Pierre Arrighi : « les Européens créaient le championnat mondial dans de telles conditions qu’ils ne pouvaient pas le remporter »

Publié le 8 novembre 2022 - Bruno Colombari

Pierre Arrighi, l’auteur du livre « Trois naissances du championnat du monde de football », raconte ses recherches aux sources de la création de la Coupe du monde, du rôle de la FIFA et de la FA anglaise et des implications dans le football d’aujourd’hui.

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Pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours d’historien du football ? Est-ce votre première publication en français ? Pourquoi en autoédition ?

Je suis né à Montevideo en 1954. Mon père était Français. Il a dirigé le Lycée Français de Montevideo pendant plus de 20 ans. J’ai vécu en Uruguay jusqu’en 1976. Depuis je vis en France. J’ai exercé pendant 20 ans en tant que professeur d’art à l’Université de Picardie. Dans ce contexte, j’ai travaillé la recherche en arts. Là j’ai commencé des recherches en histoire du football, le football étant pour moi un art de l’action.

Ce qui m’a poussé à mener un travail de recherche systématique c’est la lecture de certains livres publiés par des universitaires français qui à mon sens, colportaient sans esprit critique et sans véritable étude des archives un certain nombre de légendes et de contrevérités qui empêchent de comprendre la véritable histoire du sport et notamment la véritable histoire des origines du football international et mondial, et qui malmenaient gratuitement le football uruguayen.

Une question revenait toujours : quel est le premier championnat du monde véritable du football, c’est-à-dire le premier championnat du monde ouvert à toutes les catégories de footballeurs. Comme vous le savez, le maillot uruguayen porte quatre étoiles qui signifient quatre titres mondiaux de valeur sportive équivalente. De ce point de vue, les championnats olympiques de 1924 et 1928 ont une valeur équivalente aux coupes du monde de la FIFA à partir de 1930.

« J’ai compris le rôle avant-gardiste joué par la fédération française en 1924 et par Jules Rimet en 1928 »

À l’époque je n’avais pas de réponse précise à ce sujet. Qui a raison ? Les livres publiés par les présidents de la FIFA en 1954, en 2004 et en 2017 qui disent que ces deux premiers championnats étaient amateurs ? Ou les quatre étoiles uruguayennes ? Je me suis rendu compte alors que les recherches faites par les historiens uruguayens se limitaient aux archives uruguayennes. Étant donné que le tournoi olympique de 1924 a été organisé à Paris, et que le tournoi olympique suivant a été organisé à Amsterdam sous la coupe du Français Jules Rimet, il fallait explorer du côté des archives françaises.

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Je me suis donc rendu à la bibliothèque de la Fédération française qui m’a ouvert ses portes. J’ai vite compris qu’il y avait là un certain nombre de clés qui permettaient de remettre en cause la totalité du récit historique tel qu’on le trouve aujourd’hui dans les livres universitaires produits en France et en Angleterre, et dans les livres « de la FIFA ». J’ai compris le rôle avant-gardiste joué par la Fédération française en 1924 et par Jules Rimet en 1928, qui ouvrent le championnat olympique à tous les footballeurs et proclament le Tournoi Mondial universel. En étudiant les éditoriaux rédigés par Henri Delaunay, j’ai compris que la ligne universaliste française s’était imposée en 1924.

Je me suis dit alors qu’il fallait systématiser ses découvertes et qu’à partir de ces indices beaucoup d’autres questions devaient être soulevées et clarifiées.

J’ai pensé à l’époque que mon premier public, celui qui avait le plus intérêt à accueillir mes recherches était celui de mon pays natal, l’Uruguay. J’ai donc commencé à publier en espagnol. Mon premier ouvrage a consisté à expliquer comment la Fédération française de football avait créé et réglementé le premier championnat du monde universel reconnu comme tel, en 1924.

Je me heurtais alors à une quantité d’objections. On me disait que les Jeux olympiques avaient été amateurs depuis le début et que Rimet lui-même dans son « Histoire merveilleuse de la coupe du monde de football » (1954), niait toute implication de sa part dans les championnats olympiques de Paris et d’Amsterdam. J’ai donc travaillé pendant quatre ou cinq ans sur ces deux sujets, et publié les deux livres qui constituent les pierres fondamentales de mon travail : « Les Jeux olympiques n’ont jamais été amateurs » et « 36 mensonges de Jules Rimet ».

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« Le livre de Rimet n’est pas un témoignage historique, mais une fiction autobiographique »

Je crois avoir démontré alors de manière très précise et très documentée ce que Pierre de Coubertin s’est employé à expliquer jusqu’à la fin de sa vie. Que les Jeux olympiques ne sont devenus amateurs qu’après sa démission, et qu’entre 1894 et 1930 les pouvoirs olympiques se sont refusé eux-mêmes le droit d’établir une loi internationale fixant les critères d’admission des athlètes. Par ailleurs j’ai pu comprendre aussi que le livre de Rimet n’était pas un témoignage historique mais une fiction autobiographique dont le but principal était d’exalter de manière très particulière les qualités de son auteur.

Le livre que je publie aujourd’hui est mon premier ouvrage en français. Il résume l’ensemble de mes recherches et présente d’une manière vivante les actions positives et négatives des dirigeants internationaux de football et l’histoire de leurs résultats. C’est encore une fois un livre en auto-édition. Le travail mené n’a pas permis d’atteindre le but que j’espérais : ouvrir un débat franc et sincère au niveau international, et sortir des légendes éculées. J’ai présenté le manuscrit à plusieurs éditeurs en France sans succès. Les chercheurs français que je connais bien et sont très sympathiques, ne m’aident pas dans ce sens, à la seule exception de celui qui est à mon sens le premier historien du football français et le plus indépendant d’esprit, Pierre Cazal.

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Il existe une littérature sportive abondante sur l’histoire du football en général et de la Coupe du monde en particulier. En quoi votre livre se démarque-t-il ?

