Les quasi-Bleus (1/3) : ceux des sélections blanches

Publié le 25 septembre 2020, mis à jour le 15 avril 2021 - Pierre Cazal

D’Emile Fontaine à Mattéo Guendouzi en passant par Numa Andoire, Jacques Favre, Auguste « Napoléon » Schalbart, Jean Snella, Jacques Santini ou Loïc Perrin, ils sont 145 à avoir ciré le banc de la sélection sans jamais entrer en jeu. Ce qu’on pourrait appeler des sélections blanches.

Bleu à zéro sélection, ça paraît contradictoire. Pourtant, être sélectionné ne veut pas forcément dire être aligné, et ne sont gratifiés d’une « cape » que ceux qui sont entrés en jeu (même 5 secondes, comme Jurietti) au cours d’un match dûment estampillé A : ils sont 910 à ce jour.

Mais on en compte plus de 400 autres qui entrent dans la catégorie des Bleus à zéro sélection. Qui sont-ils ? Trois cas de figure se dégagent, et cette étude comportera donc trois volets, dont seul le premier sera traité aujourd’hui. Il correspond à ce qu’on appellera les « sélections blanches ».

De quoi s’agit-il ? Aujourd’hui, 23 joueurs sont sélectionnés, 11 titularisés, 3 autres peuvent entrer en jeu en match de compétition, jusqu’à 7, voire 8 en match amical. Les autres restent assis sur le banc de touche ou dans les tribunes et n’ont pas le droit à comptabiliser une sélection, ce sont donc des « sélectionnés blancs ». Dans le passé, les remplacements étaient interdits dans les matches de compétition, et tolérés en match amical, sur accord des deux parties, de façon très sporadique. Avant 1967, année où ils furent autorisés systématiquement, y compris en compétition (un, puis deux en 1976 puis trois en 1995), on n’en dénombre qu’une petite quarantaine en 307 matches, alors qu’après, bien rares ont été les matches où aucun remplaçant n’est entré en jeu !

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Matteo Guendouzi, appelé deux fois en 2019.


Six seulement depuis 2010

C’est dire que les sélectionnés blancs sont bien plus nombreux avant 1967 qu’aujourd’hui, où, multiplicité des remplacements aidant, on n’en compte qu’une poignée. Pour en donner un aperçu, sachez que depuis 10 ans et 140 matches, ils ne sont que 6, chiffre à comparer avec celui des néo-internationaux (pas moins de 70 !). Il s’agit de Loïc Perrin (2014), Jordan Amavi et Aymeric Laporte (2017), Matteo Guendouzi (2019) , ainsi que les deux gardiens Benjamin Lecomte et Mike Maignan, ce dernier totalisant déjà 10 sélections blanches.

Car les gardiens de but sont surreprésentés dans la liste des Bleus à zéro sélection : pas moins de 35 sur 145 depuis 1904, le recordman étant Jacques Favre (entre 1947 et 1950), gardien de Reims, Nice et Nancy, 11 fois sur le banc sans jamais entrer en jeu. Pourquoi ? Parce qu’on ne change en principe jamais de gardien en cours de jeu, sauf blessure ; les changements d’ordre tactique (le « coaching ») concernent surtout les attaquants et les milieux de terrain.

Les deux gardiens remplaçants sont donc quasi assurés de rester scotchés au banc de touche ; heureusement pour eux, les matches amicaux permettent de les récompenser, et aussi de les tester, de sorte que la majorité d’entre eux parvient à gagner des capes officielles ; nul doute que ce sera le cas de Mike Maignan bientôt. Par comparaison, Stéphane Ruffier, 5 sélections, en compte 18 autres blanches !

Autre remarque importante : si, pour les gardiens, le recordman des sélections est Lloris (116), et , dans le champ Thuram (142), ceux des sélections blanches sont respectivement de 11, on l’a vu pour Favre, et seulement de 9, pour Lido Albanesi (1921-1998), arrière du Havre AC. Une écrasante majorité des sélectionnés blancs (80%) ne compte qu’une ou deux présences sur le banc.

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Jacques Santini, appelé en 1976-77.


Une ou deux fois sur le banc avant de disparaître

Comment l’expliquer ? Tout simplement par le fait que les sélectionneurs savent bien que rester sur le banc sans entrer en jeu est une frustration, et qu’ils n’est pas question de l’infliger à répétition. Donc, soit ils donnent leur chance, à un moment ou un autre aux sélectionnés blancs, et ceux-ci saisissent l’occasion, auquel cas ils cumuleront les vraies sélections, soit d’autres joueurs sont convoqués et prennent place sur le banc : le turn-over est par conséquent important.

Enfin , pourquoi consacrer un article à des joueurs... qui n’ont pas joué officiellement en équipe de France, alors qu’ils sont déjà 910 à l’avoir fait ? Je répondrai : quelle est la différence entre un joueur qui a passé 5 secondes sur le terrain, voire une minute ou deux, et un sélectionné blanc ? Aucune... sinon que les uns ont droit à comptabiliser une sélection, et les autres pas. Donc, pourquoi pas en mettre quelques-uns à l’honneur ?

