seront italianisés et intégrés plus tard à la Squadra Azzura !), des joueurs exceptionnels, aux côtés desquels De Bourgoing gagna la Copa América.

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L’Argentine championne d’Amérique du Sud 1957. Debout : Giménez, Stábile (ent.), Domínguez, Dellacha, Rossi, Vairo et Schadlein ; Accroupis : Corbatta, Maschio, Angelillo, Sívori et Cruz.


Ces performances attirèrent l’attention de River Plate qui débaucha De Bourgoing en 1957. Aux côtés du mythique Angel Labruna (qui joua la Coupe du monde 1958 à 40 ans), plus de 300 buts pour River, Norberto Menendez et Eliseo Prado, De Bourgoing gagna le titre argentin, jouant 26 matches (11 buts) ; mais le River le rétrocéda à Tigre pour la saison 1958-59, faute d’avoir pu (ou voulu) payer le transfert intégralement, et c’est là que des recruteurs venus de Nice vinrent s’assurer de sa signature.

A la chasse aux joueurs d’ascendance française

Pourquoi ? La notoriété de de Bourgoing n’était pas telle qu’il fût chassé par les recruteurs ; mais depuis 1955 les clubs français ne pouvaient plus engager de joueurs étrangers, mesure décrétée par Paul Nicolas, à l’issue du fiasco de la Coupe du monde 1954. Il s’agissait de favoriser l’éclosion au plus haut niveau de jeunes joueurs français, en particulier à des postes d’attaquant, où les clubs avaient tendance à rechercher des vedettes étrangères, pour attirer le public.

Alors les recruteurs cherchaient à tourner cette interdiction en jetant leur dévolu sur des joueurs d’ascendance française, susceptibles de récupérer un passeport français ; cela s’était pratiqué dans les années 1930, où avaient afflué les Duhart, Cazenave, Lauri ou Ithurbide, pour ne citer que les plus connus. De Bourgoing avait un père français, les démarches étaient donc simples, plus simples que pour les Combin ou Rambert, par exemple, aux origines plus lointaines.

Sous le maillot de l’OGC Nice, de 1959 à 1963, puis des Girondins de Bordeaux (1963-1969), De Bourgoing fit admirer son sens du but (146 pour 292 matches) et sa remarquable technique, sans esbroufe. Il avait du tempérament , et cela faillit lui jouer un tour : en mars 1961, pour un but hors-jeu accordé aux Sedanais en Coupe de France, il s’énerva au point de donner un coup de pied à l’arbitre de touche, et fut suspendu 9 mois ! Il songea alors à retourner en Argentine, mais la sanction fut réduite et il put rejouer en septembre.

La FIFA lui refuse la sélection française

L’autre raison pour laquelle son cas est remarquable, c’est qu’il fut, après Miguel Angel Lauri (10 sélections pour l’Argentine, 1 pour la France), le dernier double international (argentin) des Bleus. La FIFA interdit en 1964 de porter deux maillots internationaux en compétition, en raison des abus commis par les Italiens et les Espagnols (Di Stefano, Kubala, Puskas…) [1]. Mais sa sélection ne fut pas facile : Georges Verriest voulait déjà l’aligner en décembre 1960, mais la FIFA avait refusé, au motif que De Bourgoing n’avait pas trois ans de résidence en France ; puis, sur appel en 1961, elle changea son jugement et fit remonter le délai de trois ans à sa dernière sélection pour l’Argentine, soit mai 1957 (encore contre l’Uruguay, 0-0)… ce qui aurait dû permettre à De Bourgoing de jouer en décembre 1960 !

Finalement, il fut aligné deux fois en 1962, contre la Pologne (1-2) puis l’Italie (1-2). Bien qu’il ait marqué le but français contre les Polonais, De Bourgoing fut ensuite écarté. Il faut dire qu’il n’était plus l’ailier droit perçant qu’il avait été sous les couleurs du Guarani, de Tigre ou de River ; pas davantage un avant-centre classique, fonceur, ni un meneur de jeu. C’était un joueur polyvalent, hybride, excellant à jouer derrière l’attaquant de pointe, et se repliant profondément dans son camp pour emonter le ballon, à la Di Stefano, qui n’entrait pas dans les schémas de Verriest ou Henri Guérin.

