Sélectionneurs des Bleus, les bonus (7/11) : Jacques Caudron

Publié le 11 décembre 2020 - Pierre Cazal

En juillet 1930, l’équipe de France participe à la première Coupe du monde de l’histoire en Uruguay. La délégation compte 15 joueurs, le président de la FFF, un masseur, un arbitre… mais pas de sélectionneur. C’est Jacques Caudron, membre du bureau fédéral, qui remplace Gaston Barreau.

Au chapitre 8 de « Sélectionneurs des Bleus » est rappelé le fait que le triumvirat des sélectionneurs en place depuis octobre 1929 (Gaston Barreau, Maurice Delanghe et Jean Rigal) avait laissé les joueurs se débrouiller seuls lors de la première Coupe du monde à Montevideo, en 1930.

Le Miroir des sports du 24 juin 1930


Quand le sélectionneur reste à quai

Barreau était prévu pour embarquer à bord du Conte Verde, à Villefranche-sur-mer, pour la traversée de l’Atlantique vers l’Uruguay. Mais alors qu’il était attendu gare de Lyon pour monter dans le train à destination de la Côte d’Azur, il fit faux-bond, sans que quiconque dans la presse ne s’en émeuve. Aucune explication ne fut fournie à l’époque. Il fallut attendre des années pour que Barreau se justifie, en disant que son employeur, le Conservatoire de Musique de Paris, avait refusé de lui octroyer un congé de deux mois au motif qu’en tant que secrétaire lui seul avait la signature indispensable à tous les actes officiels. Barreau ajouta qu’il avait trouvé un remplaçant , un percepteur (!), mais que ce dernier avait malencontreusement contracté une angine…

Personne n’a jamais remis en cause cette explication. Pourtant , si on consulte les archives du Conservatoire, on s’aperçoit que Barreau n’était pas secrétaire en juin 1930, mais… sous-secrétaire ! Et encore, depuis deux mois seulement, n’étant auparavant que commis. Le secrétaire qui avait donc la fameuse signature était Fernand Bourgeat, jusqu’à son décès, survenu en 1932. C’est à cette date que Barreau devint (enfin) secrétaire, jusqu‘à sa retraite prise en 1947. L’excuse était donc fausse ! La vérité, c’était que Barreau avait toujours été contre la participation française à la Coupe du monde, et qu’il n’était du reste pas le seul.

Hormis Jules Rimet, personne ne veut y aller

C’était tout le Bureau fédéral de la FFFA qui était contre, refusant par trois fois de voter la participation, pour laquelle plaidait le double président de la FFFA et de la FIFA Jules Rimet. La presse aussi était unanimement contre. On peut s’en étonner rétrospectivement, d’autant que l’idée d’instaurer une Coupe du monde, concurrentielle du tournoi olympique jusqu’alors seule compétition mondiale, était française (Rimet et Delaunay). Mais c’était le déplacement en Uruguay qui posait problème.

Pourtant, l’Uruguay, lui, n’avait pas reculé devant un voyage qui tenait alors de l’aventure en 1924 et 1928, pour venir gagner les tournois olympiques, et il prenait à sa charge tous les frais pour 1930. Mais rien n’y faisait : les uns après les autres, les pays d’Europe (Italie, Espagne, Autriche, etc…) se défilaient et la France leur emboîtait le pas. Quant à Barreau, il estimait que l’équipe de France était tellement faible qu’elle ne pouvait que se ridiculiser en Uruguay.

Le Miroir des sports du 26 juillet 1930


Jacques Caudron embarque sur le Conte Verde

Mais les démarches diplomatiques, relayées avec insistance par Rimet, l’exemple de la Belgique puis de la Yougoslavie et de la Roumanie qui se décidèrent à participer, firent pencher la balance in extremis. Une délégation forte de 15 joueurs plus Jules Rimet, Jacques Caudron, du Bureau Fédéral, Raphaël Panozetti le masseur et l’arbitre Georges Balvay monta à bord du paquebot Conte Verde le 21 juin 1930, à destination de Montevideo.

En pratique donc, ce fut à Jacques Caudron qu’échut la mission de remplacer Gaston Barreau, en sa qualité de délégué du Bureau fédéral au comité de sélection qu’il exerçait depuis 1928.

