Les premiers Bleus : Maurice Vandendriessche, un franco-belge aux antipodes

Publié le 20 octobre 2023 - Pierre Cazal

Maurice Vandendriessche est un cas particulier dans le football français : international à deux reprises en 1908, il refuse la troisième sélection parce qu’il a choisi la nationalité belge… avant d’émigrer en Australie !

Cet article fait partie de la série Les premiers Bleus
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Qu’est-ce qu’une chronobiographie ?

Huitième enfant d’une famille de onze, Maurice Auguste Vandendriessche est né le 2 avril 1887 à Lille, d’un père belge, menuisier, et d’une mère française : il avait donc le choix entre les deux nationalités. Tant qu’il était encore mineur, c’est-à-dire avant ses 21 ans à l’époque, il était français par assimilation, et c’est la raison pour laquelle il a joué deux matchs sous le maillot bleu. C’est d’abord sous le maillot prestigieux du Racing club de Roubaix qu’il s’est fait connaître : il en gravit tous les échelons, passant de l’équipe quatrième à l’équipe troisième en 1903 jusqu’à prendre place dans l’équipe première, alors championne de France, en 1905. Il devient champion de France en avril 1906 et le sera de nouveau en mai 1908…mais il est alors Belge !

  • L’Auto du 3 mai 1908 (BNF, Gallica)

Deux sélections en quinze jours, en mars 1908

Entre temps, donc, il a été sélectionné en équipe de France pour jouer contre la Suisse, en mars 1908 (match victorieux, à l’extérieur, 2-1), et garde sa place pour affronter quinze jours plus tard, le 23 mars, la redoutable équipe d’Angleterre amateur ( rappelons que l’équipe d’Angleterre professionnelle, elle, ne joue que le British Home Championship, qui oppose annuellement les quatre nations composant le Royaume-Uni de Grande-Bretagne, et qu’elle ne daignera affronter l’équipe de France qu’en 1933, lorsque le professionnalisme y sera établi).

La défaite était inévitable, et même l’ampleur du score (0-12) ne choqua personne, tant était grande la différence de niveau, ce qui s’explique par les 30 années d’avance du football britannique, structuré en 1863, alors qu’il faut attendre 1894 pour que ce soit le cas en France. Maurice Vandendriessche, qui a donné satisfaction en dépit de la défaite, est retenu à nouveau ( le 3 avril) pour jouer… contre la Belgique, mais le 10 avril, deux jours avant le match, on apprend qu’il a dû être retiré de l’équipe, au motif qu’il a opté pour la nationalité belge, étant devenu majeur !

Devenu Belge, il ne joue ni pour la Belgique, ni contre la France

Pour autant, il n’est pas retenu dans l’équipe de Belgique : à l’époque, il faut non seulement posséder la nationalité, mais aussi être licencié dans un club du pays que l’on représente en match international. On imagine ce que cela donnerait aujourd’hui, où la quasi-totalité des internationaux français évolue sous les couleurs de clubs étrangers ! Mais cette situation était inexistante avant 1914 et encore très rare avant 1940 (elle bloquera cependant la carrière internationale de René Petit dans les années 1920, l’Espagne s’opposant à sa sélection en France et vice-versa). Quoiqu’il en soit, il était aussi impossible que Maurice Vandendriessche, désormais belge, puisse jouer contre la Belgique, et même qu’il puisse éventuellement jouer contre la France, étant licencié dans un club français, le RC Roubaix…

  • L’Auto du 3 mars 1908 (BNF, Gallica)

Aussi la carrière internationale de Vandendriessche est-elle météorique, elle tient en… quinze jours ! On peut quand même se demander pourquoi on a sélectionné en mars 1908 un joueur qui allait changer de nationalité au début du mois suivant ; il ne s’était pas présenté au conseil de révision en 1907 (à l’époque, il se passait à 20 ans, et seuls les plus anciens — la classe 68 ! — se souviennent de cette joyeuseté, qui a duré jusqu’en 1967), ce qui prouve qu’il avait pris sa décision bien avant 1908. A moins que personne, parmi les sélectionneurs, ne se soit soucié de ce genre de détail, ce qui ne serait guère étonnant ! Le service militaire étant instauré en Belgique en 1909, il est vraisemblable que Vandendriessche n’y a pas échappé, comme tendrait à le prouver le fait qu’il disparaît des effectifs du RC Roubaix jusqu’en 1911.