Je commencerai par Emile Fontaine, le tout premier, en 1904. Le capitaine du Gallia Club faisait partie des 12 joueurs emmenés à Bruxelles affronter les Belges , le 1er mai 1904. Il était expérimenté, leader même, mais le sélectionneur Robert-Guérin se mit dans la tête de trier au sort qui de lui ou de Georges Bilot (le frère de Charles, de valeur bien moindre que Fontaine) jouerait. Le sort fut défavorable à Fontaine, qui, ulcéré, refusa la sélection pour le match retour de 1905, alors qu’il était prévu comme titulaire (et Georges Bilot remplaçant , cette fois-ci !).

Puis j’évoquerai Jean Zimmermann, arrière de l’AS Française (1885-1960) qui, le malheureux, compta 5 sélections blanches en 1906 et 1908, et ne protesta jamais, faisant preuve d’un bel esprit sportif. On ne peut pas en dire autant du sélectionneur qui lui infligea cette frustration répétée, André Billy...

Au CFI (qui prit la place de l’USFSA en 1909 et imposa ses joueurs en équipe de France), Hyacinthe Sentenac (1886-1916) mérite la citation, avec ses 4 sélections blanches entre 1909 et 1911. C’était le pilier au milieu de terrain du fameux club des patronages parisiens, l’Etoile des Deux-Lacs, le club d’Henri Delaunay, secrétaire de la Fédération, et créateur de la Coupe du Monde et du championnat d’Europe.

La polyvalence de « Napoléon » Schalbart

La figure d’Auguste Schalbart, dit « Napoléon » (1889-1952) mérite aussi d’être brièvement évoquée. C’était un joueur moderne, dont la polyvalence étonne, ainsi que la longévité. A une époque où un arrière était un arrière, et un avant un avant, Schalbart a joué à tous les postes, y compris pour dépanner dans les cages ! Malgré son modeste 1,61 mètre, il savait imposer son dynamisme à l’arrière, et son sens de l’interception et de la relance. Il figura 4 fois sur le banc en 1913 et 1914, mais revendiquait aussi deux sélections effectives , en 1911 (contre la Bohême) et 1912 (contre l’Angleterre), sauf que c’était sous le maillot bleu... de l’USFSA, et non maillot blanc rayé verticalement de bleu et de rouge du CFI, seul reconnu alors par la FIFA... Devenu hôtelier en Lorraine , Schalbart a joué à plus de 40 ans et a même fondé le FC Nancy !

Mentionnons aussi le fameux Numa Andoire (1908-1994), plus connu comme truculent entraîneur de l’OGC Nice des années 50 que comme arrière, de qualité fort modeste, à Antibes ou au Red Star. Il compta 5 sélections blanches, notamment pendant la Coupe du monde 1930 où il n’entra pas en jeu.

Le cas du gardien de Nice et Antibes Joseph Bessero (1912-2003) est aussi très intéressant. Il a été 4 fois sur le banc de 1933 à 1939. C’était un « gardien volant » , très spectaculaire, mais le sélectionneur Gaston Barreau était réticent à le préférer à René Llense ou Julien Darui pour cette raison. Il n’aimait pas le show, privilégiait les gardiens sobres. Bessero a été fait prisonnier en juin 1940 et n’ a été rapatrié d’Allemagne qu’en mai 1945. Il a survécu à ce qu’on a appelé la « marche de la mort », quand les nazis ont évacué certains camps, faisant marcher par moins 20 degrés les prisonniers sous-alimentés et abattant d’une balle dans la nuque tous ceux qui tombaient d’épuisement. Il a ainsi couvert 800 kilomètres à pied, jusqu’à Münich, en s’accrochant grâce à son endurance de sportif.

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Jean Snella, devenu sélectionneur en 1966 avec José Arribas.


Jean Snella, tétanisé par le trac contre l’Italie

Pour terminer, quelques mots sur des noms célèbres : ceux de Jean Snella, et Jacques Santini, tous deux futurs sélectionneurs de l’équipe de France, qui ne connurent que le banc : Snella, en 1938 (tétanisé par le trac, il renonça à jouer contre l’Italie alors qu’il était titulaire), et Santini, en 1976 contre l’Irlande (Hidalgo ne fit entrer qu’un remplaçant. Il aurait pu faire appel à Santini, s’il avait voulu...).

Et enfin celui, moins connu, d’Eduardo « Lalo » Ithurbide, remplaçant en 1938 contre la Bulgarie. Cet ailier gauche franco-uruguayen comptabilisait pas moins de 7 sélections pour la prestigieuse « Celeste » , l’équipe d’Uruguay (alors auréolée du triplé Jeux Olympiques 1924 et 1928 et Coupe du monde 1930), entre 1932 et 1937, jouant contre l’Argentine et le Brésil, rien que ça... mais sous-estimé en France, où il était venu rejoindre ses compatriotes Cazenave et Duhart à Sochaux. On reprochait à ce merveilleux technicien sa lenteur (relative), et surtout le fait qu’il n’était pas un ailier de débordement, mais un faux-ailier, ce qui était en avance sur le temps !

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Eduardo Ithurbide, ex-international uruguayen dans les années 30


Tous ces joueurs, et bien d’autres, mériteraient de figurer dans les dictionnaires des Internationaux... mais ils n’ont pas eu de sélection officielle A, donc ils sont rejetés dans l’ombre.

Un second volet traitera des Bleus qui n’ont disputé que des matches dits « officieux », qui ne figurent pas dans les palmarès, alors pourtant qu’ils ont bien été joués sous le maillot bleu frappé du coq par une équipe de France dûment choisie par les sélectionneurs...officiels, eux !

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