26 mars 1986 : France-Argentine

Publié le 26 novembre 2020 - Bruno Colombari

Match amical, certes. Mais qui oppose le champion d’Europe 1984, vainqueur de la Coupe intercontinentale 1985, à l’Argentine qui va être titrée championne du monde trois mois plus tard à Mexico. Et Maradona va jouer pour la seule fois de sa vie contre les Bleus.

Le contexte

Qualifiée dans la douleur pour la Coupe du monde mexicaine après un nul en Yougoslavie (0-0) et deux défaites en Bulgarie (0-2) et en RDA (0-2), l’équipe de France a lancé sa préparation avec un nul (0-0) contre l’Irlande du Nord sur la pelouse du Parc, en février 1986. C’était l’occasion de découvrir le jeune attaquant du FC Bruges, Jean-Pierre Papin, qui pourrait bien être ce buteur létal qui manque tant à la France depuis Just Fontaine.

Mais en cette fin mars, pour ce qui est le dernier match officiel de préparation à la Coupe du monde [1], Henri Michel doit faire face à quatre forfaits : Jean-Pierre Papin, retenu par Bruges, José Touré, blessé au genou une semaine plus tôt contre l’Inter Milan avec Nantes, Michel Platini et Alain Giresse. Il aligne donc le duo Ferreri-Vercruysse au milieu et Bellone-Xuereb en attaque, autrement dit ce qui pourrait ressembler à un quatuor de remplaçants à la Coupe du monde (et qui le sera).

Derrière ces quatre hommes, on retrouve la ligne de défense titulaire avec Joël Bats protégé par William Ayache à droite, Manuel Amoros à gauche, Patrick Battiston et Maxime Bossis dans l’axe. Devant eux, Luis Fernandez et Jean Tigana jouent le rôle de sentinelle et de relayeur, comme on dirait aujourd’hui.

En face, c’est le contraire : Carlos Bilardo aligne une équipe assez proche de celle qui sera championne du monde trois mois plus tard aux en défense : Pumpido est dans les cages derrière Clausen, Garré, Ruggeri et Passarella. Au milieu on retrouve Batista , Giusti, Burruchaga et Borghi. Maradona et Valdano sont en attaque.

Seul Claudio Borghi ne sera pas du voyage en Argentine, mais la défense sera remaniée puisque l’Albiceleste finira avec Brown, Cuciuffo, Ruggeri et Olarticoechea.


 

Le match

Après l’échange de fanions entre Bossis et Maradona, et alors que les Français portent pour la première fois leur maillot 1986 avec des bandes blanches aux épaules et des parements aux biceps qui donnent l’impression d’un maillot manches courtes porté avec un sous-vêtement long, une minute de silence est respectée en hommage à Etienne Mattler, mort à 80 ans trois jours plus tôt. Et le jeu commence sur la pelouse mitée du Parc, qui va devenir de plus en plus boueuse dans l’axe du terrain.

D’entrée, les Bleus font preuve d’audace et les Argentins mettent le pied, en particulier Passarella et Battista. Entre deux favoris au titre mondial, le match amical ne l’est que de nom. Au milieu, le duo Fernandez-Tigana joue les tenailles sur Maradona, obligé de redescendre plus bas que le rond central pour toucher quelques ballons. Il faut surveiller aussi Burruchaga, qui lui sert de rampe de lancement. Dans le couloir gauche, la connexion monégasque Amoros-Bellone fonctionne bien, comme à la 8e où il ne manque pas grand chose pour qu’un dédoublement aboutisse.

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Au quart d’heure de jeu, le match s’emballe

A la 14e, le duo de prétendants Ferreri-Vercruysse déchire la défense argentine par un une-deux de flipper, et il manque quelques centimètres à Ferreri pour devancer Pumpido bien sorti et protégé par Ruggeri. L’Argentine répond par une grosse occasion de Maradona dont la reprise du droit à dix mètres est contrée. Juste après, le match s’emballe enfin : à partir d’un ballon repoussé par Bossis devant Valdano, Ferreri sert Vercruysse à droite, lequel trouve Xuereb entre les lignes. Le Lensois centre au second poteau pour Fernandez qui remet du gauche aux six mètres et trouve Ferreri qui marque de la tête. 1-0 (15e).

Dans la foulée, les Bleus enflamment le Parc avec une magnifique action côté gauche où ils se sortent avec panache du pressing argentin avec une talonnade de Fernandez et un rush de Bossis qui s’offre un grand pont sur Ruggeri avant de servir Xuereb dont le centre est contré. Les Olé tombent des tribunes. Sur l’action suivante, un ballon en cloche retombe sur Vercuysse qui sert Ferreri d’un contrôle orienté exquis, mais l’Auxerrois hésite à frapper.

