Pierre Rondeau : « Un jour, tout ce système pourrait exploser »

Publié le 24 octobre 2018

Nike et la pénurie de maillots, la croissance sans fin des compétitions internationales, les sélections contre les clubs, la stratégie de la FFF, les primes des Bleus : Pierre Rondeau (Ecofoot, RMC Sport) analyse l’environnement économique des champions du monde.

Pierre Rondeau est codirecteur de l’Observatoire Sport et Société à la Fondation Jean Jaurès. Il a écrit plusieurs livres dont Le foot va-t-il exploser ? avec Richard Bouigue aux éditions de l’Aube. Il est chroniqueur sur Slate.fr, Ecofoot.fr et sur RMC Sport.

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Crédits : Etienne Thomas-Derevoge

Nike fournit les nouveaux maillots des Bleus au compte gouttes depuis l’été. Quelles en sont les raisons selon vous ? Cette stratégie, si c’en est une, ne favorise-t-elle pas le marché de la contrefaçon ?

On pourrait, de prime abord, supposer trois raisons : la volonté d’écouler le stock de maillots une étoile avant de globaliser la production et la mise en vente du maillot deux étoiles, la volonté de créer un manque, une rareté afin de créer un désir sur le consommateur, et la volonté de surfer sur des évènements médiatiques, comme la reprise des championnats en août, la rentrée scolaire ou Noël prochain.

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Maintenant, la raison malheureusement la plus évidente reste celle du problème de production. Nike s’est vu trop beau et à démultiplier les partenariats commerciaux avec les clubs et les sélections, il est devenu l’un des équipementiers les plus présents sur la scène sportive. Dans le même temps, à travers une logique néolibérale mortifère, la marque américaine a cherché à minimiser ses coûts de production afin de maximiser son profit total en délocalisant dans des pays à faible qualification, voire en fermant des usines pas assez rentables.

« Si vous fermez des usines et multipliez les contrats, vous êtes bloqué »

Conséquence, il n’a plus une capacité de production aussi importante qu’avant et éprouve énormément de difficulté à produire rapidement les maillots bleus tout en soutenant la production des autres maillots, comme le très réputé et très coté maillot du Paris Saint-Germain.

C’est un phénomène qui, à lui tout seul, pourrait critiquer le système capitaliste dérégulé et libéralisé : vous fermez des usines ou vous délocalisez afin de minimiser vos coûts, vous multipliez les contrats afin de maximiser vos gains. Conséquence, vous êtes bloqué. On vous demande de produire plus alors que vous avez grandement réduit vos capacités productives… Seulement, au final, c’est le consommateur qui est floué et qui n’aura droit à son maillot qu’à Noël voire plus tard.

Que pensez-vous de la stratégie de la FFF qui cherche à fidéliser les supporters des Bleus ? Le faible nombre de supporters français en Russie ne montre-t-il pas les limites d’une stratégie purement commerciale ?

C’est toute la philosophie marketing voulue par la FFF qui, cherchant à rentabiliser non pas une base-fan mais des gains financiers, a pris le risque de se couper de toute une frange populaire et passionnée de football.

Ne sombrons pas rapidement dans l’analyse politique réductrice mais on peut tout de même se poser la question de l’absence de ferveur, d’engouement et de passion des supporters pour les matchs de l’équipe de France. Tout le monde vous le dira, l’ambiance, durant ses matchs, est plate et aseptisée et, pire encore, très peu de fans acceptent de faire le déplacement à l’étranger.

« On transforme l’équipe de France en une équipe des Harlem Globe Trotters »

Pourquoi ? Peut-être parce que l’équipe de France, et donc la FFF, représente les instances dirigeantes, l’ennemi, en quelque sorte, du supporter ultra de foot, sans cesse vilipendé et attaqué. L’équipe de France, c’est l’équipe du comité d’éthique, du conseil des sages, des dirigeants du foot français, leur vitrine, leur tête de gondole. Ils représentent tout ce que peut exécrer un supporter ultra dans son inconscient collectif : l’opposition frontale dans une lutte des classes standardisée, les prolétaires du foot face aux dirigeants bourgeois.

Conséquence, il n’y a pas d’ambiance pendant les matchs des Bleus, ils n’accueillent qu’un public de néophytes, de Footix, voire de spectateurs, et cela n’améliore pas l’image. Un cercle vicieux peut s’opérer : pas d’ambiance, pas d’attractivité pour l’aspect stade, variable significative dans le choix du déplacement.

