Bleus éphémères : une histoire de l’équipe de France par les marges

Publié le 14 octobre 2021 - Bruno Colombari - 2

Le journaliste de l’AFP Raphaël Perry s’est attelé à un travail de réhabilitation dans son livre publié chez Hugo Sport : raconter l’histoire des 244 joueurs comptant une seule sélection en équipe de France. Les éphémères.

C’est un projet éditorial étonnant, quand on connaît les réticences des éditeurs à publier des sujets pointus sur le football, considéré comme un marché de niche dans celui des livres de sport : raconter l’histoire des 244 éphémères de l’équipe de France, c’est-à-dire les joueurs ne comptant qu’une seule sélection en A, qu’elle ait duré cinq secondes comme celle de Franck Jurietti en 2005 contre Chypre, ou deux heures comme celle d’Albert Rust en 1986 face à la Belgique. Autrement dit, si l’on prend le tableau des internationaux français qui compte actuellement 920 noms, c’est le quart inférieur qui est exploré là, celui des sans-grade, des oubliés, des carrières mortes-nées, des joueurs qui ne s’y attendaient pas puis qui ont attendu longtemps d’être rappelé, ce qui n’est jamais arrivé.

Combien pourriez-vous en citer spontanément, de ceux-là ? Une vingtaine ? Une cinquantaine si vraiment vos connaissances bleues sont pointues ? Ce serait déjà un très bon résultat. Autant dire qu’avec Bleus éphémères, Raphaël Perry vous rend un sacré service. Et surtout, il va vous apprendre beaucoup de choses, avec un ton pince sans rire so british. L’influence bordelaise, sans doute, puisque l’auteur est actuellement journaliste sportif pour l’AFP en Gironde. Et aussi membre de la rédaction de Chroniques bleues, ce qui ne gâche rien.

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Zeiger la grenouille ambulante, Stuttler la cerise

Le soin méticuleux mis à ses recherches dans les archives de presse du début du vingtième siècle (merci Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France qui met à disposition de tous ses inestimables trésors, notamment les numéros de L’Auto de 1900 à 1944, ou ceux de L’Equipe de 1946 à 1950) nous offre des morceaux de bravoure et de grands plaisirs de lecture. Comme Paul Zeiger, sixième éphémère de l’histoire de l’équipe de France, surnommé « la Grenouille ambulante » et qui avait la fâcheuse habitude d’arriver en retard aux matchs. Ou Paul-Emile Bel, une seule sélection en 1925 et complexé par sa petite taille : « Quand des moqueurs lui lançaient « t’es ben trop petit ! », l’intéressé s’empressait de se recoiffer en brosse, histoire de gagner quelques centimètres » (Mathieu Valbuena n’a rien inventé). Ou encore Georges Stuttler, surnommé « Cerise » pour son caractère sanguin qui l’avait poussé, en club, à mettre KO un gardien adverse d’un direct dans la mâchoire ou à en blesser un grièvement d’un coup dans les reins. Mais que dire de Jean Fidon, l’arrière droit du CA Paris, dont le petit plaisir était de marquer un but à son propre gardien ?

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Laurent Henric amateur d’enterrements

Dans ses recherches (qui ont d’ailleurs alimenté plusieurs de ses articles sur Chroniques bleues), Raphaël Perry tombe parfois sur des perles ne concernant pas un éphémère mais tellement drôles qu’il ne peut résister au plaisir de les raconter. Ainsi, le gardien sétois Laurent Henric (4 sélections à la fin des années 1920) « avait une façon assez bizarre de rentrer dans ses matches. Il recherchait le passage... d’un enterrement. »