Le coup du foulard de Borghi, la barre de Valdano

Tant de panache contrarie forcément les Argentins pour qui ça va un peu trop vite. Alors eux aussi se mettent au niveau lorsqu’à la 23e Maradona, contré une première fois, sert Borghi dans la surface, lequel exécute un coup du foulard pour Valdano dont le tir trouve la transversale de Bats. Après un coup franc de Maradona plein axe qui ne trouve pas le cadre, premier changement : Bellone, victime d’une béquille, sort au profit de Rocheteau (25e). Ce dernier va jouer en pointe aux côtés de Xuereb.

Ferreri perce côté droit, dépose Passarella et manque d’un rien trouver la tête de Rocheteau au premier poteau mais Ruggeri met en corner (31e). Juste après, il perce à nouveau et son centre en retrait trouve Rocheteau qui bute sur Pumpido. La défense argentine est au bord de la rupture. Puis c’est Amoros qui attaque à gauche, s’appuie sur Vercruysse qui donne à Ferreri contré. Le ballon revient à droite sur Amoros dont le tir est sorti par Pumpido (33e). A la suite d’une séance de possession d’une minute, Borghi décide que ça suffit, descend Amoros et prend un jaune. Il aura son importance.

Dans les dix dernières minutes, le rythme faiblit, mais Tigana sort un jaillissement dont il a le secret, perce plein axe et sert Rocheteau un poil trop court (40e). Fernandez coupe toutes les passes argentines dans l’entrejeu et il est partout, devant la défense et au pressing dans le rond central.

Captain Bossis sauve sur la ligne

Alors qu’on attend la mi-temps, une dernière alerte dans la défense centrale : Borghi chipe un ballon dans les pieds de Battiston à 30 mètres, Maradona laisse passer d’une feinte pour Valdano dont le tir croisé trompe Bats. Mais captain Bossis est là, sur la ligne, et repousse. C’est la pause.

Au retour des vestiaires, la première alerte française sur un centre de Rocheteau venu de la droite pour Xuereb qui manque la balle à six mètres des cages (47e). Les Argentins tentent de répliquer en jouant vite devant et Maradona hérite d’une passe manquée de Battiston, mais il est contré par Amoros (55e). Et c’est alors que Borghi décide de sécher Fernandez juste devant l’arbitre. Deuxième jaune et donc rouge pour celui qui était annoncé un peu vite comme la nouvelle pépite argentine, et qui ne sera que remplaçant au Mexique (58e).

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Stopyra et Rocheteau devant, configuration mexicaine

A dix, c’est mission impossible pour des Argentins décevants : bien malin qui peut dire que cette équipe-là sera championne du monde trois mois plus tard. Battiston est remplacé par Le Roux dans un changement poste pour poste dans la défense française. Les Bleus gèrent, physiquement ils commencent à baisser de volume mais se créent quand même une occasion par une frappe de Fernandez de 25 mètres sur laquelle Pumpido se couche (73e). Stopyra remplace Xuereb et voici les Bleus en configuration offensive mexicaine. Fernandez obtient un bon coup franc, un peu loin (28 mètres). Platini n’est pas là mais Le Roux allume une mine que Pumpido détourne (76e).

Alors qu’il ne se passe plus grand chose, une nouvelle attaque des Bleus se développe côté droit et une magnifique combinaison Stopyra-Rocheteau arrive sur Vercruysse qui du plat du pied gauche ajuste Pumpido (80e, 2-0). Le temps pour Rocheteau de voir passer sous son nez un dernier ballon de but suite à un centre de Ayache (89e) et c’est le point final d’une très belle partie qui fait écho, sept mois plus tard, à celle contre l’Uruguay d’août 1985 et qui annonce, avec une toute autre opposition, l’indépassable Brésil-France de Guadalajara en juin.

La séquence souvenir

Il reste une dizaine de minutes à jouer. L’action part d’un dégagement au pied de Joël Bats sur Yannick Stopyra. Ce dernier tente de mettre en retrait de la tête mais Ruggieri dégage. Le ballon revient sur Le Roux qui relance sur Ferreri côté droit. Ce dernier décale Stopyra le long de la touche. le Toulousain sert Rocheteau dans la surface d’un centre court, lequel dévie de l’extérieur du droit dans son dos pour Vercuysse qui arrive lancé à douze mètres dans l’axe. Le meneur de jeu lensois ouvre le pied gauche et trompe Pumpido près de son poteau droit. L’action a duré 18 secondes, onze touches de balle, et concerné sept joueurs français. On remarque en passant la très bonne connexion Stopyra-Rocheteau, ainsi que le statut de passeur décisif de ce dernier.