Comme je vous le signale dans ma précédente réponse, il existe en effet une littérature sportive abondante sur l’histoire du football, néanmoins il faut relativiser. À mon sens, il n’y a que quatre ou cinq livres importants qui proposent un récit global de l’histoire du football, et notamment sur la question clé de la genèse du championnat du monde suprême du football. Il y a les deux livres commandés par les présidents de la FIFA, Blatter en 2004, Infantino en 2017. Il y a le livre d’Alfred Wahl, « La balle au pied », puis celui de Paul Dietschy, « Histoire du football ». Tous ces livres émanent d’une même école universitaire, fondée par un Anglais, Tony Mason, à la fin du XXe siècle. Et traînent les mêmes légendes, les mêmes récits officiels, les mêmes contes de fées, qui d’une manière ou d’une autre leur sont imposés par les grandes organisations qui les embauchent.

Ces légendes empêchent de comprendre l’histoire du sport et l’histoire du football car, à force d’être rabâchées, elles sont très fortement ancrées dans l’imaginaire populaire et servent très bien les intérêts des deux grandes organisations sportives, la FIFA et le mouvement olympique. Les remettre en cause est la meilleure façon de se retrouver tout seul. Mais c’est aussi à mon avis, la seule manière d’obtenir qu’un jour la culture du mensonge qui s’est installée dans le mouvement sportif cesse un jour, et que s’ouvre la voie à un fonctionnement moderne, démocratique et sain des appareils dirigeants.

Mon livre se démarque donc sur plusieurs aspects.

En premier lieu, il quitte cette histoire du sport qui présente le travail des dirigeants comme étant toujours positif, consensuel, sainement porté par l’esprit sportif, et qui se limite la plupart du temps à énoncer les unes après les autres des dates, des anecdotes, des événements, dont on ne comprend jamais les mécanismes de fond. Il apporte donc, à mon sens, quelque chose de fondamental : des concepts et des niveaux d’analyse.

« Le mouvement olympique est devenu définitivement amateur en 1930 »

En deuxième lieu, il s’attaque aux légendes qui constituent un épais écran de fumée qui empêche d’accéder à la compréhension des faits majeurs, des conflits majeurs, des reculs majeurs, et enfin des avancées majeures. Parmi ces légendes on peut signaler celle qui rabaisse les Jeux olympiques de la période de Coubertin à des jeux amateurs. On peut signaler aussi une des conséquences de cette légende, l’idée selon laquelle les tournois olympiques dirigés par la FIFA en 1924 et 1928 ont été eux aussi amateurs.

Une autre légende, peut-être la plus importante, et celle qui consiste à exalter le rôle soi-disant avant-gardiste joué par la Football Association anglaise durant la période pionnière du football international et mondial. C’est parce que les organisations sportives internationales, qui sont fondamentalement européennes, et qui ont diffusé dans le monde le sport moderne dont le berceau se trouve en Angleterre, cachent l’action négative exercée par les dirigeants britanniques durant des décennies que l’histoire du sport se trouve aujourd’hui à ce point occultée, à ce point déformée. Et qu’elle n’est pas fondamentalement la recherche de la vérité des faits et de ses mécanismes, mais l’entretien d’un récit dans le but principal est de cacher les pages sombres.

Ce rôle néfaste joué par la Football Association, en ce qui concerne le football international durant la période 1902-1930, a connu un point culminant lorsque le comité olympique britannique a pris le pouvoir au sein du mouvement olympique et renversé sa loi internationale fondamentale en amateurisant les JO. C’est par l’action du comité olympique britannique menée depuis 1925 contre la ligne universaliste de Coubertin que le mouvement olympique est devenu définitivement amateur en 1930.

L’Auto du 10 juin 1924 (BNF Gallica)

Pour le football qui est professionnel ne serait-ce que partiellement depuis sa naissance (rappelons qu’il existe en France un championnat professionnel depuis 1897 et qu’en 1910 sur la côte atlantique des États-Unis se développent deux championnats professionnels), l’amateurisation forcée des championnats olympiques en 1908 à Londres, en 1912 à Stockholm, en 1920 à Anvers, puis à partir de 1930 dans tout le cadre olympique est un désastre.

Vous montrez à quel point la FIFA, au début du vingtième siècle, a été faible devant l’hégémonie de la FA anglaise, pour qui le football était en quelque sorte sa propriété. D’ailleurs, l’IFAB, créée en 1886, existe toujours et continue à régenter les règles du jeu, même si la FIFA a son mot à dire… Le combat d’influence que vous décrivez au début du livre existe-t-il toujours ?

Il m’est toujours très difficile de comprendre pourquoi les dirigeants du football d’Europe continentale et les intellectuels français quand ils écrivent sur l’histoire du sport et du football manifestent une telle anglophilie. Robert Guérin, le véritable fondateur de la FIFA, et à mon sens le plus grand président de la FIFA de tous les temps, avait voulu créer la coupe d’Europe en 1906, et celle-ci a été sabotée par la direction de football anglais avec la bénédiction de nombreuses associations qui pourtant quelques semaines avant avez voté ce projet. Il y avait derrière l’Angleterre, le bloc amateuriste — les associations de Belgique, des Pays-Bas, du Danemark, du Luxembourg et de la Suède — et bien évidemment les trois autres associations britanniques qui suivent depuis toujours l’association centrale. Ce groupe a préféré défendre une vision monarchique du football plutôt que chercher à développer ce sport dans le sens populaire.

Cette trahison fonde la FIFA. Et il y a tout ce qui s’ensuit : l’interdiction par la présidence anglaise de la FIFA d’organiser tout championnat, la volonté de rabaisser le tournoi olympique au niveau d’un championnat d’exhibition entre équipes amateurs, le plan anglais pour liquider la FIFA en 1919, le boycott britannique contre le championnat olympique de Rimet en 1928, les démissions successives des associations britanniques, et surtout cette idée fondamentale que les dirigeants de Londres ont su imposer petit à petit dans la tête des dirigeants continentaux : le football non britannique est toujours inférieur.

