19 juin 1984 : France-Yougoslavie

Publié le 7 août 2019

Après un match très serré contre le Danemark et une démonstration face à la Belgique, que vont nous sortir les Bleus à Geoffroy-Guichard devant la Yougoslavie ? Un renversement de score et un triplé platinien en 17 minutes.

Cet article est publié dans le cadre de la série de l’été 2019, C’était l’Euro 1984.

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Le contexte

Pour la première fois de son histoire, l’équipe de France a assuré sa qualification après les deux premiers matchs et le sélectionneur a plusieurs options ouvertes : soit faire confiance aux titulaires et entretenir la dynamique de la victoire, soit prendre le risque de perdre un ou deux points en faisant tourner l’effectif pour mobiliser les remplaçants.

Sauf que ce raisonnement est valide pour des tournois longs (l’Euro 84 se dispute en cinq matchs seulement) et des groupes à 22 où 23 joueurs (20 en 1984). Après deux journées, deux joueurs de champ n’ont pas eu de temps de jeu (Daniel Bravo et Jean-Marc Ferreri) et deux autres n’ont pas été titulaires (Dominique Rocheteau et Thierry Tusseau).

Même si un nul serait suffisant pour terminer premier, jouer la demi-finale de Marseille (avec un jour de récupération en plus avant la finale) et éviter théoriquement la RFA, Hidalgo décide de mettre la meilleure équipe possible, avec seulement Ferreri à la place de Genghini et Rocheteau plutôt que Lacombe. Fernandez se retrouve donc comme à Nantes en position de faux arrière droit.

Debout, de gauche à droite : Domergue, Battiston, Bossis, Tigana, Bats, Fernandez. Accroupis : Giresse, Platini, Ferreri, Rocheteau, Six.
Debout, de gauche à droite : Domergue, Battiston, Bossis, Tigana, Bats, Fernandez. Accroupis : Giresse, Platini, Ferreri, Rocheteau, Six.

Geoffroy-Guichard est plein comme un œuf pour voir de nombreux anciens joueurs des Verts : Battiston, Platini et bien sûr Rocheteau. Genghini et Lacombe, deux autres ex qui n’ont pas laissé un bon souvenir, sont sur le banc. Dommage pour le premier qui avait brillé à Nantes.

En face, la Yougoslavie est déjà en vacances après une défaite initiale contre la Belgique (0-2) et une déroute contre le Danemark (0-5). Todor Veselinovic aligne, outre le meneur de jeu du PSG Safet Susic aux mollets énormes, trois autres joueurs qui feront le bonheur des clubs français : Zlatko Vujovic (Bordeaux, 1986-1988), Mehmed Bazdarevic (Sochaux, 1987-1996) et le surdoué Dragan « Pixie » Stojkovic, 19 ans à peine mais qui laissera un souvenir mitigé aux supporters marseillais (1990-1994). Mais le principal danger, on le verra, va venir de l’ailier gauche Milos Sestic.

Le match

Susic donne le coup d’envoi. Platini est positionné assez bas au milieu de terrain, derrière le quatuor Ferreri-Giresse-Rocheteau-Six. Tigana presse Susic dès que celui-ci approche de la surface. Un ballon perdu par Platini revient sur Bazdarevic qui allume la première mèche (4e). Juste après, il se retrouve dans la surface adverse à la réception d’un centre de Domergue. Il amortit de la poitrine et tente une volée (au-dessus) mais se heurte au gardien Simovic (5e). A noter qu’en 1984, sur les dégagements, le public crie « oh hisse », sans qualificatif.

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Illustration Erojkit.com

Devant, les Yougoslaves combinent plutôt bien à une touche de balle entre Susic, Vujovic et Sestic côté gauche. Mais pour l’instant Fernandez ratisse tout ce qui traîne. Susic a quand même beaucoup de place dans l’entrejeu, surtout quand il part dans le dos de Tigana et alors que Fernandez est sur le flanc droit. Le jeu français penche nettement à gauche où Six, Ferreri et Domergue se marchent un peu dessus. Près du corner droit, deux coqs blancs lâchés par les supporters picorent tranquillement, sans être inquiétés.

Prise à quatre contre le coq noir
Un des enjeux du match est de savoir jusqu’où Bats va étirer son invincibilité qui dure depuis 609 minutes. Face à des Yougoslaves qui n’ont rien marqué en trois heures de jeu à l’Euro, le challenge semble jouable. A la 18e, grand moment : il faut un marquage de zone à quatre Platini, Ferreri, Tigana et Domergue pour attraper un coq noir près de la ligne de touche. C’est finalement le Toulousain qui s’empare du volatile. On s’occupe comme on peut. Pour le reste, c’est très calme.

