Matthieu Delahais : « Le maillot bleu, c’est la première chose qui vient à l’esprit quand on évoque l’équipe de France »

Publié le 12 novembre 2020, mis à jour le 19 novembre 2020 - Richard Coudrais

Matthieu Delahais a consacré, avec Bruno Colombari, un ouvrage sur le maillot de l’équipe de France : Un maillot, une légende qui sort le 12 novembre 2020 chez Solar. Une interview cousue de fil bleu.

Le maillot est bleu, parfois blanc et il a même été rouge. Des anneaux de l’USFSA sur tissu blanc au swoosh de l’Oregon sur synthétique bleu sombre, Matthieu Delahais a identifé pas moins de 94 maillots différents portés par les joueurs de l’équipe de France depuis sa création. Le jour de la sortie de son ouvrage, un petit making of s’impose.

D’où vient l’envie de retracer l’histoire du maillot de l’équipe de France ?

Je suis tombé un jour sur un livre qui racontait l’histoire de certaines tenues (“Histoires de maillots” de Nicolas Jeanneau, éditions Atlantica, 2000). On m’a dit que l’auteur avait également publié un ouvrage consacré aux maillots de l’équipe de France, mais je ne l’ai jamais trouvé. Je suis donc parti du principe selon lequel si tu ne trouves pas quelque chose, tu le fabriques toi-même.

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Il y a beaucoup de choses à raconter sur le maillot bleu. C’est même souvent la première chose qui vient à l’esprit quand on évoque l’équipe de France. A l’époque, l’actualité de ce maillot était également assez riche avec les motifs qui changeaient fréquemment, puis l’arrivée de Nike avec son contrat pharaonique.

L’écriture s’est faite en deux phases. J’ai d’abord rédigé un premier manuscrit qui n’avait pas trouvé d’éditeur. Je me suis ensuite rapproché de la FFF avec mon projet sous le bras, laquelle s’est montrée réceptive et m’a dirigé vers un éditeur, en l’occurrence Solar. Leur idée était de réaliser un livre qui racontait chacun des maillots portés par les joueurs de l’équipe de France. J’ai donc retravaillé mon manuscrit dans ce sens et j’ai embarqué Bruno Colombari dans l’aventure, avec qui j’avais déjà travaillé sur “Le Dico des Bleus”.

« Nous avons eu accès aux archives de la FFF »

Les recherches ont porté sur plus de 850 rencontres. Cela a dû représenter un boulot énorme.

Les recherches n’ont pas toujours été simples, c’est vrai. Pour les rencontres depuis les années 1970, il est assez aisé de trouver des images, de bonne qualité en en couleur, qui permettent d’identifier le maillot dans ses détails. Ensuite plus on remonte dans le temps, plus cela devient compliqué. Nous nous sommes principalement appuyé sur des ouvrages historiques sur l’équipe de France. Lorsque le projet s’est concrétisé avec Solar, nous avons pu avoir accès aux archives de la FFF. En outre, nous avons pu compléter les recherches sur Gallica, le site des archives numériques de la BNF.

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Nous avons créé un tableur qui référence, pour chaque rencontre de l’équipe de France, le maillot utilisé : sa couleur, l’équipementier, les emblèmes et aussi les anecdotes s’y rapportant. Nous avons partagé ce document avec les gens de la FFF, notamment Xavier Thébaud, qui ont participé à son enrichissement.

L’histoire des maillots semble calquée sur celle de l’équipe qui le porte. Dans le cas de l’équipe de France, on observe une première période où le maillot est à dominante blanche. Ensuite de longues décennies de résultats irréguliers où le maillot bleu évolue peu. Puis à partir des années 1980, une période de résultats et de succès, où le maillot subit de fréquentes modifications.

En effet. Les premiers organismes qui géraient l’équipe de France, l’USFSA puis le CFI, avaient opté pour une tenue blanche (sauf en 1908 avec l’apparition du premier maillot bleu). Lorsque la FFFA a été créée, en 1919, elle a décidé de partir sur un maillot bleu, accompagné d’un short blanc et de chaussettes rouges. Jusqu’à la fin des années 70, le design a très peu évolué. Par la suite, le maillot a été mis en vente pour le grand public. Dès lors, il est devenu nécessaire, d’un point de vue commercial, de le faire évoluer régulièrement pour inciter les gens à se le procurer. Et comme l’équipe de France est devenue plutôt performante durant cette période, cela a probablement contribué à faire grimper les chiffres de ventes.

