18 juin 1998 : France-Arabie Saoudite

Publié le 18 juin 2020, mis à jour le 23 juin 2020 - Bruno Colombari

Match étrange que celui-là : victoire large, premier (et dernier) but de Trezeguet en Coupe du monde, blessure de Dugarry, expulsion de Zidane, Lizarazu passeur et buteur, boulette du grand Al Deayea... et qualification bouclée dès la deuxième rencontre.

 

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Le contexte

Six jours après la victoire contre l’Afrique du Sud à Marseille (3-0), le moral est au beau fixe chez les Bleus. Hormis la blessure au genou de Stéphane Guivarc’h, tout le monde est disponible et prêt à assurer la qualification dès le deuxième soir au Stade de France face à l’Arabie Saoudite qui a chuté d’entrée (mais de peu) contre le Danemark (0-1) qui a mis plus d’une heure avant de trouver la faille.

Aimé Jacquet choisit donc de reconduire quasiment l’équipe qui a terminé le match de Marseille, en substituant seulement Bernard Diomède à Youri Djorkaeff, Alain Boghossian étant titulaire à la place d’Emmanuel Petit, qu’il avait remplacé au Vélodrome, de même que Christophe Dugarry qui bénéficie du forfait de Guivarc’h.

C’est même une équipe un peu plus offensive, disposée en 4-3-3 avec une ligne de trois attaquants qui peuvent permuter, même si Dugarry commence en position d’avant-centre. Les gabarits saoudiens n’ont pas grand chose à voir avec les Sud-Africains : ils vont jouer plus court, plus technique et chercheront moins les duels.

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Debout, de gauche à droite : Zidane, Thuram, Boghossian, Dugarry, Desailly, Blanc ;
Accroupis : Diomède, Deschamps, Lizarazu, Barthez, Henry


Côté saoudien, Carlos Alberto Parreira reconduit dix des onze titulaires du match contre le Danemark, Hamza Saleh remplaçant Khaled Al Muwallid, dans un 4-4-2 évidemment défensif où il s’agira d’exploiter le moindre contre avec Al Jaber et Al Owairan. C’est la première rencontre de l’histoire entre les deux sélections, la deuxième fois que les Bleus croisent une équipe asiatique en Coupe du monde (après le Koweït en 1982). L’Arabie Saoudite avait brillé en 1994 aux Etats-Unis après un premier tour étonnant où elle avait poussé les Pays-Bas dans leurs retranchements (1-2, après avoir ouvert le score), battu le Maroc (2-1) et la Belgique (1-0), se qualifiant pour les huitièmes de finale (défaite 1-3 face à la Suède). Deux ans plus tard, ils remportent la Coupe d’Asie pour la troisième fois.

Le match

D’entrée, les Bleus qui portent un brassard noir en mémoire de Fernand Sastre [1] s’installent dans les trente mètres adverses et Henry, toujours positionné à droite, prend le large, dépose Al Sulaimani et sert en retrait Zidane, qui manque de spontanéité et se retrouve deux fois contré par Al Khilaiwi avant que Deschamps ne frappe largement au-dessus (3e). En pointe, Dugarry est cherché en profondeur, mais il est plusieurs fois trop court, ou imprécis. A la 7e, une balle de Lizarazu pour Diomède génère une faute juste avant la surface saoudienne. Zidane frappe le coup franc directement alors qu’il y avait sans doute mieux à faire (7e). Ce dernier tire mal un corner et frappe de loin à côté (12e). Juste après, énorme occasion de Henry qui perfore à droite et qui ne choisit pas entre le centre (pour Dugarry) et le tir sans angle.

Alors que les Saoudiens semblent sortir un peu de leur moitié de terrain, un ballon récupéré côté gauche par Lizarazu file le long de la ligne de touche vers le poteau de corner. Liza part en sprint, récupère le ballon et se fait tacler à retardement par Al Khilawi. L’arbitre mexicain Arturo Brizio Carter sort directement le rouge, et voilà les Faucons réduits à dix à la 19e et qui passent au 4-4-1. Le match est-il plié ?

