Jérôme Latta : « La Coupe du monde propose un autre modèle que le football Marvel des clubs »

Publié le 24 juillet 2018

Le rédac chef des Cahiers du football revient sur les surprises de Russie 2018 qui a remis en valeur le principe d’incertitude. Il dresse aussi un premier bilan de la VAR et évoque le supportérisme paradoxal des Français vis-à-vis des Bleus. Jérôme Latta tient aussi un blog sur le site du Monde, intitulé Une balle dans le pied. Ces derniers jours, il est revenu sur la troisième mi-temps ratée d’Emmanuel Macron et sur l’assistance vidéo à l’arbitrage.

Comment situer cette édition depuis le passage à 32 équipes en 1998 en terme de surprises ou de confirmations ?

Il y a eu plus de dégâts chez les favoris que lors des éditions précédentes, avec un dernier carré ne comportant, hormis la France, qu’un ancien finaliste de la compétition – et encore, il y a plus d’un demi-siècle. C’est une nouvelle confirmation du nivellement des valeurs, avec de « petites » ou « moyennes » sélections qui savent se préparer à la perfection, et de « grosses » qui peinent parce que leurs joueurs sont exténués et qu’ils ont plus de mal à « faire équipe ». Il ne faut pas chercher un très haut niveau de jeu ou de créativité tactique dans une Coupe du monde, mais sa grande vertu est qu’elle préserve l’incertitude qui tend à disparaître du football de clubs.

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« J’ai peur que Russie 2018 ne soit la dernière Coupe du monde »

Et puis, un Mondial reste un moment exceptionnel : la concentration des matches durant la première quinzaine, ensuite la phase à élimination directe, très différente, l’aboutissement de la finale. C’est une machine à fabriquer des surprises, des drames, des rebondissements, des scènes mémorables, des histoires, etc. Je trouve que Russie 2018 a réaffirmé la singularité de la Coupe du monde, et que cela en a fait une assez belle édition – malgré un arrière-plan géopolitique pesant. J’ai assez peur que ce soit la « dernière Coupe du monde », la prochaine devant se dérouler dans un micro-État sans histoire footballistique, en hiver, peut-être déjà à 48 équipes.

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L’innovation majeure de cette édition a été l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR). Quel bilan peut-on en tirer ?

Un bilan provisoire. La FIFA a limité les dégâts, après avoir essuyé une vague de polémiques à la fin du premier tour, en adoptant un mode « furtif », avec peu d’interruptions mais beaucoup de pilotage par les arbitres vidéo. Cela a eu pour conséquence de limiter les effets négatifs sur le rythme du jeu et sur les émotions, même si on a vu que les interruptions pouvaient être très longues. Malgré tout, les controverses ont été nombreuses sur certaines décisions contestées et surtout sur les non-interventions, pas toujours compréhensibles. Les protestations n’ont pas cessé sur le terrain et en dehors, ni les accusations de favoritisme et les sentiments d’injustice.

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« La VAR, moins on s’en sert, mieux on se porte »

La conclusion, c’est que moins on se sert de la VAR, notamment grâce à de meilleurs arbitres de champ, mieux on se porte… Le penalty accordé en finale, pour une main de Perisic difficile à interpréter, me laisse un sentiment de malaise, l’impression d’une justice tombée du ciel. Il y a bien sûr la correction d’une douzaine ou d’une quinzaine d’erreurs manifestes, dont se satisfait la FIFA, mais le bénéfice sera-t-il en rapport avec les coûts dans les championnats où la vidéo va être adoptée ? Je pense que l’expérience a au moins permis de lancer enfin le débat, et de mettre fin à quelques illusions.

Une fois de plus, les critiques ont été virulentes contre l’équipe de France et son sélectionneur jusqu’en huitièmes de finale, y compris de la part de ceux qui les avaient subies précédemment. Le football rend-il amnésique ?

Les trois équipes de France qui sont arrivées en finale de la Coupe du monde ces vingt dernières années ont toutes fait l’objet de critiques virulentes et d’une grande défiance initiale. C’est troublant. En France, on pratique un supportérisme paradoxal avec la sélection : comme s’il fallait par principe dénigrer les joueurs et le sélectionneur, leur faire toutes sortes de mauvais procès, être foncièrement pessimiste quant à leurs chances. Être supporter, en théorie, c’est plutôt voir son équipe plus belle qu’elle ne l’est, avoir pour elle des espoirs déraisonnables…

Ce « supportérisme négatif », étrangement vindicatif, obtient beaucoup de visibilité médiatique, et il traverse des couches très différentes d’amateurs de foot : des connaisseurs éclairés jusqu’aux lourdauds de machine à café. Je crois que ce n’est pas spécialement nouveau, en tout cas que cela remonte à bien avant 1998, mais l’histoire compliquée de ce pays avec sa sélection depuis 1998 n’a probablement rien arrangé.

