Benoît Bontout : « creuser un sillon avec des livres novateurs, graphiques et intelligents »

Publié le 6 novembre 2017

L’éditeur du Dico des Bleus, c’est lui. Mais à quarante ans, il a déjà travaillé pour Mango, Hugo Sport et Solar avant d’être recruté par Marabout et d’en devenir le responsable d’édition de livres de sports. Il nous fait découvrir ici les coulisses de son métier et ce qui fait la spécificité de ce secteur en pleine mutation.

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Quel est votre premier souvenir des Bleus ?

J’ai un souvenir rétrospectif. Je n’ai malheureusement pas pu suivre France-Allemagne de 1982 parce que j’étais opéré des amygdales. Sinon je pense que j’aurais suivi la première mi-temps au moins, j’avais 5 ans. Ensuite c’est l’Euro 1984, l’exclusion d’Amoros contre le Danemark, France-Belgique sous le soleil et une pluie de buts. Le triplé de Platini contre la Yougoslavie suivi à la radio m’a beaucoup marqué.

Mais le match vraiment que j’ai suivi à la télévision et qui m’a impressionné le plus reste France-Brésil 1986. C’est un sommet dans l’histoire du foot au-delà de l’histoire des Bleus. Tout y était : le jeu extraordinaire, l’ambiance, la luminosité, la dramaturgie, l’injustice sur la sortie du gardien qui ceinture Bellone, les arrêts de Bats, l’échec de Platini au tir au but. Inoubliable !


 

Quels livres ou magazines de sport lisiez-vous à l’adolescence ? Lesquels vous ont marqué ?

J’ai été abonné à France Football en quatrième ou en troisième. Je lisais aussi Onze ou Mondial puis Onze Mondial, L’Equipe de temps en temps. Sinon dans une brocante du Lot j’avais trouvé un vieux livre sur le sport, Sport à la Une (de Jules Gritti, éditions Armand Colin) qui étudiait notamment le champ lexical de la presse sportive. C’était très instructif. Je l’ai toujours et le feuillette de temps en temps.

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La masse d’informations, de textes, d’images, de vidéos, de données statistiques sur le sport disponible en ligne est considérable. Face à cela, qu’apporte de plus un livre imprimé ?

Effectivement on peut trouver réponses à tout sur Internet en cherchant bien. Mais le livre conserve beaucoup d’atouts. D’abord l’objet peut être esthétique, agréable au toucher, on réfléchit toujours à lui apporter de l’originalité, une touche graphique. C’est encore plus vrai pour les livres illustrés, où les photos sont mises en valeur et ne sont pas disponibles sur Internet.

Et puis même pour un ouvrage de référence comme Le Dico des Bleus, il est agréable de tout trouver réuni dans un seul ouvrage où il n’y a qu’à tourner les pages pour trouver une info que l’on recherche ou pour se laisser surprendre par une découverte. Ça reste même plus rapide qu’un simple clic !

L’édition de livres de sport semble relativement prospère. Comment l’expliquez-vous ?

L’édition de livres de sport est un petit marché. C’est un sous-sous-secteur du marché plus large des livres pratiques mais elle recouvre un grand nombre de catégories d’ouvrages. On peut distinguer deux grandes familles, les livres illustrés et les livres de textes. Dans la première on va du manuel qui guide pas à pas un néo-pratiquant qui veut se familiariser avec une discipline comme le running ou la musculation au livre illustré sur l’histoire d’un club ou d’une compétition. Dans la seconde on recense les mémoires de championnes et champions, les témoignages d’acteurs du monde du sport et des enquêtes documentées, d’investigation polémiques ou non.

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C’est effectivement relativement prospère mais c’est un petit marché stable. En dehors des catégories évoquées plus haut, le sport est aujourd’hui abordé sous des angles très différents : au travers d’un traitement décalé comme c’est le cas par exemple avec So Foot, Boucherie Ovalie, Dans la Musette, ou Têtes de Série de So Press, tous publiés chez Marabout. On voit aussi des maisons se lancer autour de la littérature sportive (Salto), ou l’histoire du sport (Chistera). Aujourd’hui de nombreux livres « littéraires » ont pour thème un objet « sportif », les Verts de Saint-Etienne ou Georges Best (Vincent Duluc chez Stock) ou Zatopek ou le foot en général (Jean Echenoz ou Jean-Philippe Toussaint chez Minuit).

« La catégorie livres de sport souffre parfois d’être un sous-genre »

D’ailleurs Toussaint croit bon de préciser « Je fais mine d’écrire sur le football, mais j’écris, comme toujours, sur le temps qui passe. » Comme pour dire : « attendez j’intitule mon livre Football, mais ne croyez pas que je m’y intéresse vraiment, hein » Et au cas où le message ne serait pas passé, il précise : « je n’ai jamais assisté à un match de foot. » ou encore « Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel ». Je pense qu’il a vu juste dans la première partie de sa phrase. Mais il n’a pas non plus intéressé ceux qui ne s’intéressent pas au football et ne sont pas à ses yeux intellectuels ou encore les amateurs de football qui n’ont pas trouvé son livre trop intellectuel. En définitive, Il ne reste pas grand monde.

