C’est par la gauche que les Bleus gagnent

Publié le 6 décembre 2010, mis à jour le 9 août 2017

Article initialement publié le 6 juin 2006 sur le site des Cahiers du football.

N’espérons pas grand chose de cette Coupe du monde : l’équipe de France ne gagne jamais quand la droite est au pouvoir. La preuve par l’histoire, afin de comprendre pourquoi Jean-Michel Larqué crie sans cesse « à gauche, à gauche ! » pendant les matches.

La présence de la gauche au pouvoir n’est toutefois pas une condition suffisante, les échecs de 1982 (sous Mauroy) et 1992 (Bérégovoy) en sont la preuve. Mais c’est une condition nécessaire, puisque le bilan de la droite est lui accablant : défaites en 1978 (Barre), 1986 (Chirac), 1996 (Juppé), 2002 et 2004 (Raffarin). En voici la petite histoire.

Grands favoris de la Coupe du monde en 1986 et en 2002, les Bleus ont échoué. Par manque de fraîcheur ? Par excès de confiance ? Par malchance ? Pas du tout. À trois mois près, ils auraient même pu l’emporter. Mais en 1986 comme en 2002, un événement décisif change le cours de l’histoire : le retour de la droite au pouvoir. Or, jamais l’équipe de France n’a remporté une compétition majeure avec un gouvernement de droite. Jamais. Ses triomphes de 1984, 1998 et 2000 ont été acquis alors que la gauche était majoritaire à l’Assemblée. Autant dire que pour cette année, c’est mal parti...

1984 : la tournée d’adieux de Pierre Mauroy

C’est l’époque où le sélectionneur nordiste Pierre Mauroy, épuisé par trois ans d’activité marqués par d’incessants changements tactiques, tente un baroud d’honneur.

Le gardien de but est Jacques Delors. C’est lui qui garde les clés du coffre. Hors de question que la différence de buts soit déficitaire. La défense est dirigée par Charles Hernu, ministre du même nom, dont la carrière internationale va bientôt être écourtée à la suite d’une passe en profondeur calamiteuse contre la Nouvelle-Zélande, en baie d’Auckland. À sa droite, Laurent Fabius, un jeune espoir qui vise secrètement le poste de sélectionneur, et à sa gauche Henri Emmanuelli, un redoutable défenseur qui collectionnera les cartons rouges. Le stoppeur est Paul Quilès, un guerrier qui en appelle à couper les têtes des anciens pour laisser la place aux nouveaux.

Le milieu de terrain est composé d’un véritable spécialiste (du milieu), le Marseillais Gaston Defferre dont la carrière touche à sa fin. Il a souvent tendance à décentraliser le jeu. Michel Rocard, un joueur créatif qui n’est pas dans les petits papiers du président de la fédération, est adepte d’une troisième voie, plus centriste - pardon, plus centrale -, aux côtés de Robert Badinter, qui plaide contre l’expulsion définitive. Et enfin Alain Savary, lui aussi en fin de carrière, puisqu’un million de supporters réclameront bientôt son départ à Versailles.

L’attaque joue avec deux pointes plutôt fantasques et flamboyantes, les deux Jack. Lang, un des favoris du président de la Fédération, fête chacun de ses buts par beaucoup de cinéma. Quant à Ralite, c’est l’un des plus brillants gauchers de l’équipe, même si son club d’origine, le PCF, va bientôt bouder la sélection.

Avec une telle équipe, la France l’emporte sans coup férir dans ses négociations avec les Danois, les Belges et les Yougoslaves. Les Portugais imposent des discussions interminables qui se prolongent tard dans la nuit, alors que les Espagnols protestent pour une faute de procédure imaginaire lors de la négociation finale.

1986 : au secours, la droite revient !

En mars de cette année-là, gros changement dans l’équipe de France. Si le président de la Fédération est resté en place, un nouveau sélectionneur a été nommé, Jacques Chirac (malgré un passage de deux ans, dix ans plus tôt).

Dans les buts, le gardien est Edouard Balladur. Lui aussi envisage une longue carrière, il sera d’ailleurs nommé sélectionneur sept ans plus tard. La charnière centrale est particulièrement blindée, avec Charles Pasqua et Robert Pandraud, le premier portant le numéro 51 dans le dos. Gare aux attaquants adverses, particulièrement s’ils sont de couleur et sous dialyse. À la droite, mais vraiment à droite, Philippe de Villiers gère son couloir avec tout le vice nécessaire. À gauche, Bernard Pons se fait une spécialité de couper les trajectoires.

Au milieu, on retrouve un bon vivant, joueur de vestiaire par excellence, réputé pour ses bonnes blagues et très recherché par la presse quand elle ne sait pas de quoi parler : André Santini, sélectionné par erreur grâce à son patronyme. Il est secondé par un futur sélectionneur réputé pour être droit dans ses crampons, et d’une fidélité à toute épreuve au coach : Alain Juppé. L’organisation du jeu est confiée à un duo Michel Noir-Philippe Séguin, qui seront bientôt tentés par une carrière en solo sans lendemain.

Enfin, l’attaque s’articule autour de François Léotard, un avant-centre partisan d’un mieux-disant offensif, et Alain Madelin, un droitier qui aurait rêvé d’une carrière de libéro.

