Les premiers Bleus : Henri Bellocq, l’hypothèse alsacienne

Publié le 1er mars 2024 - Pierre Cazal

International entre 1909 et 1911, Henri Bellocq a mystérieusement disparu pendant la Première Guerre mondiale. Pas disparu au sens de tué, mais au sens d’introuvable. A-t-il déserté ? Voici une autre hypothèse.

Cet article fait partie de la série Les premiers Bleus
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Qu’est-ce qu’une chronobiographie ?

L’identification d’Henri Bellocq a longtemps posé problème : certains ont opté pour une naissance en 1888, et un décès en 1914 au « champ d’honneur », et on verra plus loin l’ironie de cette erreur d’état-civil. Aujourd’hui, il est certain que l’international (6 sélections de 1909 à 1911) est Gaston Henri Bellocq, né à Bordeaux le 16 décembre 1884, et décédé le 5 septembre 1959 à Paris.

Les indices sont nombreux et concordants : c’est Charles Simon , le président du CFI, qui, sollicité en 1908 par l’USFSA , alors ouverte à la solution d’une sélection interfédérale pour les jeux Olympiques, avance le nom de Bellocq, en précisant sa date de naissance exacte et en signalant qu’il est bordelais d’origine ( 26 août 1908) ; puis c’est la mention de son départ sous les drapeaux ( 30 septembre 1905) , accompagnée du numéro exact de son régiment d’affectation (le 106ème d’Infanterie) : bref, tout concorde.

Son père, chemisier, était décédé à Paris dès 1896 : c’était l’époque où beaucoup de provinciaux montaient à Paris dans l’espoir de faire fortune. Le jeune Gaston Henri, toujours appelé seulement Henri dans les journaux, fut inscrit au patronage de sa paroisse dans le 16ème arrondissement et y contracta un véritable culte pour le football, dit l’article de 1905, intégrant l’équipe première de l’Etoile des Deux Lacs dès 1902, et ne la quittant plus jusqu’en 1914.

Un capitaine autoritaire et impliqué

Petit gabarit (1m60), poids mouche, « lent, très lent, mais assez scientifique », Henri Bellocq disposait a priori de peu d’atouts, mais il s’imposa dans la ligne d’attaque des « Grenats » par son sens du jeu et de la passe, son placement aussi, qui en faisait un buteur opportuniste, et enfin son charisme. Il est réputé « nerveux » et sait commander : rappelons qu’à l’époque, le capitaine est élu par ses coéquipiers, et non désigné par un dirigeant, ou aujourd’hui, un coach, et cela fait une différence. Le capitaine des années 1900, et ce jusqu’en 1920 au moins, était obéi au doigt et à l’œil. Lui seul pouvait parler à l’arbitre, et il avait même le pouvoir d’exclure un coéquipier !

C’est dire que, malgré son 1,60 m, Bellocq était autoritaire. Il fut six fois champion FGSPF de 1905 à 1913, toujours capitaine, et même secrétaire du club ; on trouve des annonces (dans L’Auto, par exemple), où Bellocq sollicite des matchs amicaux et donne comme adresse celle de la FGSPF et du CFI, rue Thomas d’Aquin, où il a visiblement son bureau ! Et, en 1914, le 18 juillet, Bellocq fait même partie du Comité Central de la FGSPF, il est donc devenu une sorte de notable.

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Henri Bellocq (maillot rouge, à gauche) avec le capitaine de North London AFC, le 20 janvier 1907 (photo Agence Roa ; BNF Gallica)