On dispose de fort peu d’informations sur Maurice Vandendriessche joueur : d’un gabarit plutôt léger (1,72 m, 66 kg), c’était un athlète, spécialisé dans le 110 mètre haies (beaucoup de footballeurs pratiquaient l’athlétisme l’été, le football étant perçu comme un sport d’hiver). Il est présenté comme énérgique, rapide et adroit (il ne rate pas un ballon, précise-t-on, ce qui est précieux à une époque où même le contrôle du ballon, ou la précision des passes, même courtes, ne va pas de soi) ; le poste de demi-aile lui va comme un gant. Le marquage individuel n’existant pas, le demi-aile défend par interception, ou en courant aux côtés de l’ailier adverse pour le gêner dans ses centres, et en dégageant la balle éventuellement en touche. Rapidité, souffle et détermination (on ne dira pas agressivité, les contacts physiques étant évités alors) sont les qualités requises pour faire un bon demi-aile.

  • L’Auto du 9 mars 1908 (BNF, Gallica)

Dans les rangs de l’Armée belge en 1914

La Guerre de 14-18, Maurice Vandendriessche ne la fait donc pas sous l’uniforme bleu horizon, mais dans les rangs de l’Armée belge, qui subit le choc de l’invasion allemande dès juillet 1914, et doit se replier sur la ligne de l’Yser, tandis que le roi des Belges, lui, trouve refuge en France près du Havre, à Sainte Adresse, avec son état-major. Et c’est alors qu’on revoit Vandendriessche sur les terrains de football en France, mais sous un autre nom : celui de Vandendey. Pourquoi ce pseudonyme, on l’ignore, d’autant que les journaux ne cachent nullement que Vandendey est Vandendriessche !

La revue belge Les Sports Illustrés nous informe que « Dès le début de 1915, un petit nombre de membres de l’Union Belge ne mirent pas longtemps à constituer à Paris un comité de l’UBSFA (le fédération belge) qui organisa avec l’intervention généreuse du mécène Eric Thornton plusieurs rencontres entre des équipes belges et françaises ». Thornton était un anglais jouant en Belgique, qui avait failli être sélectionné en 1905 contre la France pour la Belgique, avant que l’USFSA ne s’y oppose puisqu’il n’avait pas la nationalité belge : il faut comprendre de ce qui précède qu’il a financé ces matchs, pour louer les terrains, payer les déplacements, les équipements, etc.

C’est ainsi qu’eut lieu, chaque année, un match France-Belgique, toujours joué en France, bien entendu, reconnu comme officiel par le CFI. Par exemple, le 12 mars 1916, assistent au match le consul de Belgique, ainsi que le vice-président de la fédération belge, et côté français Henri Delaunay, secrétaire du CFI, la Brabaçonne et la Marseillaise sont jouées. Bref, tout le cérémonial officiel est en place, mais ces rencontres ne figurent pas dans les palmarès. Les Anglais ont la catégorie des « War-time Internationals », qui ne comptent pas pour une sélection, les Français ignorent cette catégorie, mais excluent d’attribuer une sélection aux joueurs qui ont pris part aux matchs de 1915 à 1918.

Des matchs officieux avec la Belgique pendant la Guerre

Revenons à Vandendey : il prit pat aux victoires belges de 1915 (3-0 ) et de 1916 (4-1), mais pas aux deux suivantes. On le voit lors de la Journée du Poilu Sportif (sic) en janvier 1916 dans les rangs d’une « Entente belge » truffée d’intenationaux repliés en France, comme Emile Hanse, Jan Van Cant ou Felix Balyu ; on le retrouve aussi lors de la tournée que fit une équipe belge en Angleterre, battue en décembre 1917 (0-5), ou encore en décembre 1918 aux côtés d’internationaux belges réputés comme Armand Swartenbroeks, Honoré Vlamynck ou Georges Michel, ceci pour prouver que Vandendey-Vandendriessche avait bien le niveau international suffisant pour être sélectionné dans l’équipe de Belgique autant que dans l’équipe de France.

