Raphaël Perry : « Chez les éphémères, on est passé de la consécration à la frustration »

Publié le 15 octobre 2021 - Bruno Colombari

On a parlé pendant 45 minutes du livre « Bleus éphémères » (Hugo Sport) avec son auteur Raphaël Perry, mais aussi des archives belges, de méthode de recherche, de Félix Vial, Georges Moreel, Raymond Domenech, Franck Jurietti ou Benoît Costil. Interview.

Raphaël Perry est journaliste sportif pour l’Agence France Presse en Nouvelle-Aquitaine où il couvre notamment le football et le rugby. Il a auparavant collaboré avec L’Equipe et les radios Sport’OFM et Wit FM. Il écrit aussi ponctuellement pour Chroniques bleues (voir ses articles).

Qu’est-ce qu’un éphémère et comment en es-tu arrivé à t’intéresser à eux ?

C’est un joueur qui n’apparait qu’une seule fois en sélection en équipe de France. J’ai trouvé cette angle à la quarantaine, après avoir couvert la Coupe du monde de rugby en 2015 pour l’AFP. J’avais envie d’écrire un livre sur le football, mais je partais des internationaux des Girondins, il y en a eu une cinquantaine depuis le début de l’existence du club. Notamment les derniers qui n’ont eu qu’une sélection : Jurietti, Faubert, Planus, Ciani... Mais je n’étais pas spécialement sur eux. Et puis en 2016, en une semaine, deux internationaux sont décédés : Jean Belver, celui qui a découvert Griezmann, et Rémi Vogel, l’Alsacien qui jouait à Monaco. Ils n’avaient qu’une seule sélection. Là, ça m’a fait tilt. J’ai commencé à chercher tous ceux qui n’avaient qu’une seule sélection en équipe de France, il y en avait 240. Et depuis, quatre de plus, soit 244.

Quels points communs y a-t-il entre eux ? Forment-ils une confrérie à part chez les internationaux ?

Tout à fait. Finalement ceux qui comptent deux, trois ou quatre sélections, ils sont presque anonymes par rapport aux éphémères. Il y a Jurietti qui sort du lot avec ses cinq secondes, c’est un peu l’exemple du joueur lambda qui a réussi à obtenir une sélection en équipe de France, c’est le but suprême pour tous les joueurs. Certains sont formatés pour devenir des internationaux, mais Jurietti, je ne sais pas si dans son cursus, il avait comme objectif d’être en équipe de France A. Il était dans les sélections de jeunes, mais franchir le cap et arriver en France A’ d’abord, puis en A, ce n’est pas évident. Finalement il n’y en a pas beaucoup : 920 internationaux sur tous ceux qui ont été professionnels depuis 1932, c’est très peu.

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« Avant la première guerre, ils partaient à douze, mais le douzième ne jouait jamais »

Avant guerre, il y avait très peu de matchs, trois ou quatre par an. Pas évident d’obtenir de nombreuses sélections dans ces conditions, surtout qu’il n’y avait pas de remplaçants. Aujourd’hui, avec cinq remplacements possibles, n’importe qui ou presque peut arriver en équipe de France. A l’époque, ils partaient à douze, mais le douzième ne jouait jamais, hormis Victor Denis en 1908, qui a remplacé son frère qui avait simulé une blessure et l’avait raconté quarante ans après.

As-tu suivi une trame précise pour parler de chacun d’eux ?

Tout dépend des infos que j’avais. Pour les contemporains, disons que depuis les années 1980, il y avait énormément d’articles publiés. Pour les premiers, j’ai lu L’Auto de 1903 à 1944 disponibles en ligne sur Gallica ]], toutes les rubriques football de toutes les éditions sur la période. Mais avant, je m’étais imprégné de tous les noms des joueurs et quand j’en voyais passer un, je retenais l’article, et j’ai fini par collecter plein d’informations. Pour aller plus en détail, il y avait des magazines spécialisés à l’époque, comme Match, Sporting, Miroir des Sports, Miroir Sprint, La Vie au grand air... où il y avait des informations. Pas des comptes rendus détaillés comme aujourd’hui, mais des infos sur la manière dont ils ont joué, comment ils se comportaient, leur apparence physique, leurs qualités techniques... Et puis c’étaient surtout des Parisiens et des Nordistes, donc j’ai cherché dans Le grand Echo du Nord de la France, avec des retours sur les matchs du dimanche en championnat, ça m’a permis de qualifier ces joueurs, d’avoir une image d’eux.

Il y avait beaucoup de matchs contre la Belgique dans ces années-là, donc j’ai été voir la KBR, l’équivalent de la BNF sur Internet pour la Belgique, et c’était beaucoup plus détaillé sur les jeux et les joueurs, les compte-rendus des matchs... Parce que le football n’était pas un sport de prédilection dans L’Auto à l’époque.

Comment t’es-tu documenté ?