Un but contre l’Italie en 1910

Henri Bellocq est le capitaine de l’équipe de la FGSPF, en 1907, qui rencontre un club anglais, les North London Amateurs ; puis il est aussi le capitaine de l’équipe de France en 1909 contre la Belgique et l’Angleterre. Ensuite le capitanat devient tournant, en 1910, et revient à Jean Ducret, puis Etienne Jourde. Mais Bellocq joue les six premiers matchs du CFI d’affilée, jusqu’en janvier 1911, pour 6 défaites. Il lui est attribué un but, un seul, contre l’Italie en mai 1910 ; mais les journaux italiens, eux, désignent son coéquipier de club Sellier… Il aurait pu compter 3 sélections de plus, mais déclare forfait pour les matchs de mars et avril 1911 : cela permet à Louis Mesnier, international sous la gouvernance de l’USFSA, sortie depuis de la FIFA, de faire son retour en équipe de France, car son club, le CAP, a quitté l’USFSA pour s’affilier au CFI. Bellocq disparaît donc sans bruit de l’équipe nationale. La vérité oblige à dire que son manque de potentiel athlétique le limitait au niveau international. C’était donc ce qu’il est convenu d’appeler un bon joueur de club.

Venons-en maintenant à la surprise : quand on consulte la fiche militaire de Gaston Henri Bellocq, on est tout d’abord frappé par son vide. On y apprend, certes, qu’il a fait son service militaire en 1905-06 (un an seulement en tant que fils unique de veuve) et même accompli deux périodes d’exercices, en 1908 et 1912 ; mais surtout, on y lit qu’il n’a pas rejoint son unité (le 106e) à la mobilisation générale, puis qu’il est déclaré insoumis en avril 1915, et qu’enfin, la prescription est intervenue en décembre 1937… En clair, Gaston Henri Bellocq n’a pas fait la Guerre de 1914-1918, pas une minute.

Mais où est passé le soldat Bellocq ?

Les soldats mobilisés ont quatre jours pour rejoindre leur unité, avant d’être déclarés insoumis, ce qui lance à leurs trousses la gendarmerie. Les lecteurs de la série des Premiers Bleus se souviennent du cas d’Eugène Nicolaï qui, lui, a déserté, mais a été arrêté, jugé et condamné à 5 années de prison, le tarif prévu pour ce délit. Tardivement déclaré insoumis, Bellocq n’a jamais été localisé par la gendarmerie, n’est pas passé en cour martiale, est passé entre les gouttes. S’est-il planqué ?

L’amnistie de 1920, pour tous faits d’insoumission, bien avant la prescription de 1937, lui aura permis de « sortir du bois » sans risques. Néanmoins, on ne peut manquer de penser que le profil du Bellocq tel que brossé ci-dessus, celui d’un capitaine responsable, d’un dirigeant catholique doté de valeurs, de principes moraux, ne coïncide pas avec celui d’un insoumis, qui organise sa clandestinité à un tel point de perfection qu’il n’est jamais repéré. D’autant que l’homme est marié, exerce la profession de comptable, qu’il aurait alors été obligé de quitter, car son employeur aurait, lui, eu obligation de le dénoncer…

Faute d’éléments indubitables, on en est réduit aux hypothèses : le mystère intrigue. Nicolaï, lui, a fait 6 mois de guerre ; rappelons que le départ des mobilisés avait eu lieu dans un enthousiasme dont il subsiste des images d’actualité, parce que chacun croyait que la guerre serait courte et victorieuse. Mais les combats d’août à décembre 1914 ont été si féroces qu’ils ont démoralisé les troupes : Nicolaï a fait partie de ceux qui ont été traumatisés et ont voulu fuir le « casse-pipes » en désertant ; mais ce ne peut être le cas de Bellocq, qui n’a pas combattu une seule minute. L’explication est donc différente, et après réflexion je n’en vois pas d’autre que celle qui va être exposée ci-après, tout en précisant bien qu’il ne s’agit que d’une hypothèse.

Un mariage dans l’Alsace allemande

L’acte de naissance de Gaston Henri Bellocq porte une mention marginale, sur laquelle va reposer mon hypothèse. On y apprend qu’en novembre 1911, Bellocq a épousé à Saverne une demoiselle Albrecht. Laquelle restera son épouse jusqu’au bout, elle est mentionnée sur l’acte de décès de 1959. Or, depuis l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871, Saverne est une ville allemande, dénommée Zabern.

