1 juin 1986 : France-Canada

Publié le 5 janvier 2021 - Bruno Colombari

Championne d’Europe en titre, vainqueur de la Coupe intercontinentale en 1985, l’équipe de France se présente à Leon avec l’étiquette de favorite du Mundial 1986. En face, le Canada et ses joueurs au chômage mais qui n’ont peur de rien. C’est parti.

Le contexte

Pour la première fois de son histoire, l’équipe de France aborde une Coupe du monde avec le statut de favori. Elle n’est certes pas la seule, mais à part le Brésil et à un degré moindre l’Espagne, l’URSS et l’Italie, les prétendants ne sont pas foule. Personne, avant le début de l’épreuve, n’aurait misé sur une finale RFA-Argentine.

Pour autant, les Bleus n’abordent pas ce début de Mundial dans les meilleures dispositions. L’année 1985 a été mitigée, avec deux défaites sèches à Sofia contre la Bulgarie et à Leipzig face à la RDA et une qualification arrachée contre le cours du jeu aux dépens de la Yougoslavie en novembre. De plus, Platini arrive au Mexique blessé au tendon d’Achille et va jouer sous infiltrations. La moyenne d’âge est élevée (Tigana, Bossis et Platini vont avoir 31 ans, Rocheteau les a déjà, Giresse est dans sa 34e année), l’altitude élevée (Leon est à 1800 mètres) et la chaleur (la plupart des matchs se joueront à midi) inquiètent.

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Enfin, la préparation n’a pas été orthodoxe. Deux matchs amicaux seulement, un joué sur une pelouse gelée (contre l’Irlande du Nord fin février), l’autre face à l’Argentine sans Platini ni Giresse (fin mars). Et après, trois parties non officielles au Mexique, jouées en rouge, le 21 mai contre le Guatemala (8-1), face aux U20 mexicains (1-1) et contre le Club Pumas de la UNAM (0-2).

Par chance, le tirage au sort a été clément. Si l’URSS fait peur, surtout après l’éblouissante démonstration du Dynamo Kiev à Lyon contre l’Atlético de Madrid en finale de la C2, la Hongrie n’a pas de prétentions et le Canada découvre la compétition. Heureusement, comme l’a fait remarquer Bats, que ce ne sont pas les championnats du monde de hockey sur glace. Les Bleus commencent par le plus facile, une équipe canadienne néophyte à ce niveau, arrivée sans préparation et qui compte 8 joueurs sans club suite à l’arrêt de la NASL, le championnat nord-américain. Toutes les conditions sont réunies pour entrer tranquillement dans le tournoi, sous réserve bien sûr de ne pas perdre de point en route.

Le match

William Ayache étant forfait, Henri Michel titularise Thierry Tusseau à gauche, Amoros passant à droite. Battiston et Bossis, deux anciens latéraux, forment la charnière centrale devant Bats. Au milieu, Henri Michel reconduit le carré magique 2.0 champion d’Europe avec Fernandez, Tigana, Giresse et Platini. Et en attaque, Rocheteau et Papin sont associés. Le Maracana de Léon sonne creux, même s’il y a officiellement 35 000 spectateurs (en réalité plutôt 20 000), il est 16h au Mexique, minuit en France, le Mundial « ochenta y seis » des Bleus peut commencer.

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Debout, de gauche à droite : Amoros, Bats, Bossis, Battiston, Tusseau, Fernandez ; Accroupis : Papin, Giresse, Platini, Rocheteau, Tigana.


Alors que les deux équipes commencent avec le frein à main, un premier fait de jeu advient à la troisième minute. Alancé par Platini en profondeur, Papin est repris par Samuel, il tombe, se relève, récupère le ballon dans la surface, et est percuté violemment dans le dos par Lenarduzzi. Pénalty ? Non, dit l’arbitre chilien Hernan Silva Arce. Dommage. Un but d’entrée aurait sans doute débloqué le match. Mauvais signe.

A la 5e, une action confuse de Tigana sur Vrablic donne un premier coup franc aux Canadiens. La tête de Bridge est trouvée au second poteau, à côté. Mais les Bleus ne sont pas sereins : Tigana se fait prendre le ballon dans les pieds et manque des passes faciles, Bossis et Battiston se gênent, et Bats voit sans arrêt le cuir lui revenir dessus, ce qui est un peu embêtant.

Panique à bord derrière !
Ça l’est encore plus à la 10e minute quand les Bleus paniquent comme des débutants lors d’une attaque canadienne qui met le feu dans la surface : Wilson tire un long coup franc depuis son camp, Battiston est battu de la tête et le ballon arrive dans la surface sur Vrablic qui se présente devant Bats, fait demi-tour et laisse le gardien français complètement aux fraises. Vrablic tire, Bossis dégage d’une tête plongeante devant la cage désertée, Bats est lobé, Valentine récupère, centre, Bossis dégage en chandelle de la tête devant Bats qui finit par récupérer le ballon. A quelque chose près, c’était le scénario sénégalais de 2002 qui arrivait en avance…

Mais les champions d’Europe se reprennent et attaquent enfin. Premier corner français à la 14e. Giresse le tire, le ballon dévié par Bossis arrive sur Papin sur la ligne des 5,50 mètres. L’avant-centre est dos au but, et plutôt que servir Platini ou Rocheteau derrière lui, il tire en pivotant, au-dessus. Première grosse occasion manquée.