Au départ je regardais les fiches Wikipédia, mais les dates de naissance et de mort n’étaient pas juste ou pas mentionnées. Même sur les prénoms il y avait des erreurs. Tu connais sans doute l’histoire de Rochet, qui pendant 108 ans n’avait pas de prénom dans les archives fédérales. On a fait des recherches avec Pierre Cazal et on a fini par trouver, c’est Ferdinand. C’est une fierté. Comme pour le plus jeune joueur de l’équipe de France : pendant longtemps on croyait que c’était Julien Verbrugge, et au final on a découvert qu’il s’appelait Félix Vial. Ils étaient trois frères, et c’était le plus jeune des trois qui a été sélectionné, à 17 ans et deux mois en 1911. Et c’était un éphémère d’ailleurs. Sinon, en plus des journaux et magazines, j’ai fait de grosses recherches dans les archives militaires d’époque et fiches d’état-civil bien documentées car je les ai tous trouvés.

Quel regard le journaliste que tu es porte-t-il sur ceux d’il y a un siècle ?

C’est le jour et la nuit. A l’époque, il y avait deux ou trois journalistes français qui assistaient au match, aujourd’hui on est dix millions de télespectateurs. Je m’appuie sur ce que mes ancêtres confrères ont pu noter et voir. Personne d’autre ne peut voir, il n’y avait pas d’images. Je me souviens de Georges Moreel contre l’Angleterre en 1949, l’éphémère qui marque le but le plus rapide de l’histoire. Il y a une archive de l’INA où on voit le coup d’envoi et l’action jusqu’au but, et donc on sait qu’il s’est passé 35 secondes. On peut chiffrer, comme pour Bernard Lacombe en 1978. Sinon, les buts marqués à la première minute, impossible de savoir si c’est au bout de 20 secondes ou 30.

« Les journalistes parisiens ne connaissaient pas les joueurs nordistes »

Entre deux journaux présents au match, il y avait des écarts de deux ou trois minutes. Il n’y avait sûrement pas d’horloge ou de chronomètre dans les stades, donc c’était à la montre du journaliste. Les joueurs n’étaient pas numérotés. Il y avait aussi des journalistes parisiens qui ne devaient pas connaître les joueurs nordistes, et inversement. D’ailleurs, souvent les joueurs ne se connaissaient pas entre eux et se découvraient lors du rassemblement d’avant-match, comme celui à Bordeaux contre l’Espagne en 1922.

As-tu eu des difficultés à interviewer les plus récents ? Quel accueil ont-ils fait à ta demande ? As-tu eu des refus ?

J’ai eu des refus, certains ne voulaient pas revenir sur cette période de leur carrière, d’autres au contraire étaient emballés d’en parler et ils voulaient savoir comment ça s’était passé pour les autres. Pour eux, c’était la fierté qu’on reparle d’eux, notamment les joueurs des années 1970. Ils étaient un peu les oubliés de l’histoire finalement. Il y a d’autres livres sur le sujet, comme celui de Jérôme Bergot, qui est complémentaire au mien.

Pour les Bordelais par exemple, j’avais déjà de la matière, puisque je suis les Girondins depuis 2000, je ne les ai pas spécialement interviewés pour ce livre. Pour les fantaisies de Domenech, comme Jurietti, Faubert ou Planus, j’avais déjà recueilli leurs sentiments à l’époque. Pour d’autres, je n’ai pas pu les avoir, mais j’ai une quarantaine d’interviewes sur les 64 qui sont encore en vie. Sinon, j’ai cherché des réactions dans L’Equipe, France-Football, Onze Mondial...

« Jean-Louis Zanon refusait d’être sélectionné en compétition pour pouvoir aller aux Jeux olympiques »

Albert Rust ne voulait pas être sélectionné avant que Bats soit champion d’Europe en 1984, pour pouvoir participer aux Jeux Olympiques [remportés par la France à Los Angeles en août de la même année, ndlr]. Du moins pas des matchs de compétition. Sinon il n’aurait pas pu jouer aux JO. Comme Jean-Louis Zanon, qui avait déjà une sélection avant, mais c’était en amical [1]. Et il m’a dit qu’il aurait refusé de jouer un match de compétition, parce qu’il voulait aller aux Jeux olympiques.

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Mais certains joueurs, j’aurais bien aimé leur parler, ils avaient sûrement d’autres choses à dire que les déclarations qu’ils ont faites à l’époque. Pierre Pleimelding, par exemple. Son père René était éphémère, comme lui, et j’ai retenu dans une interview qu’il disait que sa sélection, finalement, il l’a moins appréciée que le titre de division 2 de Lille en 1978. Est-ce qu’avec le recul, il aurait encore dit ça ? Le ressenti de l’éphémère peut évoluer avec le temps, on l’a vu avec Bernard Boissier.

Il est frappant de constater l’écart qui existe entre les conditions de jeu parfois burlesques et les anecdotes très drôles et d’un autre côté la dimension tragique de ces vies, surtout dans la première moitié du vingtième siècle. Comment as-tu joué sur les deux registres pour construire ton récit ?

