Les premiers Bleus : Emile Lesmann, une sélection pour un quadruplé

Publié le 24 mai 2024 - Pierre Cazal

C’est l’un des Bleus morts en 1914-1918 à 23 ans seulement. Il n’a porté le maillot de l’équipe de France qu’une fois, en janvier 1912, sur la foi d’un quadruplé en club alors que les sélectionneurs ne l’avaient jamais vu jouer.

Cet article fait partie de la série Les premiers Bleus
5 minutes de lecture

JPEG - 258.1 kio

Qu’est-ce qu’une chronobiographie ?

Le CFI (Comité français interfédéral) a exercé la gouvernance du football français sur le plan international entre décembre 1908 et avril 1919 : c’était une superstructure interfédérale et non une fédération de clubs, et il regroupait initialement deux fédérations, la FGSPF (dite fédération des patronages catholiques) et la FCAF, originellement consacrée au cyclisme plus qu’au football. Ensuite est venue le rejoindre la LFA (groupement de clubs parisiens dissidents de l’USFSA), puis le section football de l’USFSA elle-même (qui était une fédération omnisports). Ces quatre fédérations ont fusionné en 1919 pour former la FFFA, qui a perdu son A en 1942 et constitue donc l’actuelle FFF.

Plus de sélectionneurs que de joueurs en 1913

Le comité de sélection de l’équipe de France comportait 3 délégués par fédération : originellement, donc, 6, plus 3 autres quand vient la LFA, et 3 de plus avec l’USFSA, soit un total de 12 à partir de 1913 ! Chaque fédération tenait à compter quelques représentants dans l’équipe nationale, de sorte qu’il y avait des tractations et que ce n’étaient pas forcément les meilleurs qui étaient sélectionnés, des compromis et des alliances du genre, si tu votes pour un tel, issu de ma fédération, je voterai pour untel, de la tienne, se nouant. Mais il y avait toujours la part du lion…et le reste. En 1909 et 1910, la part du lion revenait à la FGSPF ; puis en 1911 et 1912, c’est la LFA qui la prend, et la partagera avec l’USFSA en 1913 et 1914. La part de la FGSPF est devenue la part congrue, et quant à celle de la FCAF, déjà bien réduite initialement, elle a tendu graduellement vers zéro. En tout, sur les 78 internationaux du CFI (1909-1919), il n’y en eut que 9 issus de la FCAF, le dernier en janvier 1913 (Ferdinand Rochet).

Quatre buts pour devenir international

Emile Lesmann est l’avant-dernier, en janvier 1912, encore n’aurait-il pas dû jouer (contre la Belgique), il n’était même pas remplaçant ! Mais le titulaire (Maurice Olivier, des patronages) a déclaré forfait, et il a été fait appel à Lesmann… pour la simple raison qu’il venait de marquer 4 buts avec son club (la JAO) contre la CA Boulonnais (victoire 7-2) le 22 janvier. Il est appelé illico pour suppléer la carence d’Olivier, dès le 23 janvier. Le journaliste de L’Auto qui rapporte le fait dit : « Lesmann m’est inconnu » (le 27 janvier) et il y a fort à parier qu’aucun des six sélectionneurs, en décomptant donc ceux de la FCAF, ne l’avait jamais vu jouer. Le championnat de la FCAF passait inaperçu et n’intéressait… que les joueurs et les dirigeants de cette modeste fédération, les frères Chailloux.

Emile Lesman (accroupi, le premier en partant de la gauche) lors de France-Belgique du 28 janvier 1912 (photo agence Rol, BNF Gallica)

Impossible d’être catégorique, parce qu’il n’existe pas d’archives conservées des séances du comité de sélection du CFI : mais il est très probable que, devant l’urgence d’avoir à trouver un remplaçant, la proposition d’Henri Chailloux, qui était le manager de l’équipe de France, a emporté l’adhésion sans discussion et avec soulagement, d’autant que son argument était fort : Lesmann est en pleine bourre, il vient de scorer quatre fois !

Lesmann, le point faible selon la presse

C’est ainsi que j’imagine qu’Emile Lesmann s’est retrouvé avec le maillot national blanc rayé de bleu sur les épaules, et plus seulement avec le maillot rose et noir de la jeunesse athlétique de Saint-Ouen. Mais il s’est fait « descendre en plein vol » par les grands medias dans leurs commentaires d’après-match. L’Auto et La Vie au Grand Air sont unanimes : Lesmann est « le point faible », parce qu’il « manque de vitesse et de souplesse », et « il a la mauvaise habitude de jouer trop loin de sa touche ». On réclame carrément qu’il soit remplacé, et il le sera.

