Sélectionneurs des Bleus, les bonus (9/11) : Roger Lemerre

Publié le 18 décembre 2020, mis à jour le 21 juillet 2021 - Pierre Cazal

Il est le seul sélectionneur français à avoir remporté deux tournois, qui plus est à un an d’intervalle. Mais la victoire en Coupe des Confédérations en juin 2001 a été payée au prix fort l’année suivante. Pour quelles raisons ?

Outre deux Coupes du monde et deux Euros, l’équipe de France a aussi remporté une Coupe intercontinentale et deux Coupes des Confédérations. La Coupe intercontinentale opposait, en 1985, le champion d’Europe au vainqueur de la Copa America (l’Uruguay), et la Coupe des Confédérations était une extension de cette compétition, ouverte aux représentants des six confédérations formant la FIFA, à savoir, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique centrale, l’Océanie, en plus de l’Europe et l’Amérique du Sud.

En 2001, elle se déroulait en Corée du sud et au Japon, en prologue de la Coupe du monde 2002, qui allait se dérouler dans les mêmes pays. En tant que vainqueur de l’Euro 2000, la France était qualifiée pour y participer ; néanmoins, l’engouement était nul en France, et les joueurs eux-mêmes cherchaient à se défiler. Christophe Dugarry a confié qu’il y était allé « en marche arrière ».

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Une équipe alternative alimentée par les A’

Le sélectionneur Roger Lemerre accepta, devant l’insistance des grands clubs, de se passer des Zidane, Thuram, Henry, Trezeguet, Petit et Barthez, rien que ça ! Il aurait pu insister, la FIFA ayant depuis longtemps établi l’obligation pour les clubs de mettre les joueurs à disposition de leur sélection nationale pour les compétitions qu’elle organisait. Mais il préféra, sur le modèle d’Aimé Jacquet en 1997 [1], tester une équipe alternative, au cas où…

Il piocha donc dans l’équipe A’, coachée par Guy Stéphan, et appela Eric Carrière, Olivier Dacourt, Nicolas Gillet, Mickaël Landreau, Steve Marlet, Frédéric Née, Laurent Robert ou Willy Sagnol, auxquels il ajouta des néophytes comme Jérémy Bréchet ou Zoumana Camara, et des jeunes déjà testés, mais pas titulaires, comme Nicolas Anelka. Pour les encadrer, il disposait de quelques cadres expérimentés, comme Marcel Desailly, Bixente Lizarazu, Youri Djorkaeff, Christian Karembeu, Robert Pirès, Patrick Vieira et Sylvain Wiltord. Bref, il préparait la relève.

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« Certains joueurs se sont rendus compte du niveau international »

Le premier test, contre la Corée du Sud, fut positif : 5-0 ! Mais, comme les matches se succédaient tous les deux jours, un rythme aberrant, il opta ensuite pour un onze totalement différent. Bréchet, Camara, Coupet, Dacourt, Gillet, Née, zéro sélection, furent titularisés. C’était un coup de poker… raté. Défaite 0-1 face à l’Australie, consternation générale ; Desailly, qui n’a pas joué, donne le ton : « Après le match, les jeunes étaient désemparés, conscients d’avoir gâché une occasion unique ».

Quant à Lemerre, sans accabler les nouveaux, il tire la leçon : « Certains joueurs se sont rendus compte du niveau international, et ça va faire réfléchir tout le monde, y compris moi. » Et il ajoute : « Je dis depuis longtemps qu’un match de division 1 et un match international n’ont rien à voir. Ce n’est pas toujours une évidence pour les joueurs. »

Cela vaut condamnation pour les Bréchet, Camara, Gillet et Née, auxquels Lemerre ne fera plus appel… Pour arracher la qualification aux demi-finales contre le Mexique, il rameute les anciens, plus Carrière (qui marque par deux fois) et Marlet : 4-0 . La voie est alors libre, pour la demi-finale, gagnée contre un Brésil bis (2-1), puis la finale, remporté à Yokohama face au Japon (1-0).


