Irrésistibles Français : « On ne pouvait pas laisser la FIFA parler en notre nom »

Publié le 28 février 2022 - Bruno Colombari - 1

La mobilisation contre la Coupe du monde tous les deux ans, l’hébergement au Qatar, la soirée hommage aux victimes du 13 novembre 2015, le bilan de la Ligue des Nations, les matchs à huis clos pendant la pandémie ou encore les contraintes d’un Euro 2020 éclaté dans toute l’Europe : les Irrésistibles Français, qui animent les tribunes des matchs des Bleus depuis 2010, ont répondu à nos questions par les voix d’Hervé Mougin, Anne Verdin et Fabien Bonnel.

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La Coupe du monde est dans moins de neuf mois. Vous avez pointé les tarifs très élevés des places mises en vente, avec notamment la très faible quota de places de catégorie 3, les moins chères. Pouvez-vous les comparer avec celles des éditions précédentes, au Brésil et en Russie ?

IRRÉSISTIBLES FRANÇAIS : Nous avons été interpellés quand nous avons vu les annonces que la Coupe du monde au Qatar serait la moins chère depuis le Mexique 86. Cette annonce était concomitante avec la publication des tarifs des différentes catégories. Nous avons donc eu vite fait de comparer le tableau des tarifs avec celui de la Russie. S’il y a bien une baisse des prix sur les places en catégorie 3 du premier tour, tous les autres matchs de cette catégorie et des catégories 2 et 1 augmentent considérablement. Il faut notamment compter 140 € de plus pour les supporters qui feront toute la compétition en catégorie 3.

De plus, le Football Supporter Europe a publié la répartition des catégories dans les stades. Les catégories 4 (réservée aux habitants du Qatar) et les catégories 3 voient leur quota divisé par 2. Sachant qu’il y a une hausse des tarifs d’environ 30% sur les catégories 1 et 2, et qu’il y aura plus de places de ces catégories dans les stades qataris, cette Coupe du Monde sera la plus chère pour les supporters : CQFD.

L’hébergement au Qatar semble aussi problématique, avec un nombre de chambres d’hôtel apparemment très insuffisant et des solutions avancées qui ressemblent à du bricolage (camping dans le désert, lits flottants sur des bateaux)...

IF : Effectivement l’hébergement pendant la Coupe du monde est un des gros points noirs à venir pour ceux qui veulent assister à un ou plusieurs matchs. D’après ce qu’on sait, il y aurait entre 90 000 et 120 000 chambres d’hôtel disponibles à Doha (dont 2 bateaux de croisière), alors qu’il y a 4 matchs prévus par jour, dans des stades tous proches de la capitale qatarie. Ce qui donne environ entre 160 000 et 230 000 spectateurs par jour si les stades sont pleins. Sachant qu’en plus, on ne peut pas réserver moins de deux nuits par hôtel, il y a donc clairement un problème d’hébergement.

De nombreuses solutions de replis sont à l’étude, à la fois côté organisation, côté supporters et côté agences de voyage, mais le temps presse. Il est fort possible qu’au moment de l’ouverture de la billetterie début avril, on ne soit pas en capacité d’être certain d’avoir un logement correspondant aux matchs que l’on souhaite voir...

Parmi ce qui est étudié côté organisation on peut noter des campings dans le désert ou la « réquisition » des appartements des travailleurs expatriés occidentaux (en les renvoyant dans leur pays pendant la Coupe du monde)

Parmi ce qui est étudié côté supporters ou agence de voyage : faire des aller-retour depuis Paris pour voir un match (mais le prix du billet d’avion est pour le moment très dissuasif), établir le « camp de base » lorsqu’on reste plusieurs jours dans un pays voisin (Dubai, Oman) et faire des aller-retour avec Doha les jours de matchs. Hormis le camping qui pourrait ne pas être trop onéreux, toutes les autres propositions sont très chères...

En revanche, contrairement au Brésil, à la Russie ou à l’Amérique du Nord en 2026, les distances seront cette fois très courtes entre les stades, et les transports seront gratuits pour les supporters... Est-ce que ça contribuera à réduire la facture du séjour, ou est-ce anecdotique ?

IF : Les huit stades de la Coupe du monde sont effectivement tous situés proches de la capitale qatarie. C’est comme s’ils étaient tous situés en région parisienne. Ils sont accessibles en métro pour 6 d’entre eux, et les 2 derniers sont accessibles en bus, donc que des transports collectifs qui allègent la facture écologique.