Il y a toujours des historiens français qui contestent les titres mondiaux obtenus pendant la période durant laquelle les Anglais ont refusé de participer aux championnats olympiques et au championnat du monde organisé par la FIFA, sous prétexte que les Anglais étaient toujours les meilleurs. Et il y a toujours cette idée, indispensable à l’unité du football européen, de ne pas dénoncer et de ne pas parler des agissements des dirigeants de Londres pendant cette longue période.

« La chute de Blatter et de Platini scelle la volonté des dirigeants anglais de revenir au sommet du football mondial »

Le conflit qui est apparu en 1902 entre les dirigeants du football anglais et les dirigeants français qui voulaient créer la FIFA est toujours vif aujourd’hui. Si l’on excepte la parenthèse Havelange, la FIFA n’a été dirigé jusqu’à aujourd’hui que par des Anglais ou des Français, même si en apparence à la tête de l’organisation il y des Suisses. Sous Blatter, l’influence est française, il y a un certain universalisme, à travers le secrétariat général et des conseillers tels que Jérôme Champagne ou Michel Platini. Cela a donné pour résultat le récit qui a été publié à l’occasion des 100 ans de la FIFA et qui a été rédigé par trois chercheurs français.

La chute de Blatter et de Platini scelle la volonté des dirigeants anglais de revenir au sommet du football mondial. Derrière l’actuel président, il y a la Football Association. En témoigne le récit historique du service de la communication de la FIFA, du musée de la FIFA à Zurich, du livre du musée de la FIFA, avec ses thèses farfelues et partisanes qui vont toutes dans le sens d’un point de vue étroitement anglais.

Saviez-vous que depuis 2017 les publications de la FIFA nous expliquent que le championnat du monde de football a été inventé par la Football Association anglaise en 1908 à Londres ? Et que c’est une équipe d’Angleterre et non une équipe britannique qui a gagné ce championnat du monde ? Saviez-vous que les publications actuelles de la FIFA nous disent que l’action des Français au sein de cette organisation avait fait de la fédération internationale un organisme de papier et que ce n’est que par l’action magique et généreuse des dirigeants anglais que la FIFA est devenue solide et puissante ?

Nous nous trouvons aujourd’hui au point culminant d’une culture du mensonge anglais qui est né en 1905. A l’époque on expliquait à Robert Guérin que le football continental était nul, et qu’il n’était pas possible d’organiser un championnat international tant que la fédération internationale n’atteindrait pas un niveau de développement maximal. Ce raisonnement absurde, qui place la charrue devant les boeufs, le soi-disant développement organisationnel avant l’action sportive, est contraire à toute l’expérience et à toutes les réalisations footballistiques de l’histoire. Mais elle reste un des fils conducteurs des récits : le grand football anglais, et le football enfantin, immature, souvent tricheur, du reste du monde.

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Les capitaines de l’Uruguay José Nasazzi et et de l’Argentine Manuel Ferreira avant le coup d’envoi de la première finale de la Coupe du monde, le 30 juillet 1930.

Comment expliquer que la Copa América ait été créée en 1916 en Amérique du Sud, qu’elle ait eu lieu tous les ans à partir de cette date, alors qu’aucune confédération sud-américaine n’avait encore été fondée, et que par ailleurs, la FIFA, constituée en 1904 pour organiser le championnat d’Europe, avec en son sein tout de suite quatre ou cinq vieilles associations, n’a jamais pu accomplir cet objectif ? Le championnat d’Europe projeté en 1905 n’a pu se réaliser qu’en 1960, 55 années plus tard. Sans l’intervention d’une puissante force négative œuvrant dans le sens contraire du développement on ne peut pas l’expliquer.

Le récit pro anglais que véhicule aujourd’hui la FIFA a été élaboré par un journaliste anglais dont le nom ne doit pas être diffusé. Il est de très mauvais augure. Tout semble indiquer que l’actuelle présidence de la FIFA prépare l’idée d’une éventuelle candidature britannique en vue de l’organisation du championnat du monde des 100 ans en 2030. Si tel était le cas, ce serait le comble du mensonge historique : les dirigeants anglais se sont opposés à la naissance de la FIFA, à la création de son championnat international, à l’avènement du championnat olympique de football ouvert à tous les footballeurs, à l’avènement de la coupe du monde de la FIFA en 1930.

La naissance de la Coupe du monde actuelle semble être le fruit d’un combat sur trois fronts : la FA contre la FIFA, le football amateur contre le football professionnel, l’Europe contre l’Amérique. Est-ce juste de la résumer ainsi ?

De mon point de vue, comme vous le savez puisque vous avez lu mon livre, le premier grand championnat du monde de football ouvert à tous a eu lieu en 1924 à Paris dans un contexte d’harmonie entre le président de la FIFA, Jules Rimet, et le président du Comité Olympique International, Pierre de Coubertin. Il suffit pour le constater de lire les éditoriaux de la presse officielle française, France football, un hebdomadaire qui appartenait à Jules Rimet et dont le chef de rédaction était Henri Delaunay.

Cette Première coupe du monde -puisque le tournoi olympique de 1924 suit le système de coupe avec tous les matchs éliminatoires- est en rupture avec la politique que la Football Association anglaise avait imposé au football continental et au football olympique depuis 1908 dans le but de le rabaisser. C’est une rupture parce que la direction du football anglais qui a présidé la FIFA entre 1906 et 1918, alliée aux associations amateures continentales et notamment aux associations belge, suédoise et hollandaise, établit des règlements olympiques amateurs de son propre chef.

Et en 1924, Jules Rimet, président de la fédération française et président de la FIFA, mais aussi salarié du Comité Olympique Français, se met d’accord avec Coubertin pour universaliser le championnat de football. En 1928, il y a aussi une lutte entre la direction française du football mondial et la Football Association anglaise puisque celle-ci, mécontente du règlement professionnaliste que Rimet vient d’imposer, tente de développer un boycott mondial contre le tournoi d’Amsterdam et quitte la FIFA une nouvelle fois. Mais alors, l’adversaire principal du président de la FIFA ce ne sont plus les Anglais, dont le rôle négatif laisse désormais indifférent, mais le mouvement olympique dans son ensemble.

