9 juin 1986 : Hongrie-France

Publié le 26 janvier 2021, mis à jour le 8 février 2021 - Bruno Colombari

Faute de pouvoir faire tourner son effectif, Henri Michel fait confiance aux Bleus qui ont tenu tête à l’URSS. Très quelconque pendant une demi-heure, la partie se débloque par un but de Stopyra. Puis les Français déroulent pour leur match le plus facile du tournoi.

Le contexte

Alors que dans un scénario idéal (deux victoires initiales contre le Canada et l’URSS), Henri Michel aurait pu faire tourner son effectif contre la Hongrie et donner un peu de répit au moins à Platini et Giresse, les Bleus n’ont pas ce luxe. Même si la formule à 24 équipes n’en élimine que 8 au premier tour (les six sélections classées quatrièmes et les deux moins bons troisièmes), il manque un point aux Français pour sécuriser leur place en huitième de finale. Et pour terminer premier, il faudrait gagner sur un score fleuve, alors que l’URSS a mis un 6-0 aux Hongrois. Autant dire que c’est mission impossible.

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Debout, de gauche à droite : Disztl, Roth, Kardos, Esterhazy, Dajka, Garaba. Accroupis : Detari, Hannich, Varga, Sallai, Kovacs.


De son côté, la Hongrie, qui a battu le Canada 2-0, peut encore se qualifier, mais pour cela il lui faudrait au moins un nul, ce qui ne semble pas à la portée des hommes de Gyorgy Mezey. Car si les exploits européens de Vidéoton en 1985 (finaliste de la Coupe UEFA contre le Real Madrid), l’élimination des Pays-Bas en phase qualificative et la victoire amicale de prestige contre le Brésil en mars (3-0) auraient pu laisser croire que les coéquipiers de Lajos Detari pouvaient créer la surprise, l’énorme débâcle face à l’URSS le 2 juin a refroidi tout le monde.

Le capitaine Antal Nagy est écarté au coup d’envoi, Hannich, Dajka et Varga accompagnant Lajos Detari, surnommé le Platini hongrois (à cette époque, il y a des Platini locaux un peu partout dans le monde). En attaque, Jozsef Kiprich est remplacé par Kalman Kovacs pour accompagner Marton Esterhazy. Mais c’est la défense, où Roth est de retour après avoir été sorti au bout de 13 minutes, cuit-bouilli, contre les Soviétiques, qui inquiète le plus. A raison, on le verra.

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Debout, de gauche à droite : Amoros, Bats, Ayache, Battiston, Bossis, Fernandez. Accroupis : Giresse, Platini, Papin, Stopyra, Tigana.


Henri Michel décide donc d’aligner la même équipe que celle qui a obtenu de haute lutte un match nul contre les Soviétiques quatre jours plus tôt, avec Ayache à droite en défense et Stopyra associé à Papin en attaque. Ces deux-là n’avaient pas débuté contre le Canada (Tusseau et Rocheteau occupaient leurs places), mais pour les neuf autres joueurs (Bats dans les cages, Amoros, Battiston et Bossis en défense, Fernandez, Tigana, Giresse et Platini au milieu), c’est le troisième match en altitude, le deuxième joué à midi. Autant dire que ces efforts-là vont coûter très cher en fin de tournoi. On ne le sait pas encore, mais dans une équipe de 28 ans de moyenne d’âge, on peut s’en douter.

Le match

D’entrée, les Bleus (qui jouent en blanc, comme contre l’URSS) mettent le pied sur le ballon et il ne faut pas plus de trente secondes pour voir un centre de Giresse trouver Papin dont la tête est trop enlevée. Feu de paille, car il ne se passe plus rien pendant une demi-heure, hormis une toute petite alerte sur corner hongrois à la 9e suivie d’une sortie aux poings de Bats devant Kovacs. Les Magyars jouent à leur rythme, c’est-à-dire au ralenti, et les Français n’arrivent pas à ajuster leurs combinaisons au milieu de terrain. Devant, la complémentarité Stopyra-Papin ne saute pas aux yeux, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est d’ailleurs la dernière fois qu’ils seront associés pendant la Coupe du monde.

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Les Bleus ne pressent pas, restent dans leur moitié de terrain pendant que les Hongrois font tourner le ballon. A la 12e, Tigana décide que ça suffit, chipe un ballon au milieu de terrain, sert Giresse qui trouve Papin d’une passe lobée, mais l’avant-centre français est hors-jeu. Il faut attendre la 14e pour voir le premier tir hongrois signé Hannich, à côté. A ce rythme-là, on voit venir le premier 0-0 des Bleus en Coupe du monde gros comme une maison [1]. On s’ennuie ferme, alors on écoute les étranges trilles descendre des tribunes du stade de Leon, une curiosité locale plus mélodieuse que les vuvuzelas sud-africaines.