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Pas vraiment, car les Bleus n’exploitent pas leur avantage, et après une occasion de Lizarazu, un ballon mal négocié plein axe par Blanc profite à Al Jaber à qui il manque un demi-mètre pour devancer Barthez sorti hors de sa surface. Le Saoudien voit le ballon lui rebondir dessus mais ne peut le récupérer (28e). Et dans la foulée, nouveau coup de théâtre : sur une passe longue de Diomède pour Dugarry, ce dernier se claque derrière la cuisse en tendant la jambe.

Alors que l’avant-centre est allongé sur le dos, les mains masquant son visage, une énorme occasion est vendangée par Zidane. Lancé par une subtile déviation de Diomède, le Turinois est trouvé dans la surface, contrôle et enchaîne du plat du pied à hauteur du point de pénalty. A un mètre à l’extérieur du poteau. On commence à s’inquiéter, quand Trezeguet entre et obtient une occasion dans la foulée : lancé par Diomède (encore !), il contrôle, pivote, mais sa frappe est contrée (30e). Dans la foulée, une ouverture de Deschamps trouve encore Trezeguet dont la frappe violente est repoussée (31e). Puis un centre de Thuram le trouve aux six mètres, mais sa tête est repoussée encore une fois (33e).

Les Saoudiens semblent au bord de la rupture, mais s’ils tiennent encore dix minutes, qui sait ? Ils ne tiendront pas. Une action partie de la droite avec Thuram transite par Deschamps qui sert Trezeguet, dont la remise en retrait trouve Boghossian qui lance Lizarazu à gauche. Dans un grand classique bordelais, ce dernier s’appuie sur Zidane qui lui remet en déviation dans la course. L’arrière gauche du Bayern a tout le temps d’ajuster un centre millimétré entre les jambes de Zubromawi pour Henry sur la ligne des 5,50 mètres. Plat du pied du gauche et 1-0 (37e).

A 1-0, les Bleus sont soulagés et l’intensité tombe d’un cran. Hormis une balle un peu trop profonde de Deschamps sur Trezeguet dégagée par Al Deayea, plus rien ne se passe.

Voir le match complet sur Footballia.net, avec les commentaires de Thierry Gilardi et Charly Biétry

A la reprise, les Bleus ne poussent pas franchement. Et on les comprend : le score est ouvert, et avec une supériorité numérique la probabilité d’un retour saoudien est faible. Mais après une minute et un contact a priori anodin, Henry se retrouve au sol en se tenant la cuisse. Il sort sur une civière mais rentre quelques secondes après. Fausse alerte.

La première occasion vient d’un centre en cloche de Zidane que Trezeguet reprend de la tête. Et après une série de corners, un centre de Thuram est enlevé de la tête par Trezeguet alors que Henry était mieux placé au second poteau (49e). Attention tout de même à ce contre de Al Sharani suite à une montée aventureuse de Blanc. Le milieu de terrain des Faucons sert Al Jaber et pousse Lizarazu à la faute. Coup franc très bien placé à l’entrée de la surface française, sur l’arc de cercle. le tir de Al Sulamaini est détourné par le mur.

Deux minutes avant l’heure de jeu, premier changement : Youri Djorkaeff remplace un Diomède auteur d’une bonne première période mais qui avait disparu depuis la reprise. Il était temps, car le jeu des Bleus se délite, à l’image d’une percée de Henry terminée par une frappe de mouche. Mais l’occasion de la tête de Trezeguet sonne le signal de l’accélération. Une lourde frappe de Thuram aux 20 mètres passe à côté (64e), et Trezeguet finit enfin par trouver la cible sur une faute de main de Al Deayea (68e, voir la séquence souvenir).

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Alors que le match est désormais plié, sur une action totalement anodine près de la touche, Fuad Amin tacle Zidane et ce dernier essuie sa semelle sur le dos du capitaine saoudien. Comme l’arbitre est à deux mètres, la sanction est immédiate : rouge direct. Huit ans avant Berlin, premier pétage de plombs de l’idôle, et deux matchs de suspension probables à la clé. Sur la touche, Jacquet est immobile, le regard dans le vide, alors que Zidane rejoint les vestiaires.