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Le Bleu du match : Philippe Vercruysse

En position de neuf et demi, très haut derrière Daniel Xuereb avec qui il évolue à Lens, Philippe Vercruysse sait que ce match est sa seule chance de monter dans l’avion pour le Mexique. A 24 ans, il n’a plus de temps à perdre, mais il y a des places à prendre avec la fin de carrière annoncée de Giresse et, à moyen terme, celle de Platini. Henri Michel l’avait déjà mis sur le banc contre l’Uruguay en août 1985, mais il n’avait pas joué. Là, il est titulaire et il entre dans ce match sans inhibition, combine dans les petits espaces avec Ferreri et Xuereb et surtout accélère le jeu avec sa technique soyeuse à une touche de balle, comme ce somptueux contrôle orienté du gauche en se retournant qui vrille la défense argentine (18e). En deuxième mi-temps, il s’applique à ne pas perdre le ballon, mais le voit un peu moins, jusqu’à son but de la 80e, son seul en sélection. Il gagne sur sa prestation son billet pour la Coupe du monde, où on ne le verra pas : sept minutes en fin de match contre l’URSS à Leon, et une rentrée sans aucun impact en demi-finale contre la RFA. Il sera titulaire contre la Belgique pour le match des coiffeurs face à la Belgique.

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L’adversaire à surveiller : Diego Maradona

Celui qui est désormais capitaine de l’Albiceleste, à la place du champion du monde 1978 Daniel Passarella, est évidemment l’objet de toutes les attentions. On l’aperçoit à la 6e quand, trouvé dans l’axe par Burruchaga, il remet de la tête pour Borghi dont le tir n’inquiète pas Bats. La première alerte arrive à la 14e quand suite à un coup franc joué à 35 mètres par Clausen pour la tête de Giusti dans la surface qui remet en retrait à Maradona, seul au point de pénalty. Diego se retourne, heureusement il est sur son pied droit et Ayache le contre.

Alors que l’Argentine est dominée, le public du Parc se met à le siffler, mais il répond en servant Borghi pour la plus belle occasion sud-américaine de la première mi-temps (24e). Une minute plus tard, il obtient un coup franc à 20 mètres plein axe. Il le frappe au-dessus. On ne le verra plus beaucoup jusqu’à la mi-temps, avec Fernandez qui le chasse de près. Il est trop haut sur le terrain, à hauteur de Valdano, alors que Borghi joue reculé et touche plus de ballons que lui.

En deuxième mi-temps, une vague accélération au milieu de terrain n’aboutit qu’à un corner obtenu par Valdano (50e). Il vient demander un pénalty pour une faute d’Amoros les deux pieds en avant sur Batista dans la surface, mais en vain.

Il se voit bénéficier pourtant d’une offrande de Battiston qui lui ouvre enfin de l’espace devant lui à 35 mètres, mais Amoros revient dans les pieds du Pibe de Oro, dont ce n’est définitivement pas le soir (55e). A la 67e, il est enfin trouvé dans la surface par une passe haute de Burruchaga, mais Ayache le contre et Bats intervient. Et quand à la 70e il élimine enfin Fernandez d’une feinte de corps, c’est pour tomber sur Le Roux.

Après le but de Vercruysse, alors que le match est évidemment perdu, il se jette dans un dernier raid, tête baissée qui aboutit à une frappe de Valdano détournée sur Clausen qui dévisse son tir (85e). Au coup de sifflet final, il échange son maillot avec Tigana. Si ce dernier l’a toujours, il vaut désormais une fortune.

La fin de l’histoire

Argentine-France, ça aurait pu être la finale jouée à Mexico le 29 juin 1986, devant les 114 000 spectateurs du stade Azteca. Elle aurait opposé le meilleur joueur du monde, Maradona, au meilleur joueur d’Europe, Platini, triple ballon d’Or (1983, 1984, 1985). La France n’aurait peut-être pas gagné, mais ça restait à voir, et dans ce cas il y aurait eu en quelque sorte une passation de flambeau entre Michel et Diego. On aurait tellement aimé voir ça.

Au lieu de quoi, la RFA de Rummenigge, Matthaüs et Schumacher s’est encore mise au milieu, comme en 1982, et a brisé le rêve avant d’échouer en finale sans avoir montré grand chose. Au moins Maradona a remporté sa seule Coupe du monde au sein d’une équipe qu’il a portée à bout de bras et dans laquelle seuls les deux Jorge (Valdano et Burruchaga) avaient de l’or dans les pieds.

[1L’équipe de France jouera trois rencontres officieuses fin mai au Mexique contre le Guatemala, les U20 mexicains et les Pumas de la UNAM.

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