Petite alerte à la 25e : encore côté gauche, une action se développe entre Giresse, Domergue, dont le centre trouve Ferreri dans la surface. Le ballon arrive sur Rocheteau qui tente de frapper en pivotant plutôt que de remettre à Platini derrière lui. Il est contré à 5,50 m de la cage de Simovic. L’intégration de Ferreri n’est pas très claire, et la complémentarité devant entre Rocheteau et Six, qui sont trop proches l’un de l’autre, se gênent.

Au milieu, la prestation de Giresse est très en retrait de ce qu’il a montré depuis le début de la compétition. A la 30e, Tigana lance Six en contre. Le centre de l’ailier gauche trouve Giresse à l’entrée de la surface. Gigi contrôle, s’avance, hésite et finit par perdre le ballon. Juste après, c’est Ferreri qui est servi par Six côté gauche et qui frappe, dans le petit filet (31e).

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Illustration Erojkit.com

L’équipe est visiblement mal disposée sur le terrain et moyennement impliquée. Dans ces conditions, que faut-il pour lancer le match ? Un but adverse. Les Yougoslaves vont s’en charger. Suite à un coup franc joué vite dans le rond central, Susic sert Sestic qui élimine Tigana et Giresse, s’appuie sur Susic qui lui rend le ballon. Sestic décoche une frappe sèche du gauche qui trouve la lucarne de Bats (32e, 0-1). Les Bleus sont menés pour la première fois dans cet Euro.

La défense à trois ne fonctionne pas
Ce n’est certes pas grave, mais juste après, Zlatko Vujovic est taclé de façon douteuse par Bossis dans la surface. L’arbitre siffle corner, mais le pénalty n’était pas loin. La défense à trois qui avait si bien fonctionné contre la Belgique est régulièrement prise en défaut par les ouvertures de Susic. Il faut tenir jusqu’à la mi-temps et remettre à plat le plan de jeu. Juste avant la mi-temps, Giresse se crée une occasion royale suite à un ballon gratté à trente mètres par Tigana et centré par Six. Mais sa volée du gauche trouve la barre de Simovic. Il y a des jours comme ça…

Envie de revoir le match en intégralité (avec des commentaires en français) ? C’est possible sur Footballia.

Comme c’était prévisible, Michel Hidalgo a remis de l’ordre dans la maison. Rocheteau est sorti et Tusseau est rentré comme arrière gauche, alors que Fernandez est monté d’un cran au milieu, Platini évoluant en position d’avant-centre. Ferreri est repositionné à droite, Domergue passe dans l’axe et Battiston glisse à droite.

L’assaut côté Kop Nord
D’entrée, les Bleus sont plus saignants avec un coup franc de Battiston et un centre de Tigana repris au-dessus par Six de la tête (46e). Le même tente un tir de loin du gauche, à côté (49e). Puis c’est Fernandez, parfaitement servi dans l’intervalle par Tigana après un relais de Ferreri, qui se heurte à Gudelj et Simovic (50e), et sur le corner suivant, Platini est tout près de contrôler un ballon brûlant au second poteau. Puis c’est Ferreri qui est contré au moment où il allait reprendre, à six mètres, une déviation de Platini. En sept minutes, les Bleus se sont créé plus d’occasions nettes qu’en première mi-temps.

Sur la touche, le médecin yougoslave Ante Minelovic perd soudain connaissance et s’effondre. Il va décéder quelques heures plus tard à l’hôpital. Autant dire que ce qui va se passer ensuite va passer au-dessus de la tête du staff et des remplaçants yougoslaves.

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L’heure fatale
Giresse chauffe les gants de Simovic au sortir d’une action Tigana-Battiston (57e), puis commence le festival Platini. Alors que les Yougoslaves ne tiennent plus le ballon, Ferreri chipe un ballon dans les pieds de Nenad Stojkovic qui sert Platini au second poteau qui devance Simovic du gauche sur la ligne des 5,50 m. Et d’un (59e, 1-1). Le temps que les Yougoslaves comprennent ce qui leur arrive, Giresse décale Battiston le long de la touche. Son centre arrive au point de pénalty. Platini se jette à l’horizontale et croise une merveille de tête plongeante qui trouve le petit filet de Simovic (61e, 2-1). Il s’est écoulé deux minutes et 36 secondes entre les deux buts. Geoffroy-Guichard est debout pour acclamer le héros national.