Au départ, je ne les connaissais pas, ces joueurs, surtout les plus anciens. C’est en fonction de ce que j’ai découvert. Au départ, il y a des épisodes marrants de leur existence, mais le fait d’avoir une seule sélection peut être un drame. Parfois c’est une blessure, un s’est suicidé pour une histoire de coeur… J’arrivais à avoir quelques repères sur leur vie, comment ça se passait pour eux. On ne reste pas que dans le drame et l’émotion, il y a aussi de l’humour. Je ne me suis pas rendu compte que pour un joueur il pouvait y avoir des trucs drôles puis des trucs dramatiques. Pour chacun, c’était une expérience unique.

« Après 2006, Domenech tentait des coups avec Sinama-Pongolle, Piquionne ou Savidan »

J’ai dit dans l’article consacré au livre qu’une proportion importante d’entre eux étaient plutôt poissards, ils n’ont pas eu de chance dans leur vie…

Je n’ai pas traité ceux qui avaient plusieurs sélections, dont je ne peux pas dire si les éphémères sont plus poissards que les autres. Il n’y avait pas beaucoup matchs, donc peu de chances d’obtenir une sélection, et pour certains en avoir une c’était l’apogée de leur carrière, la consécration, certains me l’ont dit. Aujourd’hui, vu le nombre de matchs qu’il y a, n’avoir qu’une sélection entraîne de la frustration. C’est ce qui a changé avec le temps. On est passé de la consécration à la frustration. Steve Savidan, par exemple, est heureux de sa sélection (à l’automne 2008 contre l’Uruguay). C’est un joueur qui n’aurait jamais dû être sélectionné au départ. Je ne sais pas si un autre sélectionneur que Domenech l’aurait pris, je ne suis pas certain. Domenech voulait faire des coups, alors que Deschamps est plus conservateur dans ses choix.

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Certains sélectionneurs ont multiplié les éphémères alors que Deschamps semble laisser plusieurs chances aux joueurs qu’il lance. Quitte à mettre du temps à le faire…

C’est lié à la réussite de l’équipe de France à ce moment-là. Quand tu as des résultats, tu ne changes pas beaucoup ton groupe. Deschamps a eu de la réussite rapidement en 2014 au Brésil, donc c’était à la marge, ça concernait les postes d’arrière droit et de troisième gardien. Domenech se cherchait. Après 2006, il tentait des coups avec des attaquants comme Sinama-Pongolle, Piquionne, Savidan, mais aussi Benzema qui a éclôt à ce moment-là. Hidalgo n’a eu que sept ou huit éphémères, mais il a eu des résultats assez rapidement. Il connaissait bien les joueurs en tant qu’adjoint de Kovacs.

« Chimbonda est devenu un terme générique »

Dans quelle mesure peut-on dire qu’un éphémère est un joueur que le sélectionneur choisit pour une mauvaise raison, ou qu’il est un choix par défaut ?

Les choix par défaut, il y en a eu dans les années 1930 où la presse nordiste faisait pression pour avoir des joueurs nordistes en équipe de France. Plusieurs joueurs très moyens du Nord ont été retenus, mais ils n’étaient pas suffisamment forts. Et on revenait à des joueurs parisiens. Aujourd’hui, les sélectionneurs ne s’amusent plus en prenant des joueurs. Hormis Domenech, toujours, avec Chimbonda. Jano Rességuié et Vincent Duluc m’ont raconté l’annonce de la liste pour la Coupe du monde 2006, ils étaient estomaqués. Domenech avait un petit rictus, on avait l’impression qu’il se marre en annonçant Chimbonda. Maintenant, quand on annonce un joueur venu de nulle part, on le qualifie de Chimbonda. C’est devenu un terme générique. C’est fou quand même ! Les choix par défaut sont de plus en plus rares. Mais avec des listes à 23 joueurs et cinq remplaçants possibles, il peut y avoir des joueurs comme Aguilar, la quatrième ou la cinquième roue du carrosse. Pourquoi pas.

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Parmi les derniers éphémères que tu cites (Bakayoko, Pléa, Aouar, Corchia, Costil, Maignan, auxquels on pourrait ajouter Mukiele pour 2021), lesquels vois-tu conserver ce statut ?

Parmi ceux-là, il y a Maignan qui va sortir du lot, c’est a priori le successeur de Lloris. Pour Corchia c’est mort. Aguilar, ça va être compliqué après l’arrivée de Mukiele. Pléa, Deschamps préfère prendre Marcus Thuram qui joue dans le même club. S’il y a une tournée au Qatar en mars prochain, peut-être... Avec la raréfaction des matchs amicaux, seuls des joueurs confirmés vont être retenus. Pour Aouar, sa seule sélection c’était un amical contre la Finlande en 2020, donc il a encore la possibilité de jouer pour l’Algérie si en Bleu c’est barré. Bakayoko est tricard, surtout avec l’avénement de Tchouaméni. Et il y a Costil. J’ai appris que Maignan est indisponible pendant dix semaines. Costil va peut-être passer numéro deux en novembre. Et si Lloris se blesse, il va peut-être avoir une deuxième sélection, même si ce serait inattendu. Il fait un de ses meilleurs débuts de saison, si Bordeaux n’est pas vingtième c’est grâce à lui. Mais pour moi, il n’y a que Maignan qui va décrocher une deuxième sélection dans cette liste d’éphémères récents.

[1contre l’Espagne en 1983

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