Lors du congrès olympique de 1925 à Prague, les Britanniques obtiennent une véritable contre-révolution sportive en imposant alors deux choses : un, que le mouvement olympique puisse désormais décider des conditions d’admission des athlètes ; deux, l’exclusion des Jeux de tous les athlètes ayant reçu des salaires au titre de professionnalisme ou d’indemnisation.

« En 1928, le tournoi olympique d’Amsterdam se réalise dans les conditions voulues par le président de la FIFA »

Rimet développe alors une action tactique qui, à mon sens, constitue le sommet de sa carrière dirigeante. Il fait passer au sein de la FIFA toute une série de décisions statutaires qui transforment la FIFA amateur des Anglais en FIFA ouverte et professionnaliste des Français. En 1927, au congrès d’Helsinki, il décide de mener une lutte frontale contre la nouvelle direction du CIO, qui est entre les mains des Britanniques, des Belges et des Suédois. Il impose un chantage : si le CIO n’accepte pas les règlements ouverts de la FIFA en tant que règlements olympiques le football n’ira pas à Amsterdam.

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L’équipe d’Uruguay championne olympique 1928 à Amsterdam (Wikipedia)

La direction olympique cède en août 1927. Et le tournoi olympique d’Amsterdam se réalise dans les conditions voulues par le président de la FIFA. Mais il n’en demeure pas moins qu’une telle manœuvre ne pourra plus se répéter. Le congrès olympique de Berlin, qui aura lieu en 1930, va décider de manière définitive qu’à partir de 1932 seuls les amateurs pourront participer aux JO. Et si la FIFA s’y oppose, elle sera exclue du mouvement. Dans ces conditions, le président français de la FIFA décide de sauver son championnat ouvert. Et pour le maintenir dans les conditions réglementaires antérieures, il le sort du cadre olympique.

Ainsi nous avons déjà deux phases et deux conflits. En 1924, un conflit entre la FIFA française et la Football Association anglaise, qui est un conflit entre universalisme et amateurisme, entre égalité et inégalité. En 1928, on a un conflit entre la FIFA française et le nouveau CIO, qui est encore une fois un conflit entre universalisme et amateurisme, entre sport démocratique et sport aristocratique, entre Français et Britanniques.

Mais il se produit entre-temps un autre conflit qui interfère avec ce conflit principal. À la fin de l’année 1926, l’Italie et les pays d’Europe centrale, conscients de l’avantage technique et tactique des équipes sud-américaines très bien préparés par la Copa America, demandent à la FIFA l’autorisation d’organiser un championnat d’Europe. C’est notre droit, disent-ils. Rimet et le comité exécutif de la FIFA, unis par la même crainte de voir leur monopole sur la zone ébranlé par une confédération européenne, interdisent le projet. Rimet se comporte alors objectivement en adversaire du développement du football européen, et tout aussi objectivement, avantage les équipes sud-américaines.

Se développe alors, notamment parmi les dirigeants italiens, hongrois, tchécoslovaques et autrichiens, mais aussi parmi les dirigeants français, un double sentiment. D’une part, ils ne veulent plus faire cadeau de titres mondiaux aux équipes sud-américaines tant qu’une coupe d’Europe équivalente à la Copa América ne sera pas mise en place. D’autre part, ils freinent la politique menée par Rimet à la tête de la FIFA qui est contraire à leurs intérêts.

« En 1929, la ville de Montevideo gagne par abandon des autres candidatures »

C’est ce qui explique pourquoi, lorsque le choix du lieu où devra se dérouler le premier championnat du monde de la FIFA est soumis à la discussion du congrès de Barcelone en 1929, les associations européennes, et plus particulièrement l’Italie, seule candidature sérieuse du continent, décident de ne plus jouer le jeu de Rimet. La ville de Montevideo gagne par abandon des autres candidatures. Mais le soir même, les associations européennes décident en bloc de ne pas s’y rendre. Et Rimet, qui se retrouve alors totalement isolé, devient complice d’une stratégie dangereuse, consistant à faire pression sur les organisateurs uruguayens en multipliant les exigences financières dans le but d’obtenir leur retrait.

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C’est ainsi que se cristallise un troisième conflit, une troisième phase, ou la contradiction principale -comme on a l’habitude de dire- n’est plus entre amateurisme et universalisme, mais entre associations européennes et projet mondial, autrement dit entre intérêts européens et intérêts généraux. Et tout ça parce que pour la deuxième fois de l’histoire, le projet de championnat continental européen est liquidé par les dirigeants européens eux-mêmes pour des raisons qui ne sont pas sportives.

Les conflits entre Europe et Amérique étaient déjà sous-jacents depuis 1924. Après la finale de Colombes, des dirigeants Suisses ont tenté de dévaloriser le titre conquis par la Celeste. Cette attitude anti-sportive est devenue plus importante en 1928 à Amsterdam avec des actions négatives menées par les dirigeants hollandais et allemands, et un regain d’abstentionnisme de la part des associations d’Europe centrale.

Vous montrez aussi combien l’Europe, au-delà des équipes britanniques, a été réticente à aller vers un championnat du monde absolu, tel que vous le définissez. Est-ce parce que l’Uruguay avait gagné les JO de 1924 et 1928 ?

Il y a d’une part la conviction, comme je viens de le signaler, que le fait de continuer à jouer des championnats du monde sans avoir organisé au préalable le championnat d’Europe était en quelque sorte absurde et contre-productif : les Européens organisaient le football mondial et créaient le championnat mondial mais dans de telles conditions qu’ils ne pouvaient pas le remporter. Ils avaient la terre, ils labouraient la terre, ils plantaient, mais c’étaient les autres qui récoltaient les fruits. Et ce sentiment de se sacrifier bêtement, d’organiser des championnats pour mieux les perdre, devenait particulièrement fort là où les dirigeants étaient ambitieux sportivement, en Italie, en Hongrie, en Autriche, en Tchécoslovaquie.