A dix contre dix, les Saoudiens vont tenter de revenir, ce qui par conséquence ouvre des espaces. Barthez coupe bien un centre d’Al Jahani et Trezeguet est hors-jeu sur le contre. Il peut y avoir un but de chaque côté maintenant, mais un 2-1 rendrait la fin du match compliquée, alors qu’un 3-0… Ce sera 3-0. Sur une récupération de Thuram, Barthez décoche une ouverture fulgurante de 60 mètres qui trouve le Monégasque en profondeur. Al Dossari touche le ballon mais ne fait que le prolonger. Henry contrôle, entre dans la surface et ajuste Al Deayea au ras du poteau droit. Troisième but pour Henry en Coupe du monde, aussitôt remplacé par Robert Pirès (78e).

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Les dernières minutes sont quelconques, malgré une volée de Djorkaeff non cadrée (83e). Il y a pourtant la place pour un quatrième, et il va venir, alors qu’une Marseillaise descend des travées du Stade de France. Sur une attaque saoudienne, Desailly trouve Trezeguet qui remet à Deschamps. Le contre est lancé, avec Pirès côté gauche. Ce dernier sert Djorkaeff dans la surface, qui talonne pour Lizarazu arrivé lancé dans son dos. Un contrôle du gauche et une frappe enchaînée à hauteur du point de pénalty. 4-0. C’est le plus gros écart pour un match des Bleus en Coupe du monde, équivalent à celui contre l’Irlande du Nord (4-0) et le Paraguay (7-3) en 1958. Ils ne l’ont jamais renouvelé depuis.

Djorkaeff a même une balle de 5-0 sur une magnifique offrande de Pirès, mais le Milanais retombe dans ses travers en voulant crocheter Zubromawi puis en tardant à servir Trezeguet (88e). C’est sans importance. Avec un total de six points et un cumul de buts à 7-0 en deux matchs, les Bleus sont désormais installés dans leur statut de vainqueurs potentiels de la compétition.

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La séquence souvenir

Sur un coup franc tiré par Djorkaeff et repoussé par le mur, le ballon est donné par Boghossian à Thuram qui travaille sur l’aile droite. Le Guadeloupéen élimine son adversaire et centre dans la surface. Al Deayea est sur la trajectoire, mais il relâche derrière lui le ballon et Trezeguet, à l’affût, n’a plus qu’à le pousser de la tête dans le but vide et être félicité par Thierry Henry. La joie juvénile des gamins monégasques fait plaisir à voir.

C’est loin d’être le plus beau des 34 buts de Trezegol en bleu, mais c’est son deuxième en sélection (le premier avait été inscrit contre la Finlande, début juin) et surtout son premier en Coupe du monde. On ne le sait pas encore, mais ce sera le seul. Il jouera pourtant encore dix matchs dans cette compétition (jusqu’en 2006), mais ne marquera plus, hormis un tir au but réussi contre l’Italie en quart de finale.


Le Bleu du match : Lizarazu

En début de match, il combine avec Diomède à gauche, malgré son manque de repères. Juste après, il tente sa chance à 25 mètres après un renvoi de la défense saoudienne, mais son tir n’est pas assez appuyé. Pas découragé, il frappe encore, même distance mais côté gauche, un tir rectiligne bien meilleur avec rebond (27e). Al Deayea est encore sur la trajectoire. Alors il se remet à déborder sur la gauche, et c’est lui qui remonte le ballon sur quarante mètres avant de l’offrir à Henry pour le premier but, le plus important.

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En deuxième mi-temps, il se fait un coup de chaud sur le premier contre saoudien, qu’il arrête irrégulièrement devant la surface. Carton jaune (51e). On ne le verra plus guère car le jeu penche plutôt à droite avec Thuram et Henry, mais il pousse toujours ses attaques à fond et c’est sur la dernière d’entre elles qu’il est servi par Djorkaeff plein axe. A dix mètres, l’ancien ailier gauche ne manque pas la cible. C’est son deuxième but en sélection, le dernier aussi, mais il vient récompenser un excellent match où il aura tout fait : poussé son adversaire à la faute et au carton rouge, passeur décisif et buteur.