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Cette explication politique montre les limites d’une stratégie purement marketing. On veut vendre des billets sans prendre en considération les relations entre les acteurs, les antécédents et le passif. On transforme l’équipe de France en une équipe des Harlem Globe Trotters et on prend le risque d’altérer l’identité populaire du foot.

L’équipe de France de football résiste encore au principe du sponsor sur le maillot, alors que celles de handball, de volley, de basket et plus récemment de rugby ont cédé. Cette évolution est-elle inéluctable, quand on voit la prolifération des sponsors sur les tenues d’entraînement par exemple ?

Elle résiste encore au sponsor maillot non pas parce qu’elle défend un idéal populaire anti-capitaliste mais seulement parce qu’elle respecte la loi fixée par la FIFA : pas de sponsor maillot durant les matchs.

Je suis prêt à parier que si elle en avait le droit, il y a bien longtemps qu’elle aurait négocié un naming ou un contrat de sponsoring avec une marque, quitte à augmenter encore et encore ses caisses déjà bien remplies.

« Je ne suis pas frontalement opposé au sponsoring maillot pour les équipes nationales »

Maintenant, ne voyons pas le mal partout. Je ne suis pas, personnellement, frontalement opposé au sponsoring maillot pour les sélections nationales, si et seulement si cela est fait en bonne intelligence. L’argent supplémentaire doit ruisseler vers celles et ceux qui en ont vraiment besoin, vers le sport amateur, vers les clubs locaux, vers les sportifs en situation de précarité. Si l’on peut profiter de la notoriété de l’équipe de France afin de récupérer un contrat de plus de 10 millions d’euros qui permettra d’abonder un fonds de développement, je ne suis pas contre. Il faut savoir rester pragmatique.

Pour l’instant, les matchs de l’équipe de France sont encore diffusés en clair à la télévision. Cette exception pourra-t-elle durer selon vous, ou faudra-t-il bientôt payer pour voir jouer les Bleus ?

Ils sont diffusés en clair parce que c’est une obligation légale. Cela fait partie du code du sport, décret voté en 2004, qui impose que les grands événements sportifs en France, dont les matchs des Bleus (y compris amicaux) soient diffusés.

Quand bien même RMC ou beIN souhaiterait se positionner sur les droits de retransmission de l’équipe de France de football, ils auraient l’obligation de diffuser en clair les rencontres, et cela ne serait donc pas, eut égard à leur logique marketing, rentable pour eux.

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De la même manière, le système de chaînes privées impose une durabilité de l’abonnement. On ne commence à dégager un véritable bénéfice qu’à partir du moment où l’abonné reste, qu’à partir du moment où les gains se sont pérennisés. Payer pour des matchs épisodes, matchs amicaux ou qualification en coupe d’Europe ou Ligue des Nations ne serait pas forcément rentables pour les chaînes à péage. Toute la question est de savoir combien de personnes seraient prêtes à s’abonner sur la durée pour seulement un match tous les mois voire tous les deux mois.

Les équipes nationales, dont les matchs sont retransmis en clair, dont le prix des places reste relativement abordable, qui n’est contaminée ni par les transferts ni par le sponsoring maillot, seraient-elles le dernier refuge des classes populaires ?

Oui, enfin comme vous dites, un maillot à 140 euros, je ne sais pas si c’est du ressort des classes populaires. Je me garderai de toute analyse sociologique sur l’identité des individus et des classes sociales présentes dans les stades. Premièrement, parce que nous n’avons pas de chiffres précis et qu’ensuite je pense que c’est un peu réducteur. On ne se désigne pas par sa classe ou sa catégorie pour justifier sa passion pour le ballon rond.

De même, je ne ferai pas une distinction entre clubs et sélections nationales, ce n’est qu’un simple prolongement. Bien que les matchs restent diffusés en clair, par obligation juridique, ils réunissent toujours des joueurs de clubs payés à coup de millions d’euros. Ce n’est pas cela le problème, bien évidemment l’économie du football est ainsi faite qu’elle peut justifier les rémunérations. Tout ce que je dis, c’est que finalement c’est la même chose, la même idéalisation du foot-business, qu’il s’agisse des clubs ou des sélections nationales. Je le répète, le meilleur exemple c’est le maillot, vendu à 140 euros. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un prix acceptable pour les classes précaires.