« L’équipe de France devrait jouer chaque fois qu’elle le peut en bleu-blanc-rouge »

Plusieurs équipementiers se sont succédés comme fournisseurs de l’équipe de France. Quels ont été les apports déterminants de chacun d’eux ?

On trouve la trace d’un premier équipementier en 1908 (Williams & Co, face à l’Angleterre). Ensuite on a eu Ducim en 1920 pour trois ans avant que Allen ne prenne le relais pour plus de quarante ans. Viennent ensuite Le Coq Sportif et Kopa dans les années 1970. Jusqu’à la fin des années 1950, le maillot était effectivement assez simple. L’apparition d’un col ou des tours de manches tricolores datent de la Coupe du monde 1966. La démocratisation de la télévision va jouer un rôle dans l’évolution des maillots. Les équipementiers ont tout intérêt à faire des tenues qui se démarquent de celles des autres. Il ne suffit plus seulement de distinguer les équipes, ils représentent aussi des marques.

Pascal Baills, France-Albanie 1991
Pascal Baills, France-Albanie 1991

Adidas et Nike ont apporté leur contribution sur les aspects technologiques, puisqu’à chaque sortie sont vantées les qualités de légèreté, d’évaporation de la transpiration, etc. Sur le plan visuel, Adidas a réussi à associer son symbole (les trois bandes) avec les couleurs nationales françaises. Pendant les 38 ans de collaboration avec la FFF, ces bandes tricolores, portées sur les épaules, les shorts, n’ont jamais quitté la sélection nationale. En 1984 est apparue pour la première fois la fameuse bande rouge, qui deviendra un porte bonheur quand elle réapparaîtra en 1998 puis sera conservée en 2000. Mais Adidas a aussi créé quelques tenues un peu trop bariolées à mon goût. Le maillot de 1990-91, par exemple, était un véritable kaléidoscope. Je ne suis pas sûr que ça ait aidé à vendre des maillots. C’est à partir de 1998 que les maillots ont commencé à se vendre à grande échelle. C’est donc devenu un véritable enjeu économique.

Je trouve que Nike a mieux travaillé. Ses tenues sont beaucoup plus sobres. Et si la marinière sort de l’ordinaire, il faut avouer qu’elle plus facile à porter dans la rue que les derniers maillots produits par Adidas. Le style marinière est devenue la marque de fabrique de Nike pour les Bleus. Par contre, il est étrange de voir sur le maillot créé par Nike en 2020 des motifs qui rappellent ceux d’Adidas. On retrouve la bande rouge sur le maillot domicile. Et sur le maillot blanc, on trouve à la couture, entre les aisselles et la taille, une bande tricolore qui rappelle forcément la période Adidas.

Ces dernières années, la tendance semble être de ne plus respecter la tenue maillot bleu - short blanc - bas rouges.

En effet. C’est lors de la période Raymond Domenech que la France a commencé à jouer souvent avec une seule couleur. Il me semble que Domenech préférait les tenues intégralement unies. Ensuite, les règlements de la FIFA et de l’UEFA demandent à ce que les équipes aient des tenues de rechange qui contrastent bien avec la tenue principale. En fonction de l’interprétation qu’on en fait, cela peut être un jeu de maillots plutôt clair et un autre plutôt sombre, mais peut-être aussi un jeu avec une seule couleur. Personnellement, je ne suis pas fan. L’équipe de France devrait jouer chaque fois qu’elle le peut en bleu-blanc-rouge. D’ailleurs, c’est avec ces couleurs qu’elle a joué son plus beau match lors de la Coupe du monde 2018, face à l’Argentine.

Benjamin Pavard, France-Argentine 2018
Benjamin Pavard, France-Argentine 2018

« Nike recherche la sobriété »

Nike a assombri le bleu du maillot et joue avec plusieurs nuances de bleu. La « génération Adidas » semblait attachée au bleu roi. Mais on découvre dans votre ouvrage que la France a aussi joué dans un bleu plus ciel dans l’entre-deux guerre. Combien de nuances de bleu avez-vous référencé ?