A-t-il été si mauvais ? Même pas, les journaux le reconnaissent : il « ne manque pas de qualités, il shoote bien » (l’Auto) et « il a mis plusieurs fois le gardien belge Leroy à contribution » (La Vie au grand Air) : alors ? Alors Lesmann est de la FCAF, c’est donc un intrus pour ces journalistes, qui ne suivent que les matchs de la LFA et de l’USFSA, fédérations dominantes. Le même scénario s’était déjà produit pour Georges Geronimi, et il se reproduira pour Abel Lafouge et Ferdinand Rochet, en janvier 1913. Par contre, si on lit l’Aéro, publication plus modeste, on lit ceci, sous la plume d’Achille Duchenne, qui sera un sélectionneur avisé plus tard : « Lesmann a fait de bons débuts, mais manque encore de décision et d’expérience. Il a un bel avenir devant lui ».

Emile Lesmann (premier rang, le troisième en partant de la gauche) avec la JA de Saint-Ouen le 26 octobre 1913 (agence Rol, BNF Gallica)

Non, Lesmann n’aura pas de bel avenir devant lui, sur aucun plan, comme on le verra plus loin. Emile Lesmann est né le 3 mai 1891 à Paris et a adhéré à la Jeunesse Athlétique de Saint-Ouen, petit club d’une banlieue encore champêtre où les jardins et les espaces verts ne manquent pas (sic transit gloria, non pas mundi, mais urbis, quand on regarde le Saint-Ouen d’aujourd’hui…), qui lui-même adhère à la FSAPF, la fédération professionnelle de France !

Professionnel est un grand mot, le championnat de cette fédération qui est, bien entendu écartée de l’honneur de participer à la composition de l’équipe de France, réservée aux amateurs et n’appartient pas au CFI, distribue seulement des primes à ses vainqueurs. Cette fédération omnisports organise un championnat, elle compte près de 80 clubs affiliés, pas seulement à Paris, mais dans le Nord et le Sud, et la JAO le gagne deux fois de suite, en 1908 et en 1909, et Lesmann en est. Il est double champion professionnel, mais inéligible pour l’équipe de France.

Champion de France rétrospectivement

Sauf que… en mai 1909, même pas un mois après avoir gagné la finale de son second championnat (contre le FCS Roubaix, 4-1), la JAO change de crèmerie : elle va porter son adhésion à la FCAF. Et qu’arrive-t-il ? Le Star Club de Caudry, champion FCAF, ayant déclaré forfait pour affronter l’AS Bons Gars de Bordeaux pour l’attribution du premier Trophée de France décerné par le CFI et opposant les champions des différentes fédérations qui le composent, la FCAF propose… la JAO pour remplacer Caudry défaillant ! Alors que ce club n’a jamais joué auparavant pour la FCAF, et est bien champion, mais… de la FSAPF professionnelle ! Bien entendu, les Bordelais s’insurgent, et refusent le match ; ils sont alors disqualifiés, et la JAO proclamée vainqueur du Trophée de France… Lesmann avec elle.

En 1912, Lesmann joue le championnat de la FCAF, qu’il avait gagné en 1911 parce que, et c’est un comble, le finaliste le Racing Club de Saint-Quentin, avait déclaré… forfait, lui aussi ! Voilà donc le palmarès de Lesmann fort de deux titres professionnels, et de deux autres par forfait. Il n’y en aura pas d’autres, car le joueur part prendre l’uniforme en 1912 et ne le quittera que le temps de quelques permissions pour jouer avec son club jusqu’à la Guerre.

Mobilisé en même temps que son père, et tué en septembre 1914

Il part au front, en même temps que son père, mobilisé à 45 ans, puis il y aura son petit frère Emmanuel, qui a débuté à la JAO en 1915. Le destin voudra que, des trois, seul le père survive : il est lui-même blessé dès août 14 et réformé en 1915, mais a le malheur de perdre ses deux fils. Emile Lesmann est porté disparu au front en septembre 1914, lors de la bataille de la Marne, et on ne retrouvera jamais sa dépouille. Le petit frère est tué en juillet 1918.

Il n’y a donc pas de date de décès précise, pour Emile Lesmann : sa fiche militaire dit qu’il est mort « entre le 13 et le 18 septembre 1914 à Loivre ». Ces deux dates correspondent à l’assaut donné par le 28ème RI au village de Loivre (12 km de Reims) afin d’en déloger les Allemands, un assaut meurtrier et inutile, puisque les Allemands finiront par reprendre cette position. Mais ainsi va toute guerre…

Le seul match d’Emile Lesmann avec l’équipe de France

Sel.GenreDateLieuAdversaireScoreTps Jeu
1 Amical 28/01/1912 Saint-Ouen Belgique 1-1 90

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Dossier spécial Jeux olympiques