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Après la Coupe du monde, à l’initiative de Kylian Mbappé, les joueurs de l’équipe de France ont annoncé vouloir reverser leur prime de victoire (environ 300 000 euros) à des associations caritatives. Le principe de primes pour des internationaux est-il légitime ?

Il y a deux considérations à avoir ici. Premièrement, celle de considérer, par pur esprit patriotique, que c’est une fierté de jouer pour son maillot et que cela devrait être fait gratuitement. On parlera des motivations intrinsèques, celles qui nous motive pour ce qu’elles sont. Néanmoins, c’est la deuxième considération à avoir, les footballeurs restent des travailleurs, des salariés certes particulier mais des agents qui viennent offrir leur force de travail en échange d’un salaire comme n’importe quel travailleur. Ainsi, il est logique de les rétribuer pour leur effort. Et cela permettrait même, d’une certaine manière, de soutenir leur motivation extrinsèque, celle qui motive pour ce que ça rapporte.

Donc ma première pensée serait d’accepter l’idée d’une prime, ils ne sont pas des esclaves et jouent aussi et avant tout pour eux, comme n’importe quel autre travailleur. Le Bureau international du travail (BIT) pourrait s’insurger si l’on commençait à imposer la gratuité de la sélection. C’est un travail et tout travail mérite salaire.

« L’Etat a le droit de défiscaliser les primes pour en récupérer une partie »

Ensuite, la motivation de Mbappé, en tout cas celle affichée dans la presse, est de dire « je donne parce que je gagne déjà beaucoup ». C’est vrai que 320 000 euros quand on gagne 17 millions d’euros par an, c’est peu. En économie, on parle d’utilité marginale décroissante : plus on est riche, plus l’euro supplémentaire gagné apporte une utilité inférieure à la précédente. C’est donc tout simplement logique que Mbappé ait donné ses primes. Et les joueurs français devraient pouvoir le faire si et seulement ils ressentent ce genre de phénomène, si et seulement si leur utilité supplémentaire engendrée par le gain de cette prime ne leur apporte finalement peu.

Parce que, je me répète, nous n’avons pas le droit de leur refuser un salaire pour leur travail. Après, ils font ce qu’ils veulent de leur argent. L’Etat a aussi le droit d’en récupérer une partie, s’il décide de ne pas défiscaliser les primes, contrairement aux sportifs médaillés des Jeux Olympiques. Mais globalement, l’argument populiste et poujadiste de dire « fierté de jouer pour la France, il ne faut pas les payer » est absurde et abscons.

Dans le débat récurrent qui oppose des clubs de plus en plus puissants et des sélections affaiblies sur la mise à disposition des internationaux, le risque existe-t-il que les premiers l’emportent sur les seconds ?

Le risque principal est celui de la croissance du foot dans un monde fini, aux limites physiques et physiologiques certaines. Oui, le foot génère de l’argent, par les matchs, les droits TV et la billetterie. La FIFA, mais aussi les clubs et l’UEFA, vont alors chercher à multiplier les rencontres à enjeu afin de tirer encore et toujours sur la corde. Mais jusqu’où ?

Les arbres ne montent pas au ciel et un jour, tout ce système pourrait exploser. On lance la Ligue des Nations, on réfléchit à un mondial des clubs à 24, on agrandit le nombre de sélections à l’Euro et au Mondial, ça va continuer encore longtemps ?

Un sentiment d’exaspération pour le fan pourrait arriver, dégoûté et fatigué de voir autant de matchs (en économie, on dit « ce qui est rare est cher » or voir autant de matchs risquerait de briser la dynamique de croissance). Sans compter l’intégrité des joueurs, obligés de jouer jusqu’à 60 rencontres dans l’année. Ce qui pose des questions sur le dopage ou les techniques pour soutenir cette densité physique.

Vraiment, voilà à mon sens le péril, ce n’est pas l’opposition club vs sélection qui pourrait affaiblir le système, c’est la volonté non-négociée de vouloir démultiplier les rencontres.

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Que pensez-vous de la création de la Ligue des Nations, très hiérarchisée, pour remplacer les matchs amicaux internationaux ? Pourrait-elle avoir le même effet sur l’Euro, par exemple, que celui de la Coupe de la Ligue sur la Coupe de France ?

Effectivement, l’idée peut sembler intéressante de mettre des enjeux à des matchs amicaux puérils et inintéressants. Seulement, cela ne doit pas aller à l’encontre, encore une fois, de l’intégrité des joueurs par la répétition incessante des matchs. Puis l’enjeu recherché va être difficile : créer du prestige sur une compétition hybride, nouvelle et sans saveur risque d’être compliqué.