Curieusement, Bats s’obstine à balancer de longs ballons devant sur les avants français qui sont systématiquement dominés par la défense canadienne. Pourtant, les attaques placées à partir du milieu de terrain sont bien plus efficaces : sur l’une d’elles, Papin remet à Platini qui trouve une diagonale somptueuse sur Amoros. Le latéral centre fort sur Papin qui arrive lancé, et qui plein axe à six mètres de la cage vide trouve moyen de trop croiser sa frappe (17e). Ça commence à faire beaucoup.

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Quand Platini et Giresse défendent
Et les Canadiens remettent un coup de pression à la 22e minute : sur une nouvelle relance manquée par Platini, c’est Valentine qui se retrouve seul sur l’aie gauche. Son centre est raté mais arrive sur Bridge, qui centre à nouveau devant la cage devant une défense pas sereine du tout. Et sur une touche longue de Wilson déviée au premier poteau par Samuel, c’est Platini qui dégage par un retourné dans sa propre surface (26e). A la 30e, c’est un centre de Valentine qui survole la défense française et qui manque trouver Sweeney au second poteau, mais Giresse dégage en corner.

Le dernier quart d’heure de la première période est même franchement canadien. Les blanc et rouge gagnent tous les duels, récupèrent l’essentiel des ballons au milieu (un comble) et mettent la défense au supplice. L’affaire est vraiment mal engagée, et avant même de penser à gagner, les Bleus tentent désespérément de mettre le pied sur le ballon. Mais les passes sont imprécises, les appels à contretemps et le jeu collectif inexistant. Les Canadiens se permettent même de faire tourner le ballon au pas, avant que Manu Amoros, vexé, se lance dans une chevauchée de cinquante mètres ponctuée d’une frappe hors cadre (42e). Il est temps de récupérer un peu.

Pilonnage du but canadien
Si la deuxième mi-temps reprend piano piano, c’est sur un tir à vingt mètres, et enfin cadré, que Luis Fernandez tente sa chance. Nolan se couche, repousse et contre encore Papin qui avait suivi (50e). Juste après, une belle combinaison verticale Fernandez-Giresse-Platini-Rocheteau, ce dernier talonne pour Giresse dont le tir est bloqué par Dolan (52e). Les Français accélèrent enfin et un contre ultrarapide mené par Platini pour Rocheteau arrive sur Papin. Ce dernier, en face à face avec Dolan, crochète pour éviter Lenarduzzi mais croise trop sa frappe qui longe le poteau (54e).

Sur l’aile droite, Amoros et Bossis s’y prennent à deux pour percuter Ian Bridge et la frappe tendue d’Amoros est captée par Dolan (56e). Les Canadiens sont alors au bord de la rupture : leur jeu est basé sur l’engagement physique et la conquête dans les duels, et au bout d’une heure à 1800 mètres d’altitude, leur absence de préparation commence à se faire sentir.

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Et Papin alors ? Sur une percée de Tigana, il récupère un ballon dans la surface mais croise trop son tir (63e). De toutes façons Rocheteau était signalé hors-jeu. Après un bon quart d’heure, les Bleus semblent baisser les bras. Le découragement gagne, la fatigue se fait sentir. Les Canadiens se disent que l’exploit est tout près. Giresse tente une frappe de 25 mètres, largement au-dessus (65e). Que faire ? Passer par les côtés, comme le tente Battiston, lequel dépose Bridge et centre en retrait pour Papin dans la surface dont la reprise de volée fracasse la barre de Dolan qui n’avait pas bougé (69e). Juste après, Platini perce plein axe, croise sa course avec Papin qui frappe à 16 mètres, mais Dolan détourne. Quand ça veut pas…

Le salut vient de la touche
La pression bleue est maximale. Sur un corner de Giresse, un tir de Bossis est dévié en corner. Stopyra remplace Rocheteau, dommage, car ce sera la combinaison gagnante à partir des huitièmes de finale. A un quart d’heure de la fin, le 0-0 semble inéluctable. Aucune des deux équipes ne fait plus de différence et les erreurs techniques se multiplient. Que faire ?

Sur un énième ballon repoussé en touche par la défense canadienne, Fernandez tente sa chance à vingt mètres. Dolan est battu mais le poteau repousse. Juste après, nouvelle touche à droite pour Amoros, Fernandez récupère le ballon, centre long au deuxième poteau, Dolan se troue, Stopyra remet sur Papin qui de la tête pousse le ballon dans la cage. Enfin ! Il restait 11 minutes à jouer…

Les dernières minutes sont canadiennes. Même s’ils ne se créent pas d’occasions franches, les coéquipiers de Bruce Wilson jouent crânement leur chance et obligent les Bleus à défendre. Ces derniers se sont fait tellement peur qu’à tout prendre, ce 1-0 leur convient très bien. Et quand Bats repousse comme il peut un ballon qui navigue dans la surface (86e), ou que Tigana offre un dernier coup franc à vingt mètres à Norman, on tremble. Sur une ultime ouverture de Platini, Fernandez se jette devant Dolan, mais sa reprise part dans les nuages. On en restera là.