D’autres font part de leur grande émotion en entendant la Marseillaise avant le match, comme le Marseillais Mario Zatelli en 1939 contre la Pologne : « Il y a deux ans que j’attendais mes débuts en équipe nationale. Alors quand je suis entré aujourd’hui sur le terrain, quand j’ai entendu la Marseillaise... Brrr ! Jambes coupées, j’ai senti mes nerfs se crisper, le trouble m’envahir. » Tout comme Michel Jacques en 1947 face au Portugal : « Lorsque j’ai entendu la Marseillaise, ça m’a fait quelque chose. On aurait pu casser des noix avec mes jambes... »

Des débuts en forme de rêve ou de cauchemar

Tous pourtant ne font pas de mauvais débuts, à l’instar de Georges Moreel, appelé contre l’Angleterre en 1949, et qui marque après 35 secondes de jeu, un record de rapidité pour un éphémère ! Mais la France s’incline (1-3) et Morell n’est plus rappelé. Même chose pour Julien Faubert en 2006 : quelques semaines après la finale de la Coupe du monde perdue à Berlin, il récupère le numéro 10 de Zidane à la surprise générale et remplace Ribéry à la 69e minute. Dans le temps additionnel, il donne la victoire à la France en marquant le seul but du match... Pour sa première et dernière sélection.


 

A l’inverse, pour d’autres, ce passage unique peut tourner au cauchemar. C’est ce qu’a vécu le défenseur bordelais Mickaël Ciani en mars 2010 contre l’Espagne, trois mois avant une Coupe du monde à laquelle il rêve de participer. « Le France-Espagne est horrible pour lui, un cauchemar, témoigne Vincent Duluc. Ciani a été au mauvais endroit au mauvais moment et face au mauvais adversaire. » Idem pour Edmond Weiskopf en mars 1939. Hongrois naturalisé Français, cet attaquant est aligné en sélection contre son pays d’origine. Le match se termine à 2-2, mais Weiskopf a manqué deux occasions énormes et cherche en vain une explication : « Je n’y comprends rien. Dès que je touche le ballon, il s’envole. Il est beaucoup trop léger et je ne sais plus comment m’y prendre pour le maintenir à terre. »

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Un mélange de burlesque et de tragédie

Ce qui marque dans ces destins avortés, c’est le mélange de burlesque et de tragédie. Au-delà des anecdotes décalées, beaucoup de ces éphémères ont eu des vies brisées, soit par la guerre (surtout celle de 14-18), soit par la maladie, soit par des accidents qui ont touché leurs proches, ou des carrières hachées par les blessures ou des incapacités physiques, tel Steve Savidan contraint de déposer les crampons moins d’un an après sa première cape, en 2008. Difficile d’en tirer des conclusions, mais c’est comme si, d’une certaine manière, un grand nombre de ces éphémères-là étaient poissards. Et que leur sélection unique était peut-être ce qui leur était arrivé de mieux.

pour finir...

Raphaël Perry, Bleus éphémères, histoires fabuleuses et cruelles des 244 joueurs sélectionnés une seule fois en équipe de France. Editions Hugo Sport, 360 pages, 19,95 euros

Vos commentaires

  • Le 15 octobre à 15:25, par Nhi Tran Quang En réponse à : Bleus éphémères : une histoire de l’équipe de France par les marges

    Parmi les éphémères, il y a ceux qui ont été sélectionnés en phase finale de coupe du monde et qui n’ont jamais joué pour les bleus comme :
    Andoire Numa coupe du monde 30, Cesar Povolny coupe du monde 38, Jacques Grimonpon coupe du monde 54, Robert Mouynet Kazimir Hnatow & Raymond Bello coupe du monde 58, Johnny Schuth coupe du monde 66
    Esperons que Guendouzi connaitra au moins une sélection malgré sa présence dans les 23 lors du final four de la ligue des nations.

  • Le 21 octobre à 11:02, par Bruno Colombari En réponse à : Bleus éphémères : une histoire de l’équipe de France par les marges

    Ce ne sont justement pas des éphémères, puisque ces derniers sont définis par Raphaël Perry comme étant des joueurs sélectionnés une seule fois.

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