Ce qui n’était pas le cas au Brésil, où tous les déplacements entre les villes hôtes se sont faits en avion. Idem pour l’Euro 2020, avec la multitude de pays ce n’était clairement pas fait pour améliorer l’empreinte carbone de la compétition. En Russie en revanche, il était possible de circuler entre les villes hôtes via des trains gratuits. Tout le monde ne les a pas utilisés mais nous, nous les avons proposés à chaque fois. Je crois que le plus long trajet à été de 40h entre Ekaterinbourg et Moscou ! Long, mais que de souvenirs !

Pour revenir sur le Qatar, le fait que les stades soient concentrés dans un rayon de 50 km est donc plutôt bon je pense pour l’empreinte carbone, mais seulement si on peut vraiment loger sur Doha à des prix acceptables. Si on doit faire des aller-retour avec la France ou avec un camp de base ailleurs, ça n’améliorera rien du tout !

Comment les IF se positionnent-ils par rapport aux critiques importantes faites par les ONG sur le sort des travailleurs immigrés ayant participé aux chantiers de construction des infrastructures ?

IF : Nous travaillons avec Amnesty International et le Football Supporter Europe sur le sujet. Nous avons pris de nombreux renseignements et avons écouté la meilleure manière d’agir.

Le sujet est sensible et nos adhérents n’ont pas tous le même avis sur la façon d’aborder cette Coupe du monde. Certains ne cautionnent ni le traitement des travailleurs étrangers, ni la folie écologique et n’iront pas au Qatar. D’autres suivent les recommandations d’Amnesty International et se rendront au Qatar et se souciant de la condition des travailleurs où ils logeront, mangeront... Enfin certains vouent une passion à l’équipe de France qui est plus forte que ces questions pour lesquelles ils s’estiment impuissants. L’association a décidé de respecter les différents avis et ne se positionne pas pour tous ses membres.

La FIFA a semble-t-il fait marche arrière sur le projet de Coupe du monde tous les deux ans. Pensez-vous que les réactions des associations de supporters, notamment en Europe, ont pesé dans cette décision ? Comment pouvez-vous vous faire entendre ?

IF : Nous n’imaginons pas un instant que la voix des associations de supporters ait pu influer sur le choix. Nous nous sommes engagés dans des actions à partir du moment où on a su que la FIFA appuierait son choix sur un souhait des supporters.

Au bureau de l’association, nous étions tous contre le projet. Nous avons alors interrogé nos adhérents et 98% de ceux qui ont répondu étaient contre. On s’est dit que ce n’était peut être pas représentatif donc on a interrogé nos sympathisants sur nos réseaux sociaux, 92% étaient contre. Puis sont venus les sondages de l’Equipe et d’autres médias où plus de 90% des personnes interrogées étaient contre. On en a déduit que la quasi unanimité des suiveurs du football en France n’en voulaient pas.

Nous avons décidé de consulter le FSE (Football Supporters Europe) sur le sujet. Un communiqué signé par une soixantaine d’associations des quatre coins du monde a été publié, quand la FIFA annonçait que seule l’Europe était contre. Nous avons donc proposé aux associations adhérentes au FSE une action commune lors de la trêve de novembre 2021 avec un message à déployer : #No2YearWorldCup

C’était notre façon de nous faire entendre. Malheureusement, Infantino venait au Parc des Princes ce soir là et la sécurité de la Fédération Française de Football a censuré son déploiement dans le stade. Nous l’avons sortie devant le Parc à la sortie et, pour contrer la censure de la FFF, nous avons décidé d’en informer tous les médias pour que ça se sache.

Il paraît peu probable que ça ait fait une vaguelette à la FIFA mais on ne pouvait pas la laisser parler en notre nom. La position des joueurs pro risque d’avoir un impact plus important.

La FFF a remplacé le projet de tournée au Qatar fin mars par deux matchs amicaux en France, à Marseille et à Lille. Est-ce une bonne décision selon vous ? Même si une majorité de vos membres vivent en région parisienne, êtes-vous favorables à ce que les Bleus jouent dans différentes villes en régions ?