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Le Bleu du match : Jean-Pierre Papin

A 22 ans, il est le benjamin de la liste, et l’un des rares à ne pas avoir disputé l’Euro 84. L’attaquant du FC Bruges, qui a signé à l’OM, a fait ses débuts internationaux contre l’Irlande du Nord en février, mais il joue là son tout premier match de compétition. Il n’imagine pas, au coup d’envoi, qu’il aura assez d’occasions pour challenger le Just Fontaine de 1958 (qui avait commencé par un triplé contre le Paraguay).

Le match commence mal pour lui avec une charge de bûcheron dans le dos de Lenarduzzi qui aurait dû lui valoir un pénalty. Puis il vendange deux énormes occasions coup sur coup, sur une frappe en pivot à moins de six mètres de la ligne, au-dessus (14e) et sur un plat du pied au même endroit avec la cage ouverte, à côté (17e). Pour faire douter JPP, il en faut beaucoup, mais là il commence à gamberger, au point de disparaître jusqu’à la mi-temps, brûlé physiquement (il aura perdu quatre kilos à la fin du match).

Après la pause, il tente de reprendre un tir de Fernandez repoussé par Dolan (50e), puis croise un poil trop sa frappe après un crochet (54e). Un quart d’heure plus tard, sa volée ricoche sur la barre et part à la verticale (69e), puis son tir à 16 mètres est dévié par Dolan (70e). N’importe qui d’autre aurait baissé les bras, pas lui : qui a suivi sur un long centre de Fernandez rabattu depuis le second poteau par Stopyra ? JPP bien sûr, qui à un mètre de la cage, n’a plus qu’à pousser le ballon de la tête. C’est son premier but en équipe de France, il y en aura 29 autres. Mais en Coupe du monde, on ne le verra plus lors des trois sommets contre l’Italie, le Brésil et la RFA. Il reviendra seulement contre la Belgique et marquera encore une fois.

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L’adversaire à surveiller : Paul Dolan

Quand il débute contre la France avec son numéro 22, Paul Dolan est un tout jeune gardien de 20 ans qui n’a plus de club après avoir évolué aux Edmonton Brickmen, comme quatre de ses coéquipiers. Avec son 1,91 mètre, il a de l’envergure mais il n’est que le deuxième choix derrière Tino Lettieri, voire le troisième après Sven Habermann. Tony Waiters, le coach canadien, ne retient pas Lettieri pour le premier match car le gardien titulaire a fini la saison très tard avec son équipe des Minessota Strickers, et n’a pas fait la préparation. Dolan comptera 53 sélections jusqu’en 1997 avec l’équipe nationale canadienne.

Sollicité après 90 secondes sur un centre de Battiston, Dolan se met en confiance en bloquant proprement le ballon. A la 3e, il sort loin de ses cages pour devancer Rocheteau lancé par Platini. Il voit passer de près les deux énormes occasions de Papin, et capte sans souci une tentative de lob de Platini (20e). Pour lui, tout va bien. La deuxième période sera plus rude : il se couche sur un tir de Fernandez (50e), bloque un tir de Giresse (52e) et un autre d’Amoros (56e). Puis il est sauvé par sa barre sur une volée de Papin (69e), détourne un tir du même (70e) et voit son poteau venir à son secours sur une frappe de Fernandez (78e). Mais il se rate sur le long centre en cloche du Parisien dans la minute suivante. Dans son dos, Stopyra est à la réception, remet sur Papin qui marque enfin (79e). Mais on ne pourra rien lui reprocher. Il laissera sa place pour les deux matchs suivants à Lettieri, lequel encaissera deux buts contre les Hongrois et encore deux contre l’URSS.

Et après ?

Cette victoire minimaliste des Bleus est toutefois précieuse : comme celle arrachée au Danemark deux ans plus tôt, elle permet d’envisager une qualification dès le deuxième match, ou si l’on préfère donne un droit à l’erreur à l’équipe. Mais le lendemain, l’URSS inflige un terrible 6-0 à la Hongrie, contraignant l’équipe de France à gagner trois fois pour finir première. Ce ne sera pas possible à cause d’un nul logique contre l’URSS (1-1), et il n’y aura pas de rotation lors du troisième match face à la Hongrie (3-0). Pour les trentenaires de la sélection, ce sera le match de trop, qu’ils paieront cher en demi-finale face à la RFA.

Quant aux Canadiens, mieux valait pour eux bien profiter de cette Coupe du monde : jusqu’à aujourd’hui, ils n’en ont pas disputé d’autres, mais ce sera pour bientôt. Peut-être pas pour 2022 au Qatar, mais à coup sûr en 2026 puisque le Canada est co-organisateur avec les Etats-Unis et le Mexique. The Canucks seront qualifiés d’office. Et qui sait, peut-être accueilleront-ils l’équipe de France au premier tour pour une revanche ?

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