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France-Uruguay 1966. Debout de gauche à droite : Aubour, Budzynski, Bonnel, Djorkaeff, Bosquier, Artelesa. Accroupis : Herbet, De Bourgoing, Gondet, Simon, Hausser.


Retenu pour la Coupe du monde en Angleterre, il retrouve l’Uruguay

De Bourgoing a quand même fini par réapparaître, grâce aux bonnes performances de Bordeaux, second du championnat en 1965 et en 1966. La triplette d’attaque formée par les fougueux Couecou (17 buts en 1965-66) et Robuschi (18 buts) et le fin De Bourgoing (21 buts), adaptés au jeu bétonnant mis en place par l’entraîneur espagnol Artigas, avait fini par intéresser Henri Guérin, qui les retint tous les trois parmi les 22 destinés à disputer la Coupe du monde 1966 en Angleterre.

Mais il ne fit jamais jouer les deux premiers, et n’aligna De Bourgoing qu’une seule fois, contre… l’Uruguay , encore ! Il l’avait déjà joué trois fois sous le maillot albiceleste 10 ans auparavant, il lui fallait l’affronter, en Coupe du monde cette fois, une quatrième ! Son bilan était jusque-là de deux nuls et une victoire, sans parvenir à scorer personnellement ; il s’y ajouta donc une défaite à peine tempérée par son but, réussi en transformant un pénalty obtenu par Herbet, bousculé à droite au moment de centrer par l’arrière Manicera. De Bourgoing le tira en précision, dans le petit filet gauche et Mazurkiewicz, le gardien uruguayen (d’ascendance polonaise), quoique plongeant du bon côté, ne put empêcher le but (1-2).

Selon Henri Guérin, De Bourgoing aurait pu marquer trois buts ! Et il est vrai que Mazurkiewicz réalisa sept arrêts décisifs ; mais ce qui sautait aux yeux (et y saute encore si on regarde le match), c’est que De Bourgoing ne pouvait combiner avec l’avant-centre Gondet, adepte de charges en soliste, et que l’animation offensive était bancale, chacun exécutant son numéro en solo. La faute en incombant forcément à Guérin, ou plus exactement au trio d’entraîneurs (bancal, lui aussi) qu’il formait avec Lucien Jasseron et Robert Domergue.

Il perd la nationalité française en 1971

A 32 ans, De Bourgoing ne représentait plus l’avenir et sa carrière en bleu se limita donc à ces trois sélections, rehaussées de deux buts, s’ajoutant aux cinq sélections glanées pour l’Argentine. Un autre Franco-argentin se distinguera davantage encore par la suite, il s’agit de David Trezeguet, qui a gagné Coupe du monde et Euro sous le maillot bleu, mais… il n’a jamais revêtu le maillot albiceleste.

Fin de carrière en club, pour Hector de Bourgoing, sous les couleurs de l’éphémère Racing de Paris-Neuilly en 1969-70, suivie d’une tentative d’entraîner (USO Mondeville, 1971-73), puis retour à Bordeaux où il tint un bar, et décéda en 1993, non sans avoir connu une grande déception : se voir retirer la nationalité française ! En octobre 1971 l’administration s’aperçut qu’Hector de Bourgoing n’avait jamais accompli ses obligations militaires et lui retira son passeport ! Heureusement pour lui, il lui restait un passeport uruguayen (toujours l’Uruguay !), obtenu en raison de la nationalité de sa mère…

[1En 1976, Carlos Curbelo fut sélectionné deux fois en équipe de France, mais la FIFA a bloqué sa carrière internationale car il avait joué avec l’équipe pré-olympique uruguayenne.

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