Les Yougoslaves réagissent par une offensive de Susic terminée par un tir croisé de Bazdarevic que Bats repousse comme il peut du pied (63e). Juste après, un coup franc tiré près de la touche par Susic est manqué par Bats mais Stojkovic et Deveric se gênent devant la cage française. Il y a des espaces partout maintenant, et le match est franchement débridé. Les Yougoslaves poussent pour égaliser, les Bleus cherchent le KO comme Giresse qui arme une frappe pure à 25 mètres, au dessus (70e).

Deuxième triplé pour Monsieur Plus
Le KO, ils vont le trouver par Platini, sur un coup franc d’école après que le ballon ait été placé où ça l’arrangeait par le maître, celui que les Italiens vont surnommer Monsieur Plus. Un ballon piqué à ras du mur qui longe le poteau de Simovic, et de trois (76e, 3-1, lire plus bas la séquence souvenir). Après ça, il n’aurait plus resté à Hidalgo qu’à le remplacer pour une ovation monstre de Geoffroy-Guichard, mais si Daniel Bravo rentre, c’est Jean-Marc Ferreri qui sort. « Platini, Platini ! » scandent les tribunes.

Maintenant, dès que l’idole touche le ballon, une clameur l’accompagne. Eblouis par le festival platinien, les Bleus ne sont plus concentrés et se font surprendre sur une percée de Deveric dans la surface bousculé par Bossis. Lubomir Radanovic le frappe, Bats l’arrête en plongeant près de son poteau mais l’arbitre le fait retirer pour une raison inconnue. C’est Dragan Stojkovic qui le frappe et trouve la lucarne (80e, 3-2). Il serait idiot de laisser filer la victoire maintenant.

Après une belle couverture de balle de Susic, Deveric enrhume Bravo d’un petit pont, entre encore dans la surface et déclenche un tir croisé qui frôle le montant de Bats (84e). Il est temps que ça se termine, car la Yougoslavie pousse. Mais les Bleus confisquent le ballon pendant les trois dernières minutes et Max Bossis, lancé par Giresse, se retrouve même seul devant Simovic mais son petit ballon piqué est un poil trop croisé (89e). Dommage. Qu’importe : la série continue, avec désormais sept victoires consécutives depuis le début de l’année 1984.


 

La séquence souvenir

Il reste un peu moins d’un quart d’heure à jouer et les Bleus contrôlent les opérations grâce au doublé éclair de Platini. Sur une action partie de la gauche par Six et Ferreri, ce dernier sert Platini dans l’axe, lequel trouve Giresse d’une passe piquée. Le Bordelais, à 25 mètres plein axe, contrôle de la poitrine et s’emmène le ballon. Il est accroché par Gudelj et l’arbitre siffle coup franc.

C’est là qu’entre en jeu le vice de Michel Platini, acquis lors des deux saisons passées en Italie. Comme le ballon est un peu trop à droite du but pour lui, il va le décaler par petites touches, d’abord en mettant le pied dessus, puis en profitant que l’arbitre place le mur (qui n’est d’ailleurs pas à distance) pour le prendre à la main et le poser à l’endroit qui lui convient le mieux, légèrement sur la gauche dans l’arc de cercle. A deux bons mètres de distance de la faute initiale… A l’époque, la bombe de mousse n’était pas encore utilisée (elle ne le sera qu’en 2014) pour marquer au sol l’emplacement de la faute.

Le reste est un grand classique. Balle piquée par-dessus le mur qui vient mourir le long du poteau de Simovic. Le Kop nord, qui est gâté ce soir-là, réserve une ovation à Platini qui salue les deux bras levés et la tête baissée. Il vient de signer ce qu’on pourrait appeler un double triple, c’est-à-dire deux triplés consécutifs, en phase finale s’il vous plaît, et en poussant le raffinement jusqu’à s’offrir deux buts du gauche, deux de la tête et deux du droit, dont un sur pénalty et un autre sur coup franc. Démentiel.


 

Le Bleu du match : Michel Platini

Le capitaine des Bleus a quitté Saint-Etienne depuis deux ans et son souvenir est encore très fort à Geoffroy-Guichard, même si les supporters des Verts ne l’ont pas vraiment adopté. Après une première mi-temps quelconque, il monte d’un cran (comme face au Danemark) et met un violent coup d’accélérateur : en dix-sept minutes, il signe un hat-trick parfait avec un but du gauche, un autre d’une tête plongeante (du point de pénalty !) et un troisième sur coup franc. Cette fois, le record de buts de Just Fontaine est tombé.