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Plus généralement, la catégorie livres de sport souffre parfois d’être un sous-genre, peu considéré ou alors seulement si le sport est un prétexte et que celui-ci reste envisagé comme un objet littéraire. En gros pour certains (éditeurs compris), les livres de sport, c’est bien mais surtout si on ne parle pas de sport !

Les livres de sport seront un secteur prospère le jour où en librairie on trouvera plus facilement des tables qui y seront dédiées. C’est souvent le cas, avec de très belles mises en avant, mais notre souhait à tous éditeurs de livres de sport c’est qu’il le soit plus encore. Et que nos livres, comme d’autres d’ailleurs, ne soient pas relégués sous les tables et casés là où il reste de la place. Mais avec l’offre de plus en plus large je pense qu’il y a des raisons d’être optimiste.

Qu’est-ce qui a changé dans ce secteur depuis une trentaine d’années ?

Je ne prétends pas pouvoir expliquer ce qui a changé depuis trente ans dans le marché du livre de sports. Je peux en revanche dire ce que j’ai observé et édité. Ce qui me semble le plus notoire c’est notamment la diversification dans le domaine des médias autour du sport (papier ou internet). So Foot en est la parfaite illustration. Ils ont traité le foot avec un regard neuf, raconté des histoires avec un ton impertinent et agréable, des légendes hilarantes. Je suis très heureux d’avoir publié trois de leurs ouvrages qui sont le prolongement de leurs magazines.

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Plus généralement Boucherie Ovalie, Dans la Musette, les Cahiers du football, Attitude Rugby que j’ai tous publiés ont tous offert à leurs lecteurs des approches novatrices. Eux aussi traitent du sport via des prismes nouveaux, mais fondamentalement ils aiment le foot, ils aiment le rugby, ils aiment le vélo, ils ne s’en servent pas. Donc avec eux, le livre de sport s’est ouvert ou a continué de creuser un sillon de livres illustrés novateurs, graphiques et intelligents.

« Une grande liberté de ton, une iconographie décalée »

Sinon les « licences » se sont beaucoup développées ces dernières années avec les clubs, les organisateurs de grands événements. L’économie du sport a beaucoup changé et les livres officiels ont accompagné ce mouvement. Mais je tiens à dire que cela ne va pas forcément de pair avec un contrôle strict sur les contenus. Avec Thibaud Leplat qui en était l’auteur, nous avons pu construire dans Ici c’est Paris un livre avec une grande liberté de ton que ce soit dans les textes comme dans l’iconographie décalée ou les légendes parfois impertinentes. Cette manière décomplexée de traiter le sport n’est donc pas l’apanage des médias.

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Les annuels subissent eux une baisse tendancielle, il y a eu un âge d’or mais aujourd’hui, alors qu’une info en chasse une autre à un rythme effréné, il devient compliqué d’intéresser le lecteur en lui parlant du tour préliminaire de l’Europa League qui a eu lieu 15 mois plus tôt ! Pour les bios ou autobios, la nouveauté c’est que les sportifs et sportives se dirigent de plus en plus vers des éditeurs spécialisés chez qui ils trouveront une oreille attentive et une forme d’expertise.

Le football cannibalise-t-il l’édition de livres de sport, comme il le fait en terme de retransmission télévisée, ou va-t-on au contraire vers une diversification dans ce secteur ?

Le terme cannibalisé est un peu dur. Il est vrai que beaucoup d’ouvrages paraissent sur le football parce qu’au-delà de ses deux millions de licenciés il intéresse beaucoup de monde. Tous ceux qui ont un peu joué dans les cours de récré ou n’importe où ailleurs peuvent des années plus tard se montrer admiratifs devant un slalom de Neymar et souhaiter mieux le connaître en lisant sa biographie par Luca Caioli que nous publions chez Marabout actuellement.

Ils peuvent vouloir aller plus loin dans leur compréhension du football et à ce moment là le livre Comment regarder un match de foot que j’avais édité avec les Dé-Managers et les Cahiers du foot répond à leurs attentes tout comme La Métamorphose écrit par Marti Perarnau et qui explique dans le détail le travail de Guardiola publié chez Marabout ou encore Dans les coulisses du football européen de Daniel Fieldsend qui est un formidable voyage initiatique dans les clubs européens et qui relève de la culture foot.