Ces cadeaux que les Européens faisaient au Sud-américains, sans le savoir en 1924 et à contrecœur en 1928, ils ne veulent plus les faire en 1930. Et c’est là que Rimet se retrouve entre deux feux : le mouvement olympique l’empêche de poursuivre son championnat du monde ouvert dans le cadre des JO, et les associations européennes l’empêchent de lancer son championnat du monde en dehors des JO s’il n’a pas mis en place au préalable le championnat d’Europe.
Voyez la situation.

En 1924, l’équipe uruguayenne semble intrinsèquement supérieure à toutes les autres équipes européennes. En 1928, cette situation se confirme mais ce qui la rend plus grave c’est la participation de l’Argentine qui écrase ses adversaires. À quoi bon rejouer en 1930 un championnat du monde à Rome alors que l’Argentine et l’Uruguay vont revenir et de nouveau nous écraser ? C’est une sorte de boycott sourd qui se décide au cours du congrès de Barcelone contre cette perspective et qui s’affirme lorsque Rimet rejette le projet financier italien, contraire aux intérêts de la FIFA.

En abandonnant l’organisation du championnat du monde aux Uruguayens, les Italiens font un calcul très simple : personne ne se rendra à Montevideo sauf les équipes américaines ; il ne s’agira donc pas d’un championnat mondial mais d’une nouvelle édition de la coupe américaine ; il sera donc possible à ce moment-là de proposer en Europe, sans passer par la FIFA, l’alternative tant attendue, et enfin de compte légitime, d’une coupe équivalente, la coupe européenne à Rome.

C’est donc à la fois une action de sabotage qui est menée contre le football sud-américain, trop facilement triomphant. Et une action de sabotage contre la politique de la présidence de la FIFA, non parce qu’elle cherche à organiser un championnat du monde, mais parce qu’elle obstine à empêcher l’avènement du championnat d’Europe.

Vous mettez à mal la légende qui veut que Jules Rimet a imposé le principe d’une Coupe du monde. D’après les éléments que vous apportez, c’est l’AUF qui a sauvé l’édition 1930 dont les Européens, dont beaucoup l’ont boycottée, ne voulaient plus. La FIFA a-t-elle réécrit l’histoire ?

On dit très souvent que la FIFA a été créé avec l’objectif d’organiser le championnat du monde. En réalité, la FIFA est née en tant que fédération européenne dans le but de créer le championnat d’Europe. Comme ce championnat a été saboté, il ne restait aux associations que l’alternative du championnat olympique. Or le championnat olympique, par définition, est un championnat du monde potentiel. Le championnat olympique devient un championnat du monde, du point de vue de la culture olympique, à partir du moment où s’affrontent sur le terrain des équipes d’Europe et des équipes américaines. C’est ce qui s’est produit en 1924, et que la fédération française a désigné « Tournoi Mondial universel ».

Rimet, qui à ce moment-là travaille pour le Comité Olympique Français, transforme le championnat olympique en championnat du monde ouvert à tous les footballeurs. Il se propose même de l’étendre en créant une phase éliminatoire continentale. Ce n’est qu’en 1927-1928, lorsque le conflit avec la direction de mouvement olympique devient de plus en plus insurmontable, que les associations de France et d’Italie élaborent les premiers projets en vue de la création d’un championnat du monde de la FIFA en dehors des jeux.

Ces propositions ne faisaient que reprendre ce que la direction olympique disait à la FIFA avec très peu de sympathie : si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à sortir votre championnat du monde des JO et à l’organiser de votre côté. En 1928, Rimet voulait à tout prix maintenir le football à Amsterdam pour deux raisons. D’abord, son conflit contre la direction olympique était devenu sa grande affaire personnelle. Ensuite, le secrétaire général de la FIFA, Carl Hirschman, fondateur de la FIFA, tenait absolument à l’organisation de ce championnat dans sa ville natale.

Ce n’est que lorsque la tenue du tournoi olympique de football dans des conditions réglementaires ouvertes a été définitivement garantie, que Rimet a pris la décision d’organiser, au plus tôt en 1930, son propre championnat du monde.

Il se produit alors un double mouvement de contestation. D’une part, les associations européennes qui au sein de la FIFA forment le bloc amateuriste et défendent le recul des JO, ne voient pas d’un très bon œil l’idée d’organiser ce qui, en fin de comptes, sera une nouvelle fois un championnat du monde ouvert, avec des joueurs professionnels. D’autre part, les associations européennes qui mettent comme condition préalable l’organisation du championnat d’Europe. Ces deux mouvements conduisent au sabotage du vote à Barcelone. Et tout de suite après, à un mouvement général dans le sens de ne pas se rendre à Montevideo.

« Le plan de Jules Rimet ? Organiser en parallèle une coupe d’Amérique en Uruguay et une coupe d’Europe à Rome, puis éventuellement une finale mondiale entre les vainqueurs à Montevideo »

A ce moment-là, il y a une rupture entre Rimet et les dirigeants italiens qui viennent de casser son plan. Pour se sortir d’affaire, le président de la FIFA, qui est un maître de la manœuvre, concède la stratégie suivante : les associations européennes s’abstiendront massivement et formuleront des exigences matérielles et financières croissantes aux Uruguayens jusqu’à obtenir leur retrait. Mais ça ne marche pas. Les dirigeants uruguayens négocient. Font des concessions. Mais n’abandonnent pas.

Début 1930, les Italiens se lancent dans leur boycott. Ils annoncent l’organisation d’une coupe d’Europe à Rome et l’abandon par l’Uruguay du projet mondial, ce qui est faux. Rimet voit alors une possibilité. Il se rapproche des dirigeants italiens et leur propose un plan : organiser en parallèle une coupe d’Amérique en Uruguay et une coupe d’Europe à Rome, puis éventuellement une finale mondiale entre les vainqueurs à Montevideo. Il ne s’agit plus du championnat du monde véritable, mais d’une liquidation du championnat du monde véritable et son remplacement par une miniature sans grande valeur.