La FFF a en effet officialisé quelques jours plus tôt le France-Luxembourg de novembre 1953 (8-0) au cours duquel Fontaine avait réalisé un triplé. Mais ce match a longtemps été considéré comme non-officiel car joué par des Espoirs. Le total de Fontaine porté à 30 buts au lieu de 27, Platini n’avait fait qu’égaler le record à Nantes. Le triplé de Saint-Etienne règle l’affaire, définitivement. C’est peut-être ce soir-là que Platini a remporté son deuxième Ballon d’or.

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L’adversaire à surveiller : Safet Susic

Le meneur de jeu yougoslave, arrivé à Paris fin 1982, est un joueur redoutable. Trapu, doté de cuisses et de mollets monstrueux, c’est un très fin technicien et un excellent buteur, et il distribue les passes décisives comme les petits pains. Son principal défaut ? Un certain dilletantisme, qui lui fait choisir ses matchs. A l’Euro, on ne le voit pas beaucoup, mais ça ne veut pas dire qu’il n’est pas dangereux. A 27 ans, c’est l’un des cadres (avec Hadzibegic et Zlatko Vujovic) d’une sélection inexpérimentée.

A Saint-Etienne, il va se régaler dans le dispositif français bancale de la première mi-temps. Il évolue en effet dans la zone habituelle de Fernandez, mais celui-ci est arrière droit. Heureusement pour les Bleus, les Yougoslaves jouent sans vrai avant-centre : Susic n’a pas de point d’appui devant lui, car Sestic et Vujovic sont plutôt excentrés, et Stojkovic joue plus bas au milieu. Mais en deuxième mi-temps, il combine remarquablement avec Deveric qui va amener le pénalty du 3-2.

La petite phrase

Michel Hidalgo, dans le vestiaire de Geoffroy-Guichard à la mi-temps : « C’est terminé ! Je ne vous écoute plus ! En deuxième mi-temps, on va faire comme je l’avais prévu ! » [1]. C’est-à-dire un 4-42 classique avec Thierry Tusseau derrière, Battiston à droite, Bossis et Domergue dans l’axe et Fernandez au milieu. Et ça marche : le premier quart d’heure de la deuxième mi-temps voit jaillir un feu d’artifice d’occasions sur le but de Simovic, alors que les Yougoslaves ne touchent plus un ballon. Pour la petite histoire, ce sont les joueurs qui avaient insisté auprès d’Hidalgo pour garder le schéma de jeu en 3-5-2 comme face à la Belgique.

La fin de l’histoire

Le premier tour étant bouclé en beauté (trois victoires, neuf buts marqués dont sept par Platini), les Bleus pouvaient attendre sereinement de connaître leur adversaire en demi-finale. Le dénouement du groupe 2 est inattendu : alors que la RFA est favorite pour la première place, c’est le Portugal qui est en tête à une minute de la fin grâce à sa victoire face à la Roumanie (1-0). Au Parc, Espagnols et Allemands jouent les arrêts de jeu quand Maceda arrache la victoire dans les dernières secondes (1-0). Le Portugal est deuxième (au nombre de buts marqués, 2 contre 3) et la RFA rentre à la maison. Il n’y aura pas de revanche de Séville, ni en demi, ni en finale. Et le France-Portugal de Marseille sera une grande première en compétition. On ne le sait pas encore, mais ce sera aussi un match historique, avec un suspens terrible jusqu’au terme des prolongations.

Les Yougoslaves, déjà éliminés, pensent à la Coupe du monde 1986. Mais voilà, le sort les a placés dans le groupe qualificatif de la France. Et trois défaites lors des trois derniers matchs (dont le dernier au Parc sur un doublé de Platini) les éliminent à nouveau. La Yougoslavie prendra sa revanche quatre ans plus tard en éliminant la France de la Coupe du monde 1990. En Italie, la sélection balkanique est brillante, sortant du premier tour, éliminant l’Espagne en huitièmes et tombant aux tirs au but contre l’Argentine en ayant joué une heure et demi à dix. La guerre civile fin 1991 conduit à l’éclatement du pays, la Yougoslavie étant exclue de l’Euro 1992.

[1raconté par Patrick Lemoine dans Le carré magique, quand le jeu était à nous, éditions Talent Sport.

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