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« On a fondé des analyses catastrophistes sur l’anecdotique France-Danemark »

En tout cas, les mêmes malentendus conduisent aux mêmes erreurs de jugement : sur ce que sont une sélection et un sélectionneur, une phase qualificative, une liste des 23, une phase finale de Coupe du monde, un match de groupe, etc. Par exemple, en 2018 comme en 2006, on a excessivement noirci le tableau du premier tour. On a fondé des analyses catastrophistes sur l’anecdotique France-Danemark, sans rien voir d’un France-Pérou pourtant très maîtrisé, dont les joueurs sont sortis galvanisés. Quand ça va au bout, tout le monde finit par se convertir et profiter enfin de la vie. Le documentaire de TF1 « révèle » que Deschamps et Pogba ne sont pas des imposteurs, comme Les Yeux dans les Bleus l’avait fait pour Jacquet et Deschamps. À la fin, tout le monde est heureux, c’est l’essentiel.

Cette équipe de France, qui ressemble à celle de 1998 en plus jeune (discipline, combativité, vitesse) peut-elle évoluer dans les deux ans qui viennent comme l’avait fait celle de 2000, moins solide mais plus créative ?

Aujourd’hui, on a le sentiment que c’est le scénario qui se dessine, que cela va être le moment d’une formation plus ambitieuse, avec l’assurance acquise dans la victoire et la confirmation des jeunes talents en attaque. C’est très possible, mais les cartes sont souvent rebattues, il est difficile de deviner quelles vont être les trajectoires des joueurs dans les deux années à venir, comment la sélection peut évoluer sur le terrain, avec la qualification pour l’Euro à assurer. Dans l’euphorie, on lui imagine un avenir radieux pour les dix prochaines années. Ça ne sera probablement pas aussi simple, mais ça devrait être intéressant.

La transformation du football de haut niveau en industrie de spectacle explique-t-elle l’écart grandissant entre les attentes des médias et du grand public et la réalité de la compétition ?

Le football européen, du moins son élite de clubs hyper-riches, produit un spectacle calibré pour cette industrie : quelques équipes très fortes, constellées de stars, qui dominent outrageusement, très télégéniques. Et qui sont meilleures que la plupart des sélections, désormais. C’est un football Marvel, avec un grand pouvoir de séduction. La Coupe du monde propose un autre modèle, un autre spectacle. Il y a celui des supporters, la dramaturgie particulière d’un tournoi, la plus grande incertitude sportive, les épopées, les images et les anecdotes… Ce football peut frustrer les amateurs de compétitions de clubs, plus relevées, mais il garde sa propre force d’attraction.

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« La Colombie et le Brésil avaient les moyens de battre l’Angleterre et la Belgique »

Le fossé semble se creuser avec les sélections africaines et asiatiques qui peinent à sortir du premier tour, alors que l’Amérique du Sud a été absente du dernier carré, comme en 1982 et 2006. Du coup, la dernière semaine a ressemblé à celle de l’Euro. Cette européanisation de la Coupe du monde n’est- pas dommageable pour l’intérêt de la compétition ?

Cette Coupe du monde a également été dévastatrice pour le football européen, avec l’Italie et les Pays-Bas absents, l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal éliminés prématurément… Cela étant, les outsiders qui les ont « remplacés » en demi-finales sont effectivement européens. C’est une menace possible pour l’intérêt de la compétition, mais c’est un verdict sportif… La Colombie avait les moyens de battre l’Angleterre, le Brésil d’éliminer la Belgique.

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Les nations européennes améliorent leur formation et sont de plus en plus compétitives par rapport à l’Argentine ou au Brésil, qui doivent sans doute remettre en cause leurs politiques en la matière, voire la gestion de leurs sélections. Le football des nations valorise les pays formateurs, et le problème se situe encore là, probablement, pour les sélections asiatiques et africaines. C’est d’abord une question de moyens et de rapports de forces, mais il y a certainement d’autres facteurs… Il faut du temps, aussi.

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