C’est cette proposition que le président de la FIFA, au moment où aucune des associations européennes n’est inscrite pour le championnat du monde, présente aux dirigeants uruguayens le 10 mars 1930. C’est son dernier mot. Mais l’association uruguayenne rejette l’idée radicalement. Elle se retrouve alors dos au mur. Et Rimet laisse entendre qu’il ne peut plus rien faire. Par conséquent, le championnat du monde que les Uruguayens s’obstinent à organiser ne sera pas reconnu comme tel.

L’Auto du 31 juillet 1930 (BNF Gallica

C’est alors que l’association uruguayenne donne l’ordre à son délégué en Europe, qui est vice-président de la FIFA, Enrique Buero, d’obtenir par la voie politico-diplomatique ce qui n’a pas pu abouti par la voie sportive. Buero négocie au plus haut niveau de l’État belge puis de l’État français et obtient que les ministres des affaires étrangères ordonnent aux dirigeants du football national l’envoi d’une équipe en Uruguay.

L’action entreprise à la mi-mars par les dirigeants uruguayens fixe le nouveau point de départ de ce championnat du monde. La FIFA s’est contentée de prendre une décision sur le papier, qu’elle a par la suite abandonnée. Le plan est revenu au point mort. L’association uruguayenne a dû tout reprendre à zéro, convoquer, négocier, rectifier le règlement, afin d’obtenir par la voie politique la participation d’un nombre suffisant d’équipes européennes. Comme Rimet l’a reconnu lors des congrès suivants de la FIFA, c’est l’Uruguay qui a sauvé ce championnat.

Cependant, il ne pouvait pas reconnaître ouvertement toute la réalité des faits. Cette réalité est que les associations européennes dans leur ensemble avec la complicité de la direction de la FIFA ont tenté de saborder ce championnat pendant un an et que ce n’est que grâce a l’opposition et la fermeté des organisateurs uruguayens que le championnat du monde a pu finalement avoir lieu dans des conditions satisfaisantes.

Le premier à réécrire cette histoire est Jules Rimet lui-même dans son livre de 1954. Mais la vraie histoire est clairement établie dans le livre documentaire publié par le vice-président de la FIFA, Enrique Buero, bien avant, en 1932, et que les historiens français connaissent bien : « Negociaciones internationales ». Ce livre fondamental permet de comprendre ce qui s’est réellement passé durant cette période. Par la suite, la FIFA, qui n’a jamais voulu reconnaître les pages sombres de son histoire, avec l’aide de certains universitaires, a perpétué cette réécriture en lui apportant plus de finesse littéraire et en arrangeant le récit de manière à le rendre plus crédible mais sans jamais se proposer de dire la vérité.

Comment cette thèse (L’Uruguay a été champion du monde en 1924 et 1928, et l’AUF a tenu bon pour l’organisation de 1930) est-elle reçue en Uruguay ?

Le problème a été ravivé tout récemment, puisque comme vous le savez, la FIFA a essayé de retirer deux étoiles du maillot uruguayen en juillet-août de l’année dernière. Au début de cette affaire, un ou deux dirigeants de l’association uruguayenne proches de la Fifa, ont déclaré que le maillot allait être modifié. Mais il y a eu une réaction massive de l’opinion en défense des quatre titres mondiaux et l’association uruguayenne a retrouvé ses esprits.

En septembre la présidence de la FIFA a reculé et a reconnu que sa démarche n’était pas légale. Par ailleurs, son objectif ne concernait pas les aspects historiques mais une soi-disant défense commerciale de la « marque Coupe du monde ». Ce n’est que dans ce sens que la Présidence de la FIFA considère problématique la reconnaissance des quatre titres mondiaux de l’Uruguay. Dans le fond sa position se limite à expliquer que deux des quatre étoiles sont de la « contrefaçon ».

« On peut même reprocher aux historiens uruguayens le fait d’avoir en quelque sorte abandonné le travail de mémoire. »

L’opinion uruguayenne est attachée à ces quatre titres considérant avec raison qu’ils sont équivalents aux titres suivants. Mais lorsqu’on entre dans les détails de l’histoire, elle se trouve assez désemparée. Il n’y a pas dans ce domaine un développement de la recherche équivalent à celui qui existe en Angleterre ou en France. Il n’y a pas de livre d’historiens uruguayens concernant l’histoire générale du football. On peut même reprocher aux historiens uruguayens le fait d’avoir en quelque sorte abandonné le travail de mémoire.

Il est difficile aussi pour ce pays d’être à l’aise sur le plan des questions réglementaires. Car toutes ces questions sont des questions de loi et des questions de règlement. Et force est de constater qu’il n’y a que deux pays, l’Angleterre et la France, qui sont calés dans ce domaine. Il n’y a que deux pays qui, au cours de l’histoire du sport, se sont véritablement spécialisés dans l’œuvre de création en matière d’organisation et de règles. Ainsi dans ces domaines, l’opinion uruguayenne demeure ignorante et certains profitent bien de cette ignorance.

Désormais après 30 ans d’approbation par le secrétariat général de la FIFA, c’est la présidence qui a donné son accord en ce qui concerne les quatre étoiles de maillot de la sélection celeste. Je ne pense pas qu’il y aura de la part de l’opinion uruguayenne une quête de vérité plus approfondie. Pour ce qui est de la connaissance exacte des faits il ne faut pas trop demander. Comme la plupart des opinions footballistiques, l’opinion uruguayenne s’intéresse avant tout à l’actualité et les vieilles histoires de l’époque pionnière lui semblent très éloignées, très difficiles et très compliquées.

À mon sens c’est une erreur. Bien évidemment le fait de rectifier les récits historiques ne constitue pas en soi une grande avancée. Faire reculer la culture du mensonge qui règne au sein des appareils sportifs et notamment au sein de la FIFA peut paraître un objectif bien noble mais les gens ne croient pas que ce travail puisse contribuer à changer quoi que ce soit sur un plan plus pratique et plus concret.

