Un match qui les contient tous : l’analyse fractale

Publié le 2 juillet 2021 - Bruno Colombari

Tous les rebondissements du scénario d’un match sont déjà arrivés dans le passé, seule leur combinaison en faisant la singularité. Dans France-Suisse 2021, il y a Séville 1982, Lisbonne 2004, Saint-Etienne 1984, Salvador de Bahia 2014 ou Kazan 2018. Démonstration.

La magie du football, ce à quoi on tient le plus, c’est son caractère imprévisible. Tout peut arriver dans un match tant les paramètres sont nombreux et les combinaisons d’événements quasi infinies. Parfois, c’est vrai, il ne se passe rien, et dans ce cas le football peut être d’un ennui mortel, comme lors du France-Danemark de triste mémoire à Moscou en juin 2018, mais ça fait partie du jeu. Parfois, un match concentre en deux heures tant d’émotions contradictoires et violentes qu’il réveille en nous des souvenirs plus ou moins enfouis.


 

Prenons l’exemple de France-Suisse à Bucarest. Par son scénario, ouverture du score par l’adversaire en première mi-temps, égalisation française puis avantage de deux buts, remontée et égalisation adverse dans les dix dernières minutes, séance de tirs au but perdue, il évoque irrésistiblement Séville et le RFA-France du 8 juillet 1982. Il est évidemment loin de l’égaler dans l’histoire des Bleus tant le niveau des deux équipes n’est pas comparable, pas plus que le niveau de la compétition (huitième de finale d’un Euro en 2021, demi-finale de Coupe du monde en 1982). Mais dans son emballement final, son extraordinaire deuxième mi-temps et la certitude que tout était possible, il s’en approche.

Coman/Amoros/Gignac

Le tir de Kingsley Coman sur la transversale dans le temps additionnel répond évidemment à celui de Manuel Amoros contre la RFA en 1982 à la 89e minute, et bien entendu à celui d’André-Pierre Gignac repoussé par le poteau de Rui Patricio en finale de l’Euro 2016, là aussi dans le temps additionnel alors que le score était de 0-0.

La séance de tirs au but en réveille plusieurs, par exemple celle de Manchester en juin 1996 contre la République tchèque avec l’ultime tentative de Reynald Pedros alors que les Tchèques avaient transformé toutes les leurs, ou celle de Berlin en 2006, où les Italiens, après avoir été au bord de la rupture en prolongations, avaient obtenu ce qu’ils cherchaient.


 

Benzema/Zidane/Griezmann

Le doublé express de Karim Benzema juste avant l’heure de jeu convoque pour sa part les souvenirs du France-Angleterre 2004, où Zidane avait renversé la table au-delà de la 90e minute (coup franc direct, puis pénalty) ou du France-Irlande 2016, avec deux buts d’Antoine Griezmann qui redonnaient l’avantage aux Bleus, menés depuis près d’une heure.

Le 0-1 qui saute à 3-1 en 18 minutes chrono rappelle aussi le France-Yougoslavie de 1984, où Platini avait signé à Geoffroy-Guichard un incroyable triplé gauche, tête et coup franc du droit quatre jours après celui de Nantes contre la Belgique.

Les deux buts suisses en fin de match de Seferovic et Gavranovic (81e, 90e) font écho à ceux signés de Dzemaili (81e) et Xhaka (87e) en juin 2014 à Salvador de Bahia, mais les Bleus de Lloris, Varane, Pogba, Sissoko, Benzema et Giroud avaient alors cinq buts d’avance et en ont gardé trois (5-2).


 

Euro 2020/Euro 2004

L’autre trait commun de ce France-Suisse 2021, c’est avec l’Euro 2004 dans son ensemble : le pénalty de Rodriguez arrêté par Lloris répond à celui de Beckham repoussé par Barthez contre l’Angleterre avec le doublé de Zidane à suivre (mais aussi à celui de Zico dégagé par Bats face au Brésil en 1986), la panique en défense en fin de partie évoque les deux buts encaissés en quatre minutes contre la Croatie (48e et 52e) avec un Marcel Desailly en perdition. La première mi-temps complètement ratée ressemble à la deuxième contre la Grèce, avec le but de la tête de Charisteas.


 

3-3/4-3

Enfin, on ne peut s’empêcher de penser aussi au France-Argentine de 2018 où, menés au score 1-2, les Bleus retournent la situation en 11 minutes, mènent 4-2 mais se font piéger par une tête de Kun Agüero à la 93e et voient passer un ballon dans la surface qu’angle Di Maria reprend au-dessus juste après. Que se serait-il passé à 4-4 et prolongations à suivre ?

Dans les années qui viennent, un soir de scénario improbable, quand tout ce qui était prévisible s’envole et tourbillonne comme des feuilles mortes emportées par le vent, quand l’histoire d’un match échappe à toute rationalité, quand vous changerez d’avis quatre fois en deux heures à propos de cette équipe vraiment pas au point, mais tellement emballante, trop sûre d’elle mais si fragile et finalement éliminée (ou l’inverse, peu importe), vous repenserez forcément à la nuit de Bucarest. Et à tant d’autres qui l’ont précédée.

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