 

Carrière et Marlet ont tiré leur épingle du jeu

L’équipe de France gagne son troisième trophée d’affilée et conserve son standing : elle apparaît d’ores et déjà comme la grande favorite par avance de la Coupe du monde, puisqu’elle est capable de gagner sans ses vedettes, et démontre qu’elle dispose de réserves de qualité. Si on veut regarder la bouteille comme à moitié pleine, on peut aussi constater que, même mise en difficulté, l’équipe a su trouver l’énergie nécessaire pour se reprendre, que son sélectionneur ; par deux fois à la mi-temps, a su être réactif et remonter les bretelles des joueurs, et qu’enfin, parmi les nouveaux, Carrière et Marlet ont parfaitement tiré leur épingle du jeu.

Mais Lemerre choisira, au contraire, de considérer que la bouteille était à moitié vide. Certes, il avait toujours eu l’intention de récupérer les Zidane, Henry, Trezeguet ou Thuram et d’en faire ses titulaires en 2002, mais il renoncera à injecter du sang neuf, et fera confiance en bloc aux anciens. Sauf qu’il n’avait pas anticipé que, non seulement il devrait se passer de Pirès blessé au genou avec Arsenal en mars, mais il perdrait aussi Zidane (touché à la cuisse en amical contre la Corée du Sud), puis Henry, expulsé face à l’Uruguay, sans compter que Djorkaeff et Dugarry avaient entamé leur déclin…

En renonçant à emmener des jeunes, comme Carrière, dont on peut comparer le style à celui de Griezmann (passes courtes en première intention, sens du but, souffle de marathonien) et Marlet (incisif), il se priva de solutions de rechange. « J’ai appris que dans le doute il faut s’abstenir », se justifia-t-il.

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Trop de néophytes en 2001, pas assez en 2002

En fait, à un an de distance, il commit les deux erreurs opposées ; intégrer trop de néophytes à la fois contre l’Australie, et ne pas en intégrer du tout lors de la Coupe du monde. Autant bouleverser les équilibres met en danger une équipe, qui n’a plus de repères (« Un vrai match en bois avec une équipe qui ne se connaît pas », dira Coupet de celle qui fut battue par les Australiens), autant le conservatisme installe les joueurs dans le confort et, sans qu’ils en prennent clairement conscience, entame leur motivation.

Le paradoxe voulut que, pour avoir fait preuve d’audace, et su corriger le dosage entre joueurs expérimentés et novices, Lemerre gagna la Coupe des Confédérations, alors que, quand il voulut (et crut) jouer la sécurité, en s’appuyant uniquement sur des joueurs expérimentés et coutumiers de la victoire, il échoua, au point de ne pas remporter un seul match en Corée, en 2002 !

On objectera sans doute que la Coupe des Confédérations 2001 n’était pas du niveau de la Coupe du monde 2002, et que gagner la première était un leurre. Mais peut-on considérer que le Sénégal, l’Uruguay et le Danemark étaient des adversaires d’un niveau très supérieur à la Corée, l’Australie, le Mexique et le Japon ? L’Uruguay fut éliminé aussi piteusement que la France ; le Danemark s’inclina en huitièmes de finale… comme le Mexique et le Japon, ces deux derniers battus d’un petit but d’écart seulement. Et quant au Sénégal, il a été battu en quart de finale par… la Turquie, qui n’a jamais passé pour un cador !

Donc, non, les adversaires de 2002 n’étaient nullement supérieurs à ceux de 2001, d’autant que la Corée et le Japon jouaient la France en 2001 devant leur public, et que leur détermination valait largement celle des Sénégalais, Uruguayens ou Danois en Corée !

Il faut donc se rendre à l’évidence : Roger Lemerre n’a pas su capitaliser sur le succès obtenu à la Coupe des Confédérations, en 2001.

[1Lors du Tournoi de France avec l’Italie, l’Angleterre et le Brésil

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