Cependant, c’est en cassant la culture du mensonge que l’on pourra obtenir de véritables changements dans le fonctionnement de football international dans le sens de plus de justice, plus de transparence, plus de sportivité. Et je crois que c’est aussi en s’attaquant à cette culture du mensonge qu’on pourra un jour obtenir une modification fondamentale dans le système d’organisation de championnat du monde de sorte que celui-ci redevienne un événement démocratique à la portée de la plupart des associations de football du monde.

N’est-il pas surprenant que, compte tenu de la volonté hégémonique de l’Europe, le championnat d’Europe n’ait été créé que trente ans après la Coupe du monde, plutôt qu’avant ?

C’est un des points-clés de cette histoire. Les choses n’auraient pas dû se passer de cette façon. Le championnat d’Europe aurait dû surgir en 1905. Mais il a été saboté par l’action de la Football Association et de quelques alliés, notamment la présidence de l’association belge. Par la suite la FIFA s’est mondialisée, avec l’entrée de l’Argentine et des Etats-Unis, et l’idée de créer la Coupe d’Europe est devenue incongrue, et celle de créer le Championnat du monde inutile puisqu’il y avait le tournoi olympique.

Quand Rimet est nommé président de la FIFA en mars 1921, il cherche à transformer le football international olympique qui, à ce stade, est européen et amateur, en football international olympique mondial et ouvert. Il a en tête l’exemple du tournoi de football des jeux interalliés, qui a eu lieu à Paris en juin-juillet 1919, et où se sont affrontées pour la première fois des équipes d’Europe, six dont l’Italie la France et la Tchécoslovaquie, et deux équipes américaines, les États-Unis et le Canada. Et ce dans le cadre d’un règlement ouvert, qui ignore délibérément la question de l’amateur et du professionnel.

Le projet olympique mondial et universel que concoctent ensemble Coubertin et Rimet efface des objectifs de la Fifa la perspective initiale d’une Coupe européenne.

« En 1927, Rimet laisse entendre que la FIFA, qui est en principe mondiale, pourrait tout aussi bien reculer à la case Europe »

Ce qui se passe ensuite est particulièrement intéressant. Lorsqu’en 1926, l’Italie et les pays centraux réclament l’organisation d’une coupe d’Europe au sein même de la FIFA alors que celle-ci est une fédération internationale olympique depuis 1921 et n’a plus le droit d’organiser des compétitions limitées géographiquement, le problème qui se pose est donc bien celui de la naissance d’une confédération continentale européenne. Et c’est bien pour cette raison que Rimet et le comité exécutif de la FIFA s’opposent au projet.

L’argument employé lors du congrès de la FIFA à Helsinki en 1927 est pourtant tout à fait confus pour ne pas dire fallacieux. Rimet ne peut pas dire ouvertement « nous ne souhaitons pas l’avènement d’une nouvelle confédération continentale sur le continent où doit règner en maître la FIFA ». L’argument employé est que seule la FIFA peut organiser le championnat international et qu’un championnat d’Europe est nécessairement un championnat international. On comprend bien le propos : seule la FIFA a le droit d’organiser le championnat international d’Europe, tout en se réservant aussi le droit d’organiser un jour son propre championnat du monde.

On joue donc sur tous les tableaux et sur le plan réglementaire d’une manière illégale et fallacieuse. Le ver entre alors dans le fruit. Rimet laisse entendre que la FIFA, qui est en principe mondiale, pourrait tout aussi bien reculer à la case Europe.

Le fait est que la coupe d’Europe est stoppée pour la deuxième fois. Rimet reproduit alors l’attitude des Anglais en 1905. Nous voilà donc en 1930, 25 ans après le projet de Guérin, et toujours pas de coupe d’Europe. En Amérique, la coupe continentale a été créée en 1916 et on en est à la 12e édition. Et lorsque le 10 mars 1930 Rimet propose à l’association uruguayenne l’organisation par la FIFA d’une coupe d’Europe à Rome en substitution de la Coupe du Monde à Montevideo, la régression est en quelque sorte consacrée.

Rimet s’en sort finalement plutôt bien en 1930 mais lorsqu’il revient sur le Vieux continent, il se rend bien compte que la situation ne tient plus. Au sein même de la fédération française il n’a plus de soutien. La prochaine Coupe du monde risque d’être un nouveau casse-pipe. Il revient à son projet de mars 1930 et se rapproche de l’Italie. Il conçoit alors un plan désastreux pour le développement général du football mais génial de point de vue tactico-politique. Puisque la Coupe du monde ne convient pas aux Européens et puisque la Coupe d’Europe ne lui convient pas à lui ni à la FIFA qu’il incarne, il propose de jouer le prochain championnat du monde dans les conditions d’un championnat d’Europe, c’est-à-dire avec des arbitres exclusivement européens, un jury d’appel exclusivement européen, et un quota pour les équipes sud-américaines extrêmement faible.

On entre alors dans une nouvelle phase : l’européisation du championnat du monde. Cette nouvelle phase connaîtra deux éditions : en 1934 à Rome, en 1938 à Paris. Et elle donnera pleine satisfaction aux associations européistes et en particulier à l’Italie qui remporte successivement le championnat du monde à Rome, le championnat olympique à Berlin, le championnat du monde à Paris.

Alors qu’un équilibre avait été trouvé après guerre entre les éditions sud-américaines et européennes, qui se traduisait d’ailleurs par une répartition équivalente des titres entre les deux continents, l’Europe a pris le dessus au XXIème siècle avec quatre titres consécutifs. Comment l’expliquez-vous ?

D’abord statistiquement : en Europe il y a 55 pays (UEFA), la Conmebol n’en a que 10. L’Europe a 5 pays mondialistes, l’Amérique trois, et depuis 1954, plus que deux.

