Trois naissances du championnat du monde de football

Publié le 7 novembre 2022 - Bruno Colombari

S’il ne parle pas de l’équipe de France, le livre de l’historien franco-uruguayen Pierre Arrighi raconte dans quelles circonstances est née l’idée d’un championnat du monde de football, et quel rôle ont joué la FIFA et Jules Rimet.

Lire l’interview de Pierre Arrighi : « les Européens créaient le championnat mondial dans de telles conditions qu’ils ne pouvaient pas le remporter »
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On pourrait dire que c’est un livre quatre étoiles : comme celles qui ornent le maillot de l’Uruguay, représentant les quatre titres de champion du monde revendiqués par la Celeste, agrégeant les deux médailles d’or olympiques 1924 et 1928 aux deux Coupes du monde 1930 et 1950. Et quatre étoiles pour la qualité et la précision de son propos, accompagnés de 76 documents d’époque (coupures de presse, réglements des tounois olympiques, procès-verbaux des congrès de la FIFA).

Pierre Arrighi avait déjà publié quatre ouvrages en espagnol traitant des titres remportés par l’Uruguay, des stades de Montevideo et de la genèse de la Coupe du monde. C’est son premier en français, publié en autoédition. Ce qui n’enlève rien à la pertinence et à l’utilité de son contenu. Il y démonte méthodiquement l’idée communément diffusée d’une volonté affirmée et constante de la FIFA de mettre en place un championnat du monde de football à la suite des deux JO remportés par l’Uruguay en 1924 et 1928. Il éclaire aussi les raisons du boycott de la plupart des nations européennes en 1930 (seules la France, la Belgique, la Roumanie et la Yougoslavie participèrent, pour certaines sans enthousiasme aucun) et des polémiques qui ont émaillé l’édition suivante jouée en Italie.

Le British Home Championship, en circuit fermé

Mais avant d’en arriver à ce qui constitue le coeur de son livre, Pierre Arrighi part des origines du football international, à savoir le British Home Championship qui oppose les équipes britanniques en circuit fermé (une sorte de tournoi des Cinq Nations avant l’heure) à partir de 1894. Sur le continent, les Jeux olympiques modernes sont lancés par Pierre de Coubertin, avec le football comme partie prenante des épreuves disputées. Et la FIFA est fondée en 1904 par notamment un autre Français, Robert Guérin.

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Le veto de la FA sur une compétition européeene

Très vite arrive l’idée d’une compétition européenne, la FIFA n’ayant à cette époque qu’une dimension continentale. Mais ce projet se heurte immédiatement au veto de la FA (Football Association anglaise) qui souhaite garder la mainmise sur le jeu, aussi bien dans ses règles (l’International Board est créé en 1886 et existe toujours) que dans son organisation. Quitte à affilier des fédérations non européennes et ne représentant pas toujours des nations. Dans ce fatras, on trouve aussi bien l’Argentine et le Chili que la Californie ou la Nouvelle-Galles du Sud (état australien). « De cette façon la Football Association déploie hors Europe la première phase de sa stragégie tutélaire. Elle instaure des zones réservées et s’érige de manière discrète mais très officielle en tour de contrôle du football mondial ».

Et voilà le premier projet de Championnat d’Europe, discuté en 1905 et devant se disputer en 1906 sous un format qui rappelle beaucoup l’actuelle Ligue des Nations (poules qualificatives, demi-finales et finale regroupées en un seul lieu), torpillé avant d’avoir vu le jour. Le 1er novembre 1905, Robert Guérin démissionne et le championnat d’Europe liquidé sous la pression britannique.

Les Jeux interalliés de 1919, esquisse d’un championnat du monde

Il faudra attendre 1919 pour voir une velléité de compétition internationale se mettre en place, avec les Jeux interalliés voulu par le général américain John Pershing qui opposent, en juin 1919 en France, huit équipes, six européennes (sans les Britanniques) et deux américaines (Canada et Etats-Unis). Ce n’est pas encore un championnat du monde absolu et véritable, comme le définit Pierre Arrighi, puisque les participants doivent être militaires, ce qui exclut les civils, et que les pays vaincus ne sont pas invités.

Pendant ce temps, l’Amérique du Sud a pris de l’avance en créant en 1916 la Copa América, avec à l’origine un Uruguayen, Héctor Rivadavia Gómez. La Conmebol voit le jour cinq mois après la première édition continentale remportée, déjà, par l’Uruguay devant l’Argentine. L’Uruguay remporte quatre des sept premières Copa América, dont celle de 1923, qualificative pour les JO suivants.