Dix minutes dans l’essoreuse
Et alors même que Thierry Roland, à court d’arguments, s’apprête à convoquer Cambronne, voilà que Tigana décale sur la droite William Ayache, lequel centre au second poteau pour la tête de qui ? De Stopyra, enfin décidé à revenir dans l’axe. Il était temps (1-0, 29e). Enfin réveillés, les Français s’amusent et frôlent le break juste après une action de toute beauté impliquant Ayache, Tigana, Fernandez, Giresse et pour finir Battiston, trouvé dans la surface et qui préfère tirer que remettre à Platini tout seul. Ça vous a plu ? En voilà une autre. Bossis intercepte une passe hongroise devant sa surface et décide de remonter le ballon sur vingt, quarante, cinquante mètres en mode perforant. Il sert finalement Fernandez et les Français se retrouvent à trois contre deux (Stopyra a suivi) à trente mètres des cages de Disztl. Luis tente un petit lob piqué à l’entrée de la surface, mais il se déchire.

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Et ça repart côté droit avec Tigana qui combine avec Amoros, lequel prend le temps de déborder et de centrer court pour Giresse dont la tête n’est pas assez appuyée. Et encore : Tigana sert Platini, qu’on n’a pas vu, lequel s’appuie sur Giresse qui lui remet un amour de balle piquée en une touche. Dans la surface, Platini tente une volée en apesanteur dont on parlerait encore si elle avait trouvé le cadre. En mois de dix minutes, les Bleus ont haché menu la défense hongroise mais il y a toujours 1-0. Et les Hongrois dans tout ça ? Ils ont ce qu’ils peuvent, et se rebiffent vaguement avant la pause avec un coup franc de Detari dans le mur et une tête de Kardos à côté (44e).

Bats sauvé par la barre
Antal Nagy a remplacé Peter Hannich à la mi-temps. Les Bleus ont encore un peu la tête au vestiaire quand sur une attaque côté droit, les Hongrois se créent une énorme occasion. Fernandez est contré dans le rond central par Nagy qui sert Kovacs, dont le centre trouve Detari qui enchaîne contrôle du droit et frappe du gauche. Son tir est contré mais il récupère le ballon, passe à Esterhazy qui talonne pour Dajka dont le tir ricoche sous la barre de Bats, tape devant la ligne et sort. Chaude alerte. D’autant que juste après, nouvelle perte de balle de Platini à trente mètres, Nagy récupère et sert Varga à gauche. Le milieu hongrois frappe fort au premier poteau, Bats détourne en corner (49e).

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Les Bleus laissent passer l’averse et vont procéder par contres. Comme là, par exemple : Platini lance Giresse à trente mètres côté droit alors que Papin et Stopyra plongent dans l’axe. Giresse sert finalement Stopyra mais Disztl sort un arrêt décisif devant le Toulousain (55e). Le rythme est bien plus enlevé qu’en première mi-temps. Les remontées de balle sont rapides, les lignes s’étirent et il y a des boulevards dans l’entrejeu. Forcément ça ne va pas en rester là, et Platini a une splendide balle de contre à l’heure de jeu mais il n’en fait rien, alors que Stopyra et Papin étaient lancés.

Avec Rocheteau devant, tout change
Ce sera pour la suivante, avec le premier but en équipe de France pour un Tigana omniprésent (lire la séquence souvenir ci-dessous). C’est peu dire que c’est mérité, mais ce n’est pas un hasard s’il arrive avec l’entrée de Rocheteau à la place d’un Papin très décevant. Rocheteau immédiatement passeur décisif d’ailleurs. A 2-0 et une demi-heure à jouer, les Bleus sont certains d’être qualifiés pour les huitièmes de finale et les Hongrois éliminés. Autant s’amuser alors. C’est ce que fait Stopyra sur sa dernière occasion après que Bossis ait gratifié l’assistance d’une roulette zidanesque avant l’heure et encore traversé la défense hongroise. Mais son tir est dévissé, alors que Bossis attendait l’offrande dans l’axe (67e).

Ferreri ayant remplacé Stopyra, il ne faut que dix secondes à l’attaquant auxerrois pour se créer une occasion, mais sa frappe est à peine trop croisée et sort près du poteau. Le dernier quart d’heure est décousu. Jusqu’à ce qu’un dégagement de Joël Bats trouve Platini soixante mètres plus loin, dans le dos des défenseurs hongrois. Dans la surface, Platini contrôle et trouve Rocheteau d’un extérieur du droit. L’attaquant parisien n’a plus qu’à conclure de près et inscrire, mais il ne le sait pas encore, son quinzième et dernier but en équipe de France (3-0, 84e). Il lui reste deux matchs à jouer avant d’achever sa carrière internationale. Mais quels matchs !