Ensuite il y a le contexte général. L’Europe entre 1920 et 1950 est une Europe instable, minée par la guerre et les régimes destructeurs. Depuis 1945, la paix et la prospérité sont là, et la puissance, la santé économique et politique de l’Europe par rapport à l’Amérique est de plus en plus grande. L’Argentine sombre dans la corruption. Le Brésil dans la violence. Et l’Amérique du Sud tout entière a connu des heures noires entre 1970 et 1990, dont les traces demeurent.

Le troisième facteur concerne la question continentale. A la longue, une Confédération de 55 membres produit plus de compétition et donc un meilleur football qu’une confédération dominée par un ou deux pays et composée par une dizaine de nations seulement. La Conmebol devrait se réformer d’une manière ou d’une autre, s’étendre. Le problème est que le Brésil et l’Argentine tirent facilement leur épingle du jeu et donc, ne voient pas d’intérêt à changer la donne.

L’Equipe du 17 juillet 1950 (BNF Gallica)

« Dans les années 60, l’Uruguay était un pays démocratique, avancé, paisible, habité par le dialogue »

Il y a aussi le système de Coupe du monde qui devient de plus en plus difficile, de plus en plus fermé. On le voit bien, lors des coupes continentales, avec des exigences moindres, plus décentralisées, les petits pays peuvent gagner plus facilement. Or, pour des raisons d’intérêt financier, la FIFA développe son idée de Coupe du monde dans le sens d’une concentration de plus en plus forte. Elle ne pourra plus être organisée que par des puissances. Dans ce cadre-là, l’avantage aux pays économiquement forts ne cesse de croître.

Finalement, je crois qu’on ne peut pas omettre le phénomène général de la qualité des dirigeants, la qualité des associations, le climat général dans lequel se déploie le football à l’échelle nationale. Je ne parlerai pas de la situation en Argentine. Je préfère me limiter à évoquer la situation en Uruguay que je connais bien. Dans les années 60, l’Uruguay était un pays démocratique, avancé, paisible, habité par le dialogue. Lors des matches entre Peñarol et Nacional au stade Centenario, alors qu’on pouvait compter 75 000 spectateurs, les supporters des différentes équipes étaient mélangés et il n’y avait aucun incident. Aujourd’hui, la violence est partout, les tribunes sont compartimentées, les supporters arrivent par secteurs séparés, sous escorte policière. Une sorte de système mafieux gravite autour du football et empoisonne son existence, le tirant continuellement vers le bas et l’éloignant de ce qui avait été son objectif initial : la culture sportive, l’art du jeu.

Cette hégémonie européenne est également visible par le flux ininterrompu de joueurs sud-américains vers les clubs européens, d’abord dans les années 1980, puis massivement depuis l’arrêt Bosman. Les sélections sud-américaines jouent leurs matchs amicaux en Europe, sur terrain neutre. A l’inverse, les sélections européennes ne se déplacent presque jamais en Amérique du Sud. Le football est-il en train de perdre sa dimension mondiale ?

A mon sens, le football n’a jamais atteint une dimension vraiment mondiale. Il est vrai que la FIFA compte désormais plus de 200 membres et la Coupe du Monde pareil. Mais quel est le résultat de tout ça ? Il reste le même que celui qu’on avait pu observer entre les deux guerres : l’Amérique du Sud et l’Europe occidentale se partagent les titres suprêmes. Aucun pays d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale, d’Asie ou d’Afrique, et on peut même dire, d’Europe orientale, ne parvient à obtenir ce résultat.

C’est dans le contexte de ma réponse précédente que je souhaite évoquer le fait que les sélections sud-américaines, aujourd’hui composées de joueurs qui évoluent dans des clubs européens, ne gagnent plus. Je prends le cas uruguayen.

Il fut un temps où les supporters du pays formaient un tout, constituant l’ensemble des supporters des clubs et de la sélection nationale. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il y a une coupure. Entre les supporters des clubs qui gravitent dans un climat de violence, de fanatisme et de bassesse, et les supporters de la sélection nationale qui s’identifient avec une culture plus saine, plus douce, plus européenne. Dans ce sens il y a une cassure nationale, et la sélection n’a plus le lien privilégié qu’elle avait avec TOUT le peuple, toute la nation.

Une sélection c’est particulier. Elle tire sa force et son énergie du lien qu’elle entretient avec sa population. Et ce lien, dans les pays sud-américains, est actuellement affaibli, brisé. Il n’est pas brisé du fait que les sélections sont constituées par des joueurs qui évoluent loin. Il est brisé du fait qu’il y a désormais deux mondes du football séparés, qui ne communiquent plus : un monde qui culturellement est tiré vers le haut par l’Europe, celui de la sélection, et un monde qui culturellement est tiré vers le bas par les clubs. Et cette division de la nation affaiblit la sélection qui, en quelque sorte, doit sa culture à l’Europe.

L’Uruguay est candidat pour l’organisation de la Coupe du monde 1930, qu’il pourrait co-organiser avec l’Argentine, le Paraguay et le Chili. Que pensez-vous de ce projet ? Est-il pertinent ?

Je ne suis pas sûr que ce projet avance réellement. D’un point de vue historique, les demi-finales et la finale de la Coupe du Monde de 2030 devraient se jouer à Montevideo. Ce serait un juste retour d’ascenseur.

Mais très sincèrement je ne crois pas que ces trois pays soient réellement prêts à accueillir une Coupe du Monde dans les conditions qu’impose la FIFA. Je ne crois pas non plus que la FIFA aide ou prépare le terrain dans ce sens. Ce n’est pas en mettant sous tutelle l’association uruguayenne comme elle l’a fait il y a deux ans, sous le prétexte fallacieux que cet organisme n’accordait pas à ces footballeurs de pouvoir exécutif (aucune association européenne sauf l’Espagne ne le fait) ni en cherchant à lui extorquer deux étoiles, qu’on respecte cette candidature.

Aussi, je pense qu’une partie de la direction de l’association uruguayenne, trop liée à la FIFA, ne va pas se battre pour défendre cette option. Je ne vois pas l’association uruguayenne tenir aujourd’hui pleinement sa souveraineté et sa vérité face à la FIFA.

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