Qui était Jacques Caudron ? Gardien de but de l’US Sotteville, puis du FC Rouen avant 1900, c’était un dirigeant qui assistait aux réunions du comité de sélection. Pour quoi faire ? On se le demande bien : les choix du comité devaient de toutes façons être entérinés par le Bureau Fédéral en séance plénière. Le délégué, qui n’avait pas le droit de vote, donnait sans doute son avis si on le lui demandait, et ne servait à rien, sinon d’espion, mais dans quel but ?

Une demi-heure de culture physique tous les matins

Caudron était réputé pour prendre sa mission au sérieux : un entrefilet de l’Auto nous informe en décembre 1930 qu’« il note sur un petit carnet ses impressions sur la tenue et le moral des footballeurs qu’il surveille ». Le mot est lâché : Caudron surveille. Mattler le confirmera, écrivant (en 1939 dans l’Auto) que les joueurs à Montevideo étaient « chaperonnés » par Caudron. Chaperonnés veut dire encadrés : toujours dans l’Auto : « Chaque matin, le réveil était sonné par M. Caudron, qui exigea de tous la demi-heure de culture physique en commun, sous la direction de Veinante. »

Pour autant, composa-t-il les équipes qui furent alignées contre le Mexique, l’Argentine et le Chili ? Dans le Miroir des Sports en 1954 , où il commente ses « 5 Coupes du monde », Barreau ne cite pas une seule fois le nom de Caudron, et il raconte les matches par le menu, comme s’il y avait assisté…

Le Miroir des Sports du 12 août 1930


Pourquoi une telle supercherie, que Caudron ne peut corriger, étant décédé en 1938 ? Barreau tient à convaincre qu’il décida de tout. Il écrit : « Je fus évidemment chargé de former le onze tricolore ». C’est loin d’être exact.

Certes, c’est lui qui présenta la liste des sélectionnés pour approbation au Bureau fédéral ; mais c’était Rimet qui depuis longtemps déjà, avait personnellement écrit aux joueurs pour leur demander s’ils pouvaient se libérer deux mois, afin de participer à la Coupe du monde. Rappelons qu’ils étaient encore amateurs pour certains, semi-pros pour d’autres, et que les congés payés n’existaient pas encore.

Mais Rimet avait démarché certains employeurs comme Peugeot par exemple, pour libérer 4 Sochaliens ; des administrations comme les douanes (pour Thépot), l’Armée (pour Capelle et Pinel), ou encore le patron du Racing déjà pro (5 joueurs), Jean-Bernard Lévy. Barreau n’eut rien à faire, sinon quasiment reconduire la dernière équipe de France alignée face aux belges le 25 mai (8 joueurs).

Paul Nicolas, plus intéressé par sa poissonnerie amiénoise que par la Coupe du monde

Pourtant Barreau déplore les forfaits de Nicolas, Anatol et Pavillard. « Je fus obligé de me passer d’emblée de celui sur lequel je comptais le plus, notre avant-centre Paul Nicolas », déclare-t-il en omettant de préciser qu’il s’était passé de lui pour 5 des 6 matches joués en 1930, y compris le dernier. Nicolas était en fin de carrière et se préoccupait en priorité de sa poissonnerie amiénoise ! On voit mal comment Barreau aurait pu construire son équipe autour de lui. Il retint le Sochalien Maschinot (ou n’eut pas d’autre choix ?), 3 sélections et pas un seul but, au motif « qu’il avait le perçant voulu pour briller ». Anatol, retenu par ses examens, fut remplacé par un débutant nommé Etienne Mattler, promis à 46 sélections, et Pavillard par Lucien Laurent.

L’autre souci mis en avant par Barreau en 1954 concernait le poste de demi-centre, alors pivot offensif : il avait testé Banide puis Delmer, sans être convaincu. Barreau revendique l’idée de déplacer son avant-centre (de substitution à Nicolas), Pinel, à ce poste : « Comme son style élégant et son art du dribble en faisaient un équipier difficile à déposséder du ballon et un excellent soutien pour notre attaque, je misai sur lui. » Soit.