On peut ajouter le bleu layette utilisé de 2013. Il est difficile de donner un nombre de nuances de bleu, mais il est vrai qu’initialement, le bleu était plutôt clair et qu’il a tendance à devenir de plus en plus foncé. Je me demande si Nike ne fait pas ça dans une recherche de sobriété, pour avoir des tenues plus facile à porter pour chacun d’entre nous au quotidien. Mais ce n’est qu’une interprétation personnelle. A mon sens, la France devrait jouer avec le même bleu que le drapeau, car c’est ce qu’il représente.

On se souvient de l’épisode du maillot vert et blanc à Mar Del Plata durant la Coupe du monde 1978. L’équipe de France a-t-elle connu d’autres accidents de ce type durant son histoire ?

Il y a eu un autre épisode, déjà lors d’un match face à la Hongrie en 1969 à Gerland. Ce match est moins connu car il n’est pas officiel. Là aussi, il y a eu confusion de couleurs car les deux équipes étaient en blanc et la France s’est rabattue sur la tenue de l’Olympique Lyonnais. C’était assez cocasse puisque de nombreux Stéphanois étaient présents en équipe de France, ils ont donc dû évoluer avec les couleurs du grand rival régional.

Sinon, il doit y avoir une dizaine de maillots qui n’ont été utilisé qu’une seule fois. Le dernier en date est celui du centenaire de la FFF (en mars 2019, face à l’Islande), mais il y en avait aussi un spécifique pour le centenaire de la FIFA (mai 2004, contre le Brésil). Le premier maillot Adidas n’a été porté aussi qu’une seule fois.

On peut aussi citer le cas du maillot blanc utilisé lors de l’Euro 2016. Il a été inauguré en mars 2016 et avait la particularité d’avoir une manche bleue et une rouge. Mais lors de la phase finale, l’UEFA a jugé que les couleurs des manches ne devaient pas avoir de couleurs si contrastées et ont demandé à ce qu’elles soient éclaircies. Le maillot utilisé en mars peut donc être considéré comme un incident.

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« C’est la France qui a généralisé l’usage de l’étoile »

En plus des designs de plus en plus élaborés, on observe sur les maillots plus récents un grand nombre d’insignes. Aux emblèmes des fédérations se sont ajoutés au fil des années les logos de l’équipementier, les numéros, les patronymes des joueurs, les étoiles, le logo des épreuves, les patchs de tenant du titre, les inscriptions diverses... Ça fait beaucoup, non ?

Il y a des éléments qui me semblent indispensables, du moins avec mon regard de quadra. Jouer sans numéro ni emblème me semblerait une hérésie. Le coq nous semble aussi indissociable du maillot de l’équipe de France. Tout comme les écussons des autres nations, et pourtant certains d’entre eux sont assez récents comme l’Argentine, par exemple, qui n’en utilise un que depuis 1976.

Pour ce qui est des étoiles de champion du monde, je crois aussi que c’est aussi entré dans la culture, du moins en France. C’est d’ailleurs la France qui a généralisé leur usage. Jusque là, ce n’est qu’après trois titres que les nations ajoutaient des étoiles. Le Brésil l’avait fait dès 1971 puis l’Italie dès son troisième titre acquis en 1982. Mais l’Allemagne n’a commencé à en utiliser que six ans après son troisième succès mondial. A l’inverse, les Bleus ont tout de suite adopté une étoile. Depuis, les autres nations championnes du monde ont suivi.

Je trouve que le libellé du match avec la date ajoute une certaine valeur au maillot. Et ça permet de les rendre plus réels que ceux qu’on trouve dans le commerce, même si bien entendu, il doit y avoir beaucoup de faux en circulation. Pour ce qui des noms floqués sur les maillots et les patches des compétitions, je trouve que c’est sans doute un peu trop. Par contre, le patch de champion du monde, maintenant qu’il est à nous, je l’apprécie.

A l’issue de la finale de la Coupe du Monde 1998, une grande partie des joueurs posent avec un t-shirt de l’équipementier qu’ils ont enfilé par-dessus le maillot bleu. Durant la rencontre, Zidane manifeste sa joie en exhibant le nom de l’équipementier sous son maillot. On a même dit que ce soir-là, Adidas a battu Nike 3-0. Le logo de l’équipementier n’était-il pas devenu plus important que le maillot bleu ce soir-là ?