Cette équipe aussi individualiste que nationaliste n’ira pas loin. Si elle met dans sa poche le gouvernement italien en lui donnant une leçon de réalisme, elle se grise après avoir emporté des négociations avec beaucoup de chance sur les diplomates brésiliens. La realpolitik allemande aura raison de cette équipe de jeunes loups et de vieux briscards.

1998 : Jospin invente la gauche plurielle

Un an plus tôt, sur une décision surprenante du président de la fédération, un nouveau sélectionneur a été nommé. Il s’agit de Lionel Jospin, qui a mis sur pied une équipe composée de plusieurs gauchers, ce qui lui vaut son surnom de « gauche plurielle ». Il s’agit aussi, grande première, d’une équipe mixte.

Le gardien de but est un joueur particulièrement susceptible qui connaît par cœur les paroles de la Marseillaise, Jean-Pierre Chevènement.

En défense, à gauche on retrouve Jean-Claude Gayssot, surnommé la locomotive. À droite, Dominique Strauss-Kahn fait son possible pour faire faire des économies à la sélection. La défense centrale est composée de Claude Allègre, surnommé le dégraisseur de mammouths, et de Martine Aubry, qui milite pour une réduction du temps de jeu afin de faire participer les remplaçants. À son initiative, la liste des joueurs sera ainsi élargie à 35, que l’on appellera les trente-cinqueurs.

Au milieu, Dominique Voynet, du club des Verts, fait preuve d’une énergie renouvelable, tandis que Ségolène Royal, qui ne pense pas encore au poste de président de la fédération, fait admirer son jeu de jambes. Elle y côtoie Marie-George Buffet, une gauchère qui réclame les contrôles antidopage, et Hubert Védrine, un nostalgique de l’ancien président de la Fédération.

L’attaque est composée d’Elisabeth Guigou, qui adore se faire justice en tirant les penalties, et de Bernard Kouchner, qui est meilleur lors des déplacements hors des frontières.

Avec cette équipe, la France fait un parcours sans faute malgré la résistance des Italiens, impose la paix aux Croates avant de contraindre le Brésil à ouvrir ses marchés.

En 2000, renforcée par d’anciens sélectionnés comme Laurent Fabius (à la place de DSK, mis en examen pour une histoire de transfert douteux) et Jack Lang, qui recule en défense où il remplace un Claude Allègre blessé dans son amour-propre, la France triomphe en faisant plier l’Espagne et le Portugal sur la politique agricole commune et en surprenant les diplomates italiens à la dernière minute de négociations pourtant mal engagées.

2002 : Raffarin dilapide le capital

Le printemps 2002 est marqué par un traumatisme : le président de la Fédération reste en place, mais il a été menacé par un candidat prônant de ne sélectionner que des Français depuis douze générations. Il change néanmoins de sélectionneur et nomme Jean-Pierre Raffarin, un provincial qui se dit proche de la France d’en bas.

Il place dans les cages Michèle Alliot-Marie, une gardienne pète-sec qui commande sa défense au doigt et à l’œil (et qui plaît beaucoup au président de la Fédération).

La charnière centrale est composée de Xavier Darcos et Patrick Devedjian, deux défenseurs au style fruste mais à l’abnégation totale. Dans le couloir droit, Renaud Muselier discute en permanence avec le banc de touche et compte les kilomètres parcourus. À gauche, Jean-Louis Borloo, un Valenciennois, tente de jouer collectif.

Le milieu de terrain compte deux relayeurs, Francis Mer et François Fillon. L’un abandonnera l’équipe au premier coup de vent, l’autre sera fortement contesté par le public, qui descendra même sur le terrain. Ces deux-là oublient systématiquement de servir Jean-François Mattéi, que sa santé fragile rend vulnérable à la chaleur. Le meneur de jeu, c’est Nicolas Sarkozy, que l’on soupçonne très vite de vouloir la place du sélectionneur, ou pourquoi pas, celle du président de la Fédération. C’est lui qui répond le plus volontiers aux questions qu’on ne lui pose pas.

Mais il fait le moins de passes décisives possible à son attaquant, Dominique de Villepin, dont le jeu supposé plein de panache manque considérablement de rigueur. On peut en dire autant de Luc Ferry, dont le talent ne fait pas école.

Le bilan de ce gouvernement sera désastreux. Les Sénégalais lui marchent sur le ventre et le Danemark rejette en vrac toutes ses propositions. Deux ans plus tard, on ne change pas une équipe qui perd. Aux européennes de juin, la Grèce tourne en bourrique les négociateurs français à Lisbonne.

Voilà pourquoi il ne faut rien attendre de bon de cette Coupe du monde. Malgré tous ses efforts, le peuple français n’a rien obtenu d’autre qu’un changement de sélectionneur, mais celui-ci favorise toujours autant les droitiers. Dominique de Villepin a même survécu à une bataille sans merci avec son capitaine Nicolas Sarkozy et son gardien de but Michèle Alliot-Marie, après les avoir vainement impliqués dans une affaire de primes sur transferts au Luxembourg. En 2008, sans doute, le temps des gauchers sera revenu. Tous les espoirs seront alors permis.

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