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Argentine-France, le 15 juillet 1930. Debout de gauche à droite : Augustin Chantrel, Marcel Pinel, Alexis Thépot, Marcel Capelle, Etienne Mattler, Alexandre Villaplane, Jacques Caudron (avec le bouquet). Accroupis : Ernest Libérati, Edmond Delfour, André Maschinot, Lucien Laurent, Marcel Langiller.


On admettra donc que cette équipe (Thépot, Mattler, Capelle, Chantrel, Pinel, Villaplane, Liberati, Delfour, Maschinot, Laurent, Langiller) était celle composée par Barreau avant le départ, et maintenue à Montevideo par Caudron face au Mexique (4-1) et à l’Argentine (0-1). Mais au cours de ce dernier match Laurent et Maschinot furent blessés, et il fallut les remplacer contre le Chili. Pas de téléphone intercontinental à l’époque, seulement le télégramme : Caudron sollicita-t-il l’avis de Barreau ?

Celui-ci n’en dit rien, et ne semble même pas au courant en 1954 des changements opérés ! Il écrit que face au Chili, les joueurs « ne parvinrent pas à coordonner leurs efforts en dépit de la belle performance de Pinel, qui s’était imposé comme un grand demi-centre. » Sauf que c’est Delmer qui joua demi-centre, Pinel ayant récupéré son véritable poste d’avant-centre. Pourquoi Barreau tient-il à imposer l’idée que Pinel était un bon demi-centre alors que lui-même ne lui donnera par la suite qu’une seule sélection, et comme… avant-centre , en décembre 1930 ? Mystère.

Ce que l’on sait , c’est qu’il y eut débat ; Football écrit : « On nous a fait part des hésitations éprouvées à la désignation du demi-centre, soit de Delmer, soit de Pinel. En fait, il ne saurait y avoir de débat, le comité de sélection de la 3FA ne se trouvant représenté à Montevideo que par le seul M. Caudron. » Qui, on ? Pourquoi un débat, alors que deux avants étaient forfait (Laurent et Maschinot) et qu’il n’y avait qu’un seul autre avant sur le banc de touche, Veinante ? Comment faire autrement que demander à Pinel de revenir au centre de l’attaque, d’autant qu’était disponible un demi-centre de formation, Delmer ?

Deux témoins directs : Célestin Delmer et Lucien Laurent

Et que dit Delmer, justement ? Il se trouve que j’ai eu l’occasion, en 1994, de l’interviewer (pour la Fussball-Weltzeitschrift, revue allemande), ainsi que les frères Laurent. Questionné sur Caudron, il dit : « Caudron n’était qu’un dirigeant, pas un entraîneur. Il y a eu une discussion , au sein d’un petit cercle auquel je n’appartenais pas. Deux ou trois joueurs influents prenaient en charge l’entraînement de l’équipe. » Questionné sur Pinel, il est plus amer, parle de « coterie », ajoute : « Barreau et Caudron s’étaient mis d’accord, je n’avais personne pour me défendre. » Quant à Lucien Laurent, il complète le tableau : « Chantrel et Pinel étaient universitaires, ils écrivaient pour l’Auto et l’Echo des Sports, c’étaient des leaders. Caudron, en pratique, n’avait aucun pouvoir sur nous. Peut-être Chantrel et Pinel faisaient-ils l’équipe avec lui, mais je n’avais rien à voir là-dedans. »

Une discussion avec les leaders de l’équipe

Ce qu’il en ressort finalement c’est que Caudron a discuté avec les leaders de l’équipe (car il y en a toujours, il en faut même, et ajoutons le nom de Delfour à ceux de Chantrel, Pinel et sans doute aussi Thépot), et que la coterie dont parle Delmer, qui se trouvait isolé, rassemblait les nombreux joueurs parisiens (11 sur 15, en comptant leur club formateur). Mattler, pour sa part, n’en parle pas, quoique provincial, mais en 1939 il était devenu un leader. Ce qui ressort aussi, c’est que nul n’a jamais déclaré déplorer l’absence de Barreau à Montevideo, ce qui en dit long sur son apport : imagine-t-on, en 2020, les Bleus se débrouiller sans Deschamps ?

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