Non, je ne pense pas. Je crois que le geste de Zidane était plus d’embrasser le coq que de montrer de montrer le nom de l’équipementier. Et d’ailleurs les joueurs ont été chercher le trophée avec leur maillot. Ce n’est qu’après qu’ils ont revêtu ces t-shirts. Adidas a surfé sur le succès des Bleus pour placer ses produits et rappeler par tous les moyens qu’il était partenaire de l’équipe de France.

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« Les gardiens ont amené leur touche personnelle »

Il y a le maillot des joueurs de champ, mais aussi la tenue du gardien de but forcément spécifique. Observe-t-on une évolution logique, une continuité, une tradition ?

Je dirai que plus qu’une tradition ou une continuité, c’est le gardien qui amène sa touche personnelle. On se souvient par exemple de Lama qui jouait toujours avec un pantalon de survêtement ou Barthez qui appréciait les tenues noires. Au niveau de l’évolution, on peut toutefois noter, que depuis une dizaine d’années les portiers évoluent avec une seule couleur, alors qu’auparavant il était fréquent que la couleur du maillot, short et chaussettes soient différentes. Mais c’est peut-être aussi la volonté des équipementiers ou des fédérations.

Les gardiens ont été les premiers à porter une bande rouge sur le maillot. Dans les années 1950, notamment lors de la coupe du monde 1958, les gardiens portaient un maillot noir barré d’une large bande rouge.

L’ouvrage est consacré à l’équipe de France masculine A, mais existe-t-il des maillots spécifiques pour l’équipe de France féminine, pour les espoirs, pour les équipes de jeunes ?

Pendant longtemps les tenues ont été différentes. Les hommes avaient leur tenue, les femmes les leurs et les sélections de jeunes en avaient aussi une spécifique. Je crois que ce n’est que depuis l’arrivée de Nike que toutes les sélections portent la même tenue. Mais lors de la coupe du monde féminine 2019 organisée en France, Nike a créé un maillot spécifique pour les femmes et l’a commercialisé, ce qui était une première.

« Il n’est pas impossible qu’un maillot third fasse un jour son apparition »

A quel genre d’évolution peut-on s’attendre à l’avenir ? L’équipe de France pourrait-elle opter d’autres couleurs que le bleu, le blanc, le rouge ? Peut-on craindre l’arrivée d’un sponsor comme dans les autres sports ?

Il est possible que de nouvelles couleurs soient utilisées un jour. Adidas avait proposé un maillot couleur champagne en 2000, mais la Fédération a refusé. Cependant, il n’est pas impossible qu’un maillot third fasse un jour son apparition avec des couleurs n’ayant rien à voir avec celles du drapeau national. A mon avis, seul le maillot vert et blanc utilisé en 1978 aurait du sens. Parce cette tenue a sa place dans l’histoire de l’équipe de France.

Pour l’arrivée d’un sponsor, si on compare avec le rugby, par exemple, le contrat signé avec Altrad en 2018 pour une durée de cinq ans se chiffrait à 23 millions d’Euros. Et le contrat avec Adidas était de 5 millions annuels. Si on compare avec les 50 millions annuels versés par Nike, le football ne joue pas dans la même catégorie. Mais il y a une telle course à l’argent qu’il est loin d’être impossible qu’on y arrive. D’ailleurs les maillots de l’Irlande sont vendus au public avec un sponsor. Mais pour l’instant, l’UEFA et le FIFA interdisent l’utilisation de sponsors sur les maillots des équipes nationales. Espérons que ça dure.

Côté évolutions, nous parlions des numéros et flocages tout à l’heure. On en viendra peut-être à mettre des numéros sur les chaussettes dans l’avenir vu que cette partie de l’équipement est plutôt peu utilisé actuellement.

The legacy number : le numéro d'ordre du joueur cousu à l'intérieur du col du maillot anglais.
The legacy number : le numéro d’ordre du joueur cousu à l’intérieur du col du maillot anglais.

Par contre, il y a quelque chose qui me plairait bien. Quelque chose que les Anglais ont mis en place il y a quelques temps. Ils ont numérotés leurs internationaux depuis le premier et jusqu’à maintenant. Et chaque joueur porte à l’intérieur du col son numéro d’international. Ce petit ajout me plait beaucoup, parce qu’il fait prendre conscience de tous ceux qui ont défendu ces couleurs avant. Nous en sommes actuellement à 912 internationaux. On pourrait le mettre en place au millième international.

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