Quoique toujours licencié à Roubaix, et donc au CFI, théoriquement non-sélectionnable par la Belgique, Vandendriessche peut jouer ces matchs de guerre sous les couleurs belges parce qu’ils sont officieux. Les règlements sont assouplis pendant la durée de la Guerre : Vandendriessche est d’ailleurs autorisé, en janvier 1918, à signer une licence temporaire pour le CASG parisien, ce qui lui permet de jouer les demi-finales de la toute première Coupe de France (contre l’Olympique de Pantin, victorieux 2 à 1). Mais, la Guerre finie, il retrouve le RC Roubaix, où il fait équipe dans la ligne de demis avec son frère René, plus jeune de 4 ans. On voit, par exemple, les frères Vandendriessche jouer en septembre 1919 contre l’US Tourcoing (2-2).

Acheteur de laine en Australie, joueur pour l’Etat de Victoria

Et quid de l’Australie, évoquée au début de l’article ? Dès 1912, Vandendriessche est signalé dans l’Etat de Victoria, dont la capitale est Melbourne ; il est même préselectionné pour jouer un match opposant les états du Queensland à celui du New South Wales, mais ne joue pas, sans doute parce qu’il n’a pas la nationalité australienne. Il est acheteur de laine pour les établissements Caulliez et multiplie les aller et retours entre le Nord de la France et l’Australie.

On sait, par exemple, qu’il se marie à Roubaix en 1913, puis repart, puisqu’il crée en 1914, à Sydney une Association Sportive Française (ASF), mais il revient encore et passe toute la durée de la Guerre en France, jusqu’en 1920. Puis il reprend ses pérégrinations et activités commerciales en Australie, où il est signalé en 1921. En 1923, il est enfin sélectionné dans l’équipe du Victoria qui affronte le New South Wales, et le journal The Referee écrit : « Victoria had a wonderfully good man in M. Vandendriche (sic) who played for France before the War in international match ».

Vandle pousse pour envoyer l’Australie en Coupe du monde

Son nom est si compliqué pour les Australiens qu’ils l’appellent « Vandle »… Ledit Vandle essayera de mettre sur pied une tournée en Europe pour les Australiens, et même tentera de les convaincre de participer à la Coupe du monde 1930, mais sans succès : car si l’Australie a présenté une équipe nationale en 1922 et 1923 pour une série de matchs de voisinage contre la Nouvelle-Zélande, elle n’a pas réussi à créer une fédération unissant ses différents états (l’Australie en compte 6, plus la Tasmanie), et n’était pas affiliée à la FIFA, condition sine qua non pour participer à la compétition.

En conclusion, on peut dire que Vandendriessche passa effectivement comme un météore dans le ciel des Bleus ! On peut même avancer qu’il fut un Bleu « malgré lui », car s’il avait vraiment tenu à l’équipe de France, il n’aurait pas opté pour la nationalité belge, qui ne présentait aucun avantage notoire pour lui, puisqu’il travaillait pour un employeur français (Caulliez) en France, se maria en France avec une Française, ne résida jamais en Belgique, et passait en Australie pour Français et non pour Belge. Mais il faut croire que son ascendance paternelle l’emportait affectivement, raison pour laquelle sans doute il endossa le maillot rouge des Belges pendant la Guerre, avec le plaisir de battre deux fois les Français, qui ne jouaient d’ailleurs pas en bleu, le maillot du CFI étant bicolore à bandes verticales.

Maurice Vandendriessche est décédé le 18 novembre 1959 à Melbourne (Victoria).

Les 2 matchs de Maurice Vandendriessche avec l’équipe de France

Sel.GenreDateLieuAdversaireScoreTps JeuNotes
1 Amical 08/03/1908 Genève Suisse 2-1 90
2 Amical 23/03/1908 Londres Angleterre 0-12 90

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