IF : Concernant la tournée au Qatar, on pensait qu’elle était intéressante pour l’équipe de France afin de se préparer au Mondial et d’aller faire du repérage sur place. Au-delà de ça, ça restait un non-sens pour les supporters et la perte d’une phase internationale pour se retrouver au stade. On a vu que l’enjeu était plus financier que sportif aux yeux de la FFF, il n’y avait donc vraiment aucun sens à ce projet...

On ne va pas faire de langue de bois, nous avons bâti notre développement sur le stade de France, terrain neutre identifié pour l’équipe de France. Nous avons donc attiré beaucoup d’adhérent sur un périmètre de 100 km autour. Les matchs en Province sont plus contraignants pour nous c’est certain, et l’ambiance dans nos rangs s’en ressent. Mais il est logique que l’équipe de France puisse aller à la rencontre de ses supporters partout dans l’Hexagone et même en Outre-Mer.

Le retour des Bleus dans un Stade de France plein, ce sera pour le mois de juin en Ligue des Nations. Comment s’est passé le retour au Parc contre le Kazakhstan ?

IF : On s’y projette, à ce grand retour au Stade de France. On saura mettre les IF en condition pour que la joie de nous revoir se ressente dans le stade. Cette semaine de juin s’annonce même très sympa avec le déplacement en Croatie et en Autriche puis un second match en France.

Le retour au Parc a fait énormément de bien. On a pu revoir énormément de monde qu’on n’avait pas pu voir depuis longtemps. Notre bloc était bien rempli et tout le monde s’est amusé.

Mais le principal moment de ce match a été l’hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. Nous avons vécu cette horrible soirée et les souvenirs restent encore tenaces pour ceux qui étaient présents au stade. Nous étions à Wembley quelques jours après, nous avons vécu le retour au stade et les différentes étapes pour en effacer les stigmates.

Nous avons donc réalisé une banderole « à nos 131 étoiles du 13 novembre », en utilisant le symbole fort de l’étoile pour les supporters des Bleus. Nous souhaitions que cette banderole soit au cœur d’un hommage spécifique des supporters, distinct de celui de la FFF. Nous avons donc réfléchi à quand et comment faire de cet hommage un grand moment. L’idée de la Marseillaise est naturellement venue avant que celle des flashs de portable nous paraisse parfaite. Nous avions enfin communiqué le matin du match sur cette organisation afin que le Parc soit au courant.

Le silence qui s’est fait dans le stade quand nous avons déployé la banderole, les flashs qui se sont allumés très rapidement partout et la Marseillaise qui a suivi resteront dans nos mémoires, comme l’avait été l’hommage aux victimes des attentats de Manchester fait au Stade de France.

Quel bilan faites-vous de la Ligue des Nations ? Souhaitez-vous que cette compétition, qui propose de grosses affiches et un carré final très resserré avec deux dates, soit pérennisée ?

IF : Les sentiments étaient contrastés mais ça a été un moment marrant. Le soir de la finale, en rentrant de San Siro, on chantait dans le tram : « On est Champions de rien du tout ». Mais tout ça dans une certaine joie plus intense qu’après un match amical.

En effet, les affiches ont aidé. Jouer la Belgique et l’Espagne est bien plus enthousiasmant que d’autres amicaux. En ayant en plus battu en phase de groupe le Portugal, encore Champion d’Europe en titre, et la Croatie, finaliste de la dernière Coupe du monde. Et forcément, les scénarios de la demi et de la finale ont bien aidé à nous enflammer.

Passer 5 jours avec des potes à Turin et Milan a aussi été un des points positifs de la compétition et de sa phase finale. Les déplacements sont toujours des bons moments et ceux qui se déroulent sur plusieurs jours permettent de tisser des liens entre nos adhérents.

La Ligue des Nations ne surcharge pas le calendrier, permet aux nations de s’affronter par niveau et laisse donc l’opportunité aux plus faibles de pouvoir jouer des matchs plus intéressants. Elle a donc du potentiel mais n’a pas, encore la saveur d’un Euro.

Comment avez-vous vécu la période de matchs à huis clos en 2020 et 2021 ? Voir les Bleus à la télé dans des stades vides, c’était comment ? Qu’avez-vous fait pour garder le contact avec vos adhérents ?

IF : Ça a été très compliqué, pour tout.