Les JO de Paris de 1924, premier championnat du monde

En Europe, l’idée d’un tournoi mondial revient, et ce sont les JO de 1924 qui vont lui donner corps. Ils sont organisés à Paris, et il se trouve, heureuse coïncidence, que le président de la FIFA et celui de la FFFA (le premier nom de la FFF) sont une seule et même personne, Jules Rimet. L’objectif est d’organiser une olympiade ouverte, à savoir accueillant des sportifs amateurs et professionnels sans distinction. Autrement dit, les meilleurs dans chaque catégorie, les vainqueurs pouvant se prévaloir du titre de champion du monde. En France, le professionnalisme n’est pas encore d’actualité (ce sera pour 1932), mais l’amateurisme marron se porte très bien : « une majorité de joueurs français touchent des salaires qui peuvent être interprétés comme des compensations pleines pour salaire perdu en totalité. Certains bénéficient d’emplois fictifs ou d’une affaire, commerce ou concession, que le club met à disposition de leur famille. »

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22 des 42 pays affiliés à la FIFA en 1924 participent au tournoi (le monde compte alors 70 pays indépendants). Les cinq continents sportifs sont représentés, l’Egypte pour l’Afrique, la Turquie pour l’Asie, les Etats-Unis et l’Uruguay pour l’Amérique du Nord et du Sud. « Le tournoi olympique de football accède pour la première fois au rang de championnat du monde du monde véritable. Il est bien là le premier championnat du monde de l’histoire du football. » Les sélections britanniques (hormis l’Irlande) ne se déplacent pas, même si elles ont réintégré la FIFA quelques mois auparavant. Le tournoi est pourtant un grand succès sportif et médiatique, la presse spécialisée étant alors en plein essor. La victoire de l’Uruguay en finale est saluée partout comme celle des nouveaux champions du monde. Et les caisses de la FIFA se remplissent.

Il suffit d’une heure après la fin de la finale Uruguay-Suisse pour que Jules Rimet déclare vouloir travailler à l’organisation de championnats de football par continents, prélude du championnat mondial. Lequel resterait, pour l’instant, dans le cadre olympique. La première partie du programme ne se fera pas, mais la deuxième perdurera en 1928, avec une nouvelle victoire de l’Uruguay à Amsterdam. Au prix d’une rude bataille avec le CIO de Coubertin, qui veut des Jeux intégralement amateurs, alors que la FIFA maintient le principe d’un tournoi ouvert, c’est-à-dire aux professionnels. La FIFA l’emportera, Pierre Arrighi explique tous les détails de cette bataille.

L’association uruguayenne de football sauve la première Coupe du monde

Mais c’est une victoire à la Pyrrhus, les pays d’Europe centrale plaidant pour la création d’un championnat d’Europe et d’autres se plaignant de la prédominance sud-américaine, la finale opposant l’Uruguay à l’Argentine. L’idée d’un championnat du monde organisé par la seule FIFA à l’extérieur des JO, annoncée en 1927, est reprise par Rimet. Pourtant, en 1929, le congrès de Barcelone qui devait acter la candidature de Rome pour le tournoi de 1930 voit cette dernière se désister pour Montevideo. Et les associations européennes lancent dans la foulée un mouvement souterrain de boycott, l’Italie préférant organiser une Coupe d’Europe des Nations à la même période.

Mais l’AUF, la fédération uruguayenne, tient sa Coupe du monde et ne la lâchera pas. Le livre de Pierre Arrighi raconte de quelle manière elle qui a sauvé cette première édition à laquelle Jules Rimet lui-même ne croyait plus. La fédération italienne et la fédération française suppléeront la FIFA dans l’organisation des deux éditions suivantes, jouées en Europe avec une participation sud-américaine très réduite.

La troisième naissance du championnat du monde, après celles de 1924 et de 1930, adviendra lors de la quatrième édition du tournoi, en 1950 au Brésil, celle où la FIFA jouera enfin pleinement son rôle de fédération mondiale. L’Angleterre envoie enfin sa sélection, la participation des équipes américaines (7) est quasi équivalente à celle des Européens (6, avec des forfaits, dont la France).

Laissons la conclusion à l’auteur lui-même : « Le concept de »naissances successives« suppose, comme cet ouvrage le démontre, qu’il y a eu des processus de décadence et des morts successives. Mais il y a eu une continuité fondamentale. D’abord une continuité dans le temps, ensuite une continuité dans l’intention, puisque chaque renaissance a pour but de rétablir la même base, le même fondement. Finalement, une évidente continuité puisque les mêmes organisations et surtout les mêmes hommes, dont le principal, Jules Rimet, se trouve à la tête du processus. »

pour finir...

Trois naissances du championnat du monde de football, de Pierre Arrighi est disponible sur le site de BOD ou sur les sites des ventes de livres en ligne (432 pages, 20 euros).

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