Les premiers Bleus : Henri Holgard, le surhomme oublié

Publié le 21 juillet 2023 - Pierre Cazal

Dribbleur fou capable de partir du milieu de terrain pour aller marquer tout seul, le Picard Henri Holgard ne compte qu’une sélection en équipe de France, aux JO de 1908. Après la Guerre, il ouvre une librairie catholique et meurt à 42 ans.

Cet article fait partie de la série Les premiers Bleus
4 minutes de lecture

« Tous nos avants-centres actuels ne sont qu’enfantelets timides et embarrassés comparés à ce surhomme du football que fut Holgard », déclare avec emphase le Football en Picardie en 1948 ! Bigre ! Un surhomme du football, vraiment ? Un surhomme totalement oublié depuis, c’est par contre certain.

Amiens n’a jamais été une place forte du football français, ni avant 1914 (la meilleure performance étant une élimination en demi-finale du championnat de France en 1910), ni même avant 1940 (demi-finale de Coupe de France en 1930), et encore moins aujourd’hui. Mais le football s’y est développé très tôt, dans les lycées, là comme ailleurs (rappelons qu’on entrait au lycée en sixième alors).

L’étoile du moment au lycée d’Amiens

Selon Henri Poiré, un des pionniers du football picard, « On jouait dans toutes les cours du Lycée et à chaque récréation, on jouait à la Hotoie une demi-heure chaque midi. Cette pratique intense, journalière, du ballon aboutissait à une habileté individuelle qui n’est guère dépassée aujourd’hui. L’étoile du moment, Holgard, brillerait d’un même éclat dans nos équipes modernes : dribblings étourdissants, acrobatie, finesse de touche, force et précision du shoot. »

L’étoile du moment a commencé à briller dès 1901 au sein de l’Amiens AC, club émanant de l’Association Sportive du Lycée, où Henri Holgard se distinguait déjà depuis un bon moment, étant né le 17 décembre 1884 à Quevauvillers, où son père tenait une épicerie. Il fut même champion de France scolaire en 1902, en battant le Lycée Charlemagne (de Paris) 4-0 ! Aucun autre de ses coéquipiers, les Sauvage, Petit ou Poiré, n’a vraiment percé ; seul Holgard, en raison de ses qualités individuelles, a réussi à se faire remarquer, chose il est vrai difficile pour un provincial avant 1914.

Il affronte les Corinthians en 1903 dans une sélection officieuse

Remarqué d’abord à Lille, par André Billy, qui parvient à l’attirer, entre 1902 et 1904, dans son nouveau club, l’Olympique Lillois. C’est un dénicheur de talents, Billy, on l’a déjà vu avec Zacharie Baton. Puis remarqué à Paris : en 1903, il est retenu pour défier les prestigieux Corinthians (0-11), dans une sélection certes officieuse, mais qui ouvre l’équipe de France en gestation à des provinciaux (le Havrais Wilkes, les Nordistes Veilletet et Maurice Dubly).

C’est que Henri Holgard est l’avant type du dribbling game pratiqué en France, à l’opposé du passing game dont les Corinthians proposent le modèle. Ceux qui ont lu « Une Histoire tactique des Bleus », que j’ai écrite en 2022, savent de quoi il retourne. Le premier est un jeu purement individualiste, tel qu’hérité des origines, dans les années 1850-1875 en Angleterre, le second en est la correction dans une optique collective, à partir des années 1880.

  • Henri Holgard assis en bas à droite en mai 1903 contre la sélection anglaise des Corinthians (La Vie au Grand Air, 2 mai 1903, BNF Gallica)


En France, où le jeu s’implante de façon inorganisée, c’est le dribbling game qui prédomine, car il satisfait le désir de chaque enfant, de chaque adolescent, de briller personnellement, dans les cours d’école ou les terrains vagues où s’ébattent les élèves après les cours, ou le jeudi après-midi (et non le mercredi comme aujourd’hui). Passer la balle au coéquipier démarqué est nettement moins gratifiant… quoique plus efficace pour le jeu d’équipe. Sauf que, de jeu d’équipe, il n’y a guère : les moins brillants passent la balle aux plus brillants, ou aux plus audacieux, qui croient pouvoir passer en dribble…

Des remontées de terrain balle au pied terminées par des buts

Et justement, Henri Holgard est de ceux qui passent en dribble, d’où sa réputation de surhomme ! En témoignent les extraits suivants : « Holgard, parti du centre du terrain réussit le deuxième but après un superbe dribbling » (dans les rangs de Lille, et contre Roubaix en décembre 1903, victoire 2-1), ou encore : « En avant, Holgard fur le meilleur ; courageux et vite, c’est un joueur tout à fait complet (…) l’inter gauche picard dribble tout le terrain et marque le but qui donne la victoire à son équipe », qui est alors l’Amiens AC, se qualifiant pour les quarts de finale du championnat de France, contre Nancy (2-1). En mars 1903, « Holgard remonte tout le terrain » pour marquer contre le Beerschot d’Anvers dans le Challenge du Nord (1-3).

C’est un buteur, par exemple il marque deux fois pour la sélection du Nord, opposée à celle du Sud en février 1910, un joueur décisif, qui aurait sans doute connu une tout autre carrière s’il avait joué à Paris, ou continué avec Lille.

Une seule sélection aux JO de Londres

Aussi, quoique deux fois retenu comme remplaçant en 1908 (contre la Suisse puis la Hollande), ne récoltera-t-il qu’une unique sélection, à l’occasion du tournoi olympique de 1908, sans pouvoir briller au sein d’une attaque pourtant totalement nordiste, avec les Filez, Mathaux, Jenicot… mais hétéroclite, et surtout peu servie, en raison de la mainmise des Danois (on parlerait aujourd’hui de taux de possession du ballon) sur le jeu.

Holgard joue donc dans l’anonymat (sauf en Picardie, bien entendu) pour Amiens jusqu’à la Guerre, qu’il accomplit et dont il sort indemne ; mais il n’est plus question de football de haut niveau pour lui en 1919. Il a 35 ans, et il s’établit à Berck, où il ouvre… une librairie ! Ce qui ne l’empêche pas de jouer pour l’AS Berckoise, on en trouve trace en 1922. Il meurt prématurément le 2 août 1927, et on peut trouver sur le Journal de Berck un faire-part, en première page, qui nous informe, non seulement que « le défunt était très sympathiquement connu à Berck », mais qu’il tenait une librairie catholique, sise place de l’Eglise à Berck.

Mieux même, on peut lire un hommage dans le compte-rendu du 33ème Congrès de la Maison de la Bonne Presse, en 1929, où il est souligné que « Henri Holgard fut pendant huit ans dévoué à l’œuvre de la Bonne presse et propagateur de ses publications ». Pour ceux qui l’ignoreraient, la Bonne Presse, maison d’édition adossée au journal La Croix (et intégrée aujourd’hui à Bayard presse) diffusait des ouvrages imprégnés des valeurs catholiques, destinés à la jeunesse plus particulièrement. Précisons que Holgard n’avait jamais joué dans un patronage, lesquels étaient affiliés à la FGSPF et au CFI, et non à l’USFSA.

Le seul match de Henri Holgard avec l’équipe de France A

Sel.GenreDateLieuAdversaireScoreTps JeuNotes
1 JO 19/10/1908 Londres Danemark 0-9 90 premier match de compétition

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Spécial jeux olympiques