Marie-Marguerite Albrecht a donc la nationalité allemande, même si la famille est francophile, comme beaucoup à Saverne. On ignore comment Bellocq a fait la connaissance des Albrecht, mais le fait est indubitable que Bellocq s’est déplacé en Alsace, ce qui nécessitait passeport et visa pour franchir la frontière franco-allemande afin de se marier puis de rentrer en France. Avec sa femme, ce qui est prouvé puisqu’il joue avec l’EDL jusqu’en 1914 et participe indubitablement au Comité Central de la FGSPF le 18 juillet 1914.

C’est postérieurement au 18 juillet que s’arrête le domaine de l’indubitable et s’ouvre celui de l’hypothétique. Depuis l’assassinat de Sarajevo le 28 juin 1914, les bruits de guerre vont s’amplifiant, mais la situation ne bascule que début août. N’est-il pas alors plausible de penser que Bellocq, prévoyant la guerre, ait voulu mettre sa femme à l’abri au sein de sa famille à Saverne, plutôt que de la laisser seule à Paris ? Puis que, tardant trop à se séparer d’elle pour rentrer en France, il ait trouvé la frontière, la fameuse « ligne bleue des Vosges », fermée ? L’Allemagne a mobilisé trois jours avant la France, ce qui a dû fermer les frontières.

Piégé du mauvais côté de la frontière ?

Coincé en Alsace allemande, il est plus que probable qu’en tant que citoyen français, Bellocq ait alors été arrêté par les Allemands et interné : les documents manquent à ce sujet, mais on sait que c’est bien ce qui s’est passé en général, les cas similaires sont nombreux. La famille Albrecht a dû elle-même être inquiétée, au seul motif qu’elle abritait un gendre français, ce qui suffisait à la rendre suspecte de francophilie…

Henri Bellocq s’était lui-même piégé. Libéré au plus tard fin 1918 (entrée des troupes française le 19 novembre), rentré en France au plus tard en 1920 (amnistie en juillet), Henri Bellocq et sa belle-famille ont conservé des rapports étroits : en 1948, on découvre au hasard d’une publication judiciaire que Christian Albrecht, son beau-père, lui a cédé ainsi qu’à sa femme, née Marie-Marguerite Albrecht, ses parts dans une affaire parisienne située rue du Repos : Bellocq restait donc pleinement intégré à la famille Albrecht.

La présente hypothèse ne repose certes sur aucun document juridique, et ne vaut donc que ce qu’elle vaut ; mais elle présente quand même l’avantage de tout expliquer. L’insoumission serait involontaire : Bellocq, à l’étranger, aurait été dans l’impossibilité de rejoindre son régiment ; interné, il n’aurait pu tenter de franchir la frontière avant l’Armistice. Elle expliquerait aussi pourquoi il n’y avait eu aucune arrestation par la gendarmerie française, aucune condamnation, même par contumace. L’amnistie de 1920 aurait permis un retour à Paris sans avoir à se justifier devant un tribunal, et Bellocq aurait repris des activités professionnelles.

Mais plus question toutefois de reparaître à l’Etoile des Deux-Lacs, ni à la FGSPF, intégrée depuis 1919 à la FFF : c’est l’omerta complète à son sujet, une gêne persiste, son nom cesse d’apparaître du jour au lendemain dans quelque publication que ce soit à partir d’août 1914, son histoire tombe dans l’oubli (et c’est ce qu’on souhaite, visiblement)… à tel point que certains statisticiens l’ont confondu, bien plus tard, avec cet homonyme versaillais qui présentait, si je puis dire, le profil plus avantageux en termes de norme sociale d’être tombé au front en octobre 1914.

Les six matchs de Henri Bellocq avec l’équipe de France

Sel.GenreDateLieuAdversaireScoreTps JeuNotes
1 Amical 09/05/1909 Belgique Bruxelles 2-5 90
2 Amical 22/05/1909 Gentilly Angleterre 0-11 90
3 Amical 03/04/1910 Gentilly Belgique 0-4 90
4 Amical 16/04/1910 Brighton Angleterre 1-10 90
5 Amical 15/05/1910 Milan Italie 2-6 90 1 but
6 Amical 01/01/1911 Charentonneau Hongrie 0-3 90

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