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La séquence souvenir

Il a fallu à Jean Tigana attendre six ans et 43 sélections pour enfin marquer un but. Alors qu’il compte, avant Hongrie-France, 10 passes décisives, le milieu bordelais n’a toujours pas scoré avec les Bleus. Pourquoi pas ce jour-là ? A la 63e, Amoros récupère un ballon en défense, côté gauche. Il sert Rocheteau le long de la touche, lequel trouve Tigana dans l’axe alors que les Hongrois se replient au petit trot. Tigana donne à Platini juste avant le rond central, lequel redonne à Tigana qui n’est pas attaqué et qui file tout droit, un peu comme contre le Portugal en 1984. Devant lui, Rocheteau fait un appel croisé qui embarque les défenseurs hongrois dans l’axe. Tigana lui donne le ballon, Rocheteau le lui rend immédiatement. Tigana se l’emmène dans la surface et, à 16 mètres, place une frappe sèche et tendue du gauche qui surprend Peter Disztl. Le ballon frôle le poteau et entre dans le but. 2-0.

Le Bleu du match

Yannick Stopyra. A 25 ans, le Toulousain compte 19 sélections et 6 buts en équipe de France. International à 19 ans début 1980, il tarde à prendre sa place en Bleu, manquant la Coupe du monde 1982 et l’Euro 1984. Henri Michel lui redonne sa chance à l’automne 1984 et cette fois, il ne la lâche pas. L’absence de José Touré lui donne l’occasion de devenir enfin titulaire au Mexique : après une entrée convaincante contre le Canada, il ne sort plus de l’équipe. Contre la Hongrie, il occupe le flanc droit de l’attaque, mais c’est quand il revient dans l’axe qu’il s’avère indispensable en ouvrant le score d’une tête croisée sur un centre au second poteau de William Ayache. En deuxième mi-temps, il occupe le flanc gauche. Mais c’est dans l’axe, encore, qu’il se crée une énorme occasion, servi par Giresse, mais il bute sur Disztl à 7 mètres des buts. Il n’aura pas le temps de peaufiner son entente avec Rocheteau, puisqu’il sort à la 71e, remplacé par Ferreri. On le reverra très vite.

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L’adversaire à surveiller

Lajos Detari a 23 ans et déjà 19 sélections lorsqu’il croise la route des Bleus à Leon. Le milieu offensif de Honved Budapest est aussi bon dribbleur que tireur fracassant. Il a d’ailleurs marqué six fois en sélection, dont un but contre le Brésil en mars et un autre face au Canada quatre jours plus tôt. On le voit en début de match sur le flanc gauche où il plonge dans le dos de Ayache et oblige Tigana à aller le chercher le long de la touche. Après une longue période de disette, il obtient un bon coup franc à vingt mètres côté gauche, à distance platinienne donc, mais comme ce jour-là rien ne va, il frappe dans le mur blanc (43e). Il est à l’affût lors de la grosse occasion hongroise en début de deuxième mi-temps avec un superbe enchaînement contrôle du droit - frappe du gauche. Il sera moins heureux à la 65e quand il oublie le ballon en pleine surface alors que Sallai venait de le trouver. Un dernier coup franc, à 25 mètres, est frappé trop haut (81e). Pas son jour, pas son tournoi.

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Et après ?

Les Hongrois ne le savent pas encore, mais ils vont entamer une traversée du désert de trente ans : leur prochaine participation à une phase finale aura lieu à l’Euro 2016, où ils sont battus en huitièmes de finale par la Belgique. Ils se qualifient à nouveau pour l’Euro 2020 où ils retrouveront les Bleus à Budapest lors du premier tour. Entre temps, les deux formations ne se sont rencontrées que deux fois, en 1990 à Budapest (3-1 pour les Bleus de Platini), et en 2005 (2-1 pour ceux de Domenech).

Quant aux Français, ils vont confirmer leur montée en régime en sortant l’Italie en huitièmes (2-0), puis le Brésil en quart au terme d’un match épique (1-1, 4-3 aux tirs au but). Mais ils seront carbonisés au moment de retrouver la RFA en demi-finale et échoueront une nouvelle fois (0-2). Eux aussi entameront alors une descente aux enfers qui durera dix ans.

[1Le tout premier aura lieu le 3 juillet 1998 contre l’Italie à Saint-Denis.

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