L’adversaire à surveiller : Mohammed al-Deayea

On se doute que le principal adversaire des Bleus, ce sera lui : le grand gardien (1,91 m) d Al Hilal Riyad s’était déjà fait remarquer aux Etats-Unis, et s’il n’est pas encore le recordman des sélections de son pays (il en comptera 178 en 2006), il porte pour la 96e fois le maillot des Faucons, à seulement 25 ans. Avant lui, son frère Abdullah avait lui-même été gardien international saoudien, et c’est fort logiquement qu’il lui succède en 1993 après avoir été champion du monde U16 en 1989. En 1996, celui qui joue avec un bas de survêtement noir (comme Bernard Lama) est élu meilleur gardien de la Coupe d’Asie. Et le 23 mai 1998, il arrête absolument tout lors d’un amical contre l’Angleterre de Beckham et Owen (0-0) avec quinze arrêts à son actif…

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Sa première mi-temps est parfaite. Il n’est battu que sur l’occasion de Zidane, où il est pris à contre-pied, mais il s’oppose deux fois à Lizarazu, trois fois à Trezeguet avant de s’incliner sur le but de Henry. Juste après, pas déconcentré, il coupe une balle en profondeur vers Trezeguet d’un immense coup de pied de dégagement (38e). Il réussit une jolie horizontale sur une tête de Trezeguet (47e) puis se couche sur une frappe de Zidane (56e). A la 62e, il est lobé une première fois par une tête de Trezeguet mais il revient bien pour claquer la balle au-dessus de la barre. Il sera moins heureux six minutes plus tard, pour sa seule erreur du match, une faute de main qui profitera à Trezeguet. Et ne pourra rien sur la frappe de Lizarazu qu’il touche de la main gauche, en déséquilibre.

La petite phrase

Didier Deschamps, à propos de Zidane : « C’est impardonnable ! En matchs amicaux, il a déjà failli se faire expulser. On sait qu’il est impulsif, mais il nous met en péril. Il s’est pénalisé tout seul, mais il nous pénalise aussi ! »

La fin de l’histoire

Pour les Bleus, cette deuxième victoire est acquise au prix fort : blessure de Christophe Dugarry, probablement pour le restant du tournoi, et suspension de Zinédine Zidane pour les deux matchs à venir. Ça fait beaucoup, surtout si on ajoute les deux nouveaux avertissements (après les trois du premier match) récoltés par Lizarazu et Blanc. Après six jours de tournoi, les possibilités de rotation s’amenuisent pour Aimé Jacquet. Mais c’est un mal pour un bien, puisqu’il avait l’intention de faire tourner l’effectif à Lyon face au Danemark. Une sage décision qui protège ses joueurs majeurs tout en décrochant une troisième victoire (comme en 1984) et en gardant impliqué ses remplaçants.

Côté Saoudien, c’est la soupe à la grimace. Envolés les rêves de saga comme en 1994, évaporé le statut de champion d’Asie. Il ne reste qu’un match pour finir dignement le tournoi, mais avant, Carlos Alberto Parreira, champion du monde 1994 avec le Brésil, est limogé et remplacé par un intérimaire, Mohammed al-Kharashy, qui obtiendra un méritoire (et inutile) nul contre l’Afrique du Sud (2-2). La suite sera du même tonneau avec une cuisante défaite en demi-finale de la Coupe des confédérations 1999 (2-8 contre le Brésil) suivie d’un échec en finale de la Coupe d’Asie 2000 face au Japon. La Coupe du monde 2002 sera catastrophique, avec une raclée contre l’Allemagne (0-8) et deux défaites contre le Cameroun (0-1) et l’Irlande (0-3). En 2006, les Saoudiens seront une nouvelle fois sortis dès le premier tour, tout comme en 2018.

[1coprésident du comité d’organisation avec Michel Platini et président de la FFF entre 1972 et 1984, il décède le 13 juin à 74 ans.

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