Nous sommes encore sur la même logique marketing de rentabilité, on veut générer le plus d’argent possible sans penser aux conséquences. Pour l’instant, je ne me prononce pas sur la Ligue des Nations, la première édition n’est pas encore terminée et cela serait hypocrite de ma part de parler dessus, avant même d’avoir pu analyser les tenants et les aboutissants.

Quant à l’opposition Coupe de la Ligue/Coupe de France, je ne pense pas que ce soit comparable. Ces compétitions nationales se chevauchent, sont jouées en même temps. Contrairement à l’Euro et à la ligue des Nations. Nous ne sommes pas dans le même cas de figure.

Vous êtes très remonté contre la politique du gouvernement actuel en matière de soutien au sport, alors même que Paris a obtenu l’organisation des JO 2024. Est-ce que la FFF soutient de son côté suffisamment le football amateur ?

Oui, la FFF soutient le foot amateur, ça serait nier l’évidence que de dire le contraire. Elle a augmenté de 12%, avant la Coupe du Monde, son budget consacré au foot amateur, passé de 50 à 80 millions d’euros en quelques années. Des moyens supplémentaires sont consacrés à l’aide fonctionnelle des petites structures et il y a des avancées entre tous les acteurs. De plus, à la rentrée de septembre, la Fédération a annoncé la mise en place d’un plan supplémentaire de 10 millions d’euros, dont le financement a été rendu possible par la victoire des Bleus au mondial. Il y a un mécanisme de ruissellement et de redistribution.

« Le gouvernement abandonne le sport sur l’autel de la rigueur budgétaire »

Maintenant, la FFF en fait-elle suffisamment ? Avec le prix des licences qui augmente, les contraintes qui se multiplient, les obligations imposées par la Fédération, cela n’aide pas beaucoup les clubs amateurs. Mais qui devons-nous blâmer ? Le gouvernement qui abandonne le sport sur l’autel de la rigueur budgétaire ou la Fédération française de football qui est une organisation sous tutelle du ministère des sports ? Ma réponse est clairement ciblée…

Dans un article sur Slate publié avant la finale de la Coupe du monde [1], vous avez expliqué pourquoi la force collective est plus importante que la somme des individualités. C’est une position qui va à l’encontre des politiques néolibérales pour qui l’individu est tout et le collectif n’est rien…

C’est l’opposition frontale entre la philosophie libérale qui admet que le tout est réductible au jeu des parties et qu’il faudrait garantir le laisser-faire pour aboutir à la meilleure des situations possibles, et la philosophie holiste (peut-être de gauche) qui souligne que le groupe est plus fort que la somme des individualités et que la force est tiré du collectif.

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Chez les libéraux, on considère que les individus sont mus par une motivation intrinsèque de réussite, ils veulent maximiser leur utilité, leur bonheur, leur satisfaction, sans se préoccuper de la situation ou de la présence d’autrui. Ainsi, un manager libéral se dirait « je prends les meilleurs joueurs, chacun cherchera à optimiser sa situation et la somme des intérêts particuliers maximisera l’intérêt collectif ». Politiquement, c’est la vision de Margaret Thatcher, l’ancien première ministre britannique, qui affirmait « il n’y a pas de société, il n’y a qu’une somme d’individus ».

« Deschamps a construit le meilleur groupe possible à la Coupe du monde »

Seulement, le manager holiste a un autre raisonnement, il considère que les individus prennent leur décision à partir d’eux-mêmes mais aussi à partir des autres. Autrui devient un acteur de mon environnement et je dois le prendre en considération, travailler avec lui pour satisfaire mon utilité. Ainsi, par l’échange, l’entraide, la collaboration, la solidarité, on maximise la cohésion collective et on soutient non pas la force des individus mais la force du groupe.

Précisément ce qu’a fait Didier Deschamps, d’après moi, durant le Mondial. Il n’a pas forcément pris les meilleurs éléments (Giroud est-il un meilleur attaquant que Benzema ? Nzonzi est meilleur que Rabiot ?) mais a fait en sorte de construire le meilleur groupe possible capable de remporter le titre suprême. C’est toute la force et le talent de Deschamps, c’est un meneur d’hommes avant d’être un leader tactique ou un fin stratège.

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