Au début de la pandémie, nous nous sommes rapidement organisés pour créer une action d’aide au personnel soignant des hôpitaux et des Ehpad. Nous avons créé une cagnotte que nos adhérents ont remplie et dans laquelle les adhérents qui souhaitaient faire des actions pouvaient piocher. Ça a permis d’impliquer tout le monde et de se sentir utile.

Pour les matchs, c’était difficilement vivable d’être loin des amis et de voir ces tribunes sans âmes. Nous avons essayé des matchs à suivre en visio mais ce n’était pas concluant. On a pris notre mal en patience en nous disant que ça limitait le développement de la pandémie et que ça pourrait nous permettre de revenir plus tôt dans les stades. C’était avant que les différentes vagues nous submergent.

On a aussi voulu faire partie des expérimentations de retour dans les stades pour montrer que les supporters pouvaient être responsables. On était 1.000 personnes dont 150 IF dans un stade de 80.000 places, distant d’1 mètre autour de chaque supporter. C’était particulier. Puis il y a eu le match contre la Bulgarie où nous avons pour la première fois pris place en latérale du stade de France.

Malgré tout ça, nous avons été extrêmement fiers et honorés de voir que plus de 700 IF avaient repris leur adhésion début 2021, sans même savoir si un match se rejouerait. C’est donc bien qu’il y a un truc en plus à faire partie d’une association et c’est là que nous avons apprécié tout le travail déjà effectué.

Quels souvenirs gardez-vous de l’Euro 2020 éclaté dans 11 pays différents ? Comment se sont passés les déplacements à Munich, Budapest et Bucarest ?

IF : Cet Euro était très compliqué en terme d’organisation. Tout est déjà plus difficile avec des déplacements dans des pays différents, surtout lorsqu’il faut attendre la fin du dernier match de poule pour caler une logistique en urgence selon le lieu du huitième de finale. Mais tout a été amplifié avec les restrictions sanitaires qui étaient différentes d’un pays à un autre (accessibilité, tests, vaccins acceptés, acceptation d’une guérison de Covid comme une « dose » ou non…).

Déjà les conditions de voyage peuvent être distinctes selon que l’on aille dans un pays appartenant à l’espace Schengen ou un autre mais là c’était démultiplié. Et ça aurait été pire si nous avions atteint les échelons supérieurs avec un voyage à Saint-Petersbourg imposant une quarantaine ou les finales en Angleterre avec de fortes restrictions d’accès.

Un autre point, plutôt un regret, est de ne pas avoir eu d’ambiance Euro dans un pays comme c’est le cas dans les grandes compétitions où les supporters de tous les pays se retrouvent dans un seul et même pays organisateur. Cela facilite les échanges et l’esprit festif autant pour les locaux que pour les visiteurs. Certes, cela a permis à de petits pays d’accéder à l’organisation d’une grande compétition mais au delà, le fait que les pays recevants avaient l’avantage de jouer à domicile a déséquilibré l’aspect sportif.

Pour nos déplacements, ils ont été très hétéroclites comme pour tout Euro, sachant que la proximité des destinations permettait à la fois les voyages en car (le cas pour notre association à Munich), les avions (avec certains low-costs) et les trains bien sûr mais également des trips en voiture jusqu’à Budapest et Bucarest pour certains d’entre nous. Finalement, le plus difficile était le passage de frontière avec les conditions sanitaires.

Vos commentaires

  • Le 28 février à 11:56, par Bernard Diogène En réponse à : Irrésistibles Français : « On ne pouvait pas laisser la FIFA parler en notre nom »

    « Pour l’Euro 2020, avec la multitude de pays, ce n’était clairement pas fait pour améliorer l’empreinte carbone de la compétition. »
    En effet, quoique cela a conduit paradoxalement à la réduction du nombre de kilomètres parcourus au 1er tour par rapport au mondial russe, puisque les matches des groupes de l’Euro 2020 se tenaient sur deux stades (contre 6 pour les dernières coupes du Monde et l’Euro 2016). Ainsi, sur les 24 équipes présentes au premier tour de l’Euro 2020, 6 sont restées dans le même stade, 12 n’ont fait qu’un aller simple entre deux stades, 6 ont fait un aller-retour.
    Moyenne : 1783 km par équipe (et même 1378 km selon le scénario initial Bilbao+Dublin du groupe E] contre près de 5400 km en Russie en 2018. Donc 3 fois moins (et presque 4, toujours selon le scénario de départ du groupe E).

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