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« On publie Martin Fourcade alors que le biathlon compte très peu de licenciés »

Le foot est un sujet inépuisable, nous publions également le témoignage de Christophe Hutteau (écrit avec Arnaud Ramsay) lui qui exerce comme agent depuis de nombreuses années Mes secrets d’agent, le roman du foot français.

Mais l’édition de livres de sport ne se limite heureusement pas au foot. L’an dernier, j’ai publié une biographie de Valentino Rossi par Michel Turco qui a été un vrai succès, cette année nous publions chez Marabout le livre de Martin Fourcade alors que le biathlon compte très peu de licenciés. Dans ces cas, c’est la personnalité hors norme des champions qui prime et aussi la volonté de s’ouvrir à tous les sports. Chez Marabout, il y a des livres sur le tennis, le rugby, le cyclisme, le golf, le eSport, l’ultra marathon, sans parler des ouvrages pratiques sur le running etc.

La France n’est-elle pas en retard dans l’édition de livres un peu pointus sur le football, comme par exemple Inverting the Pyramid de Jonathan Wilson, toujours pas traduit depuis 2009 ?

Il me semble qu’Inverting the Pyramid sera prochainement traduit. Les auteurs de Comment regarder un match de foot ? ont traité beaucoup de thématiques similaires en étant plus pointus et actuels dans leur approche, moins historique et j’ai préféré leur approche. J’avais aussi fait traduire Mes secrets d’entraîneurs de Carlo Ancelotti. Le livre que l’on vient de publier chez Marabout sur Guardiola trouve son public.

Mais c’est vrai qu’il existe de nombreux très bons livres non traduits. Cela dit, il ne faut pas oublier que l’investissement financier sur une traduction reste conséquent et peut expliquer ce que l’on peut considérer comme une forme de frilosité des éditeurs. Je pense qu’il faut que l’opportunité se présente, qu’il existe une forme d’adéquation entre le sujet du livre et le moment de sa parution. Et des choses à inventer pour bien le promouvoir et l’aider à trouver son public.

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En tant qu’éditeur dans un secteur très concurrentiel, que privilégiez-vous pour vous démarquer ? Des sujets originaux, des mises en forme originales, des opportunités liées à l’actualité ?

Publier des ouvrages très pointus sur la tactique dans le football et donc creuser un sillon qui était jusque là réservé à l’édition technique, ce n’était pas gagné d’avance. Ceux qui sont originaux, ce sont les auteurs, les accompagner est passionnant. La Boucherie Ovalie est un collectif extrêmement drôle et talentueux, je suis heureux qu’ils m’aient rejoint chez Marabout, c’est une marque de confiance qui fait plaisir et c’est une relation avec eux qui se construit sur du long terme. L’aspect graphique est effectivement essentiel à mes yeux. Je travaille notamment beaucoup avec un directeur artistique graphiste, Thierry Sestier, particulièrement créatif et talentueux.

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« Il faut réagir à l’actualité sportive, mais tous les éditeurs le font »

Les Editions Marabout sont une référence en matière de livres illustrés, de beaux livres et c’était donc une superbe opportunité que de rejoindre cette belle maison dirigée par Elisabeth Darets au sein du groupe Hachette. L’expérience et l’exigence du directeur éditorial Emmanuel Le Vallois et le soin qu’il apporte aux maquettes et aux couvertures participent à leur originalité. Le travail avec les fabricants y est également très important. Tout cela concourt à rendre nos livres illustrés différents.

Quant aux sujets traités effectivement, il faut réagir à l’actualité sportive mais tous les éditeurs le font. Cette saison, j’ai été convaincu assez vite que Neymar signerait au PSG, cela nous a permis d’avoir en main la traduction de la biographie que Luca Caioli lui a consacrée, deux mois tout juste après la signature de son contrat et c’est une satisfaction mais pour y arriver il a fallu que l’auteur complète vite son texte, que le traducteur Mickaël Caron traduise vite et bien et ainsi de suite.

Mais sinon, s’il faut chercher une singularité, les livres que j’aime éditer, ce sont des livres qui n’hésitent pas à explorer des pistes peu usitées, des livres qui apportent de nouveaux éléments à la bibliographie sur le sujet traité, écrits par des auteurs qui ont de l’esprit, de l’humour, un style. Et lorsque ce sont des livres illustrés, des livres portés par un graphisme très présent et élégant : vintage quand il s’agit de revisiter l’histoire d’un sport, d’un club ou d’un magazine (comme le livre que nous publions cette année avec Onze-Mondial, 40 ans d’exploits du foot français), très dynamiques lorsqu’on est sur le vif, sur le récit d’une compétition. Dans la mesure du possible !

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Les livres pratiques sont le deuxième genre le plus lu derrière les romans et devant les BD. Mais les dictionnaires sont ceux qui sont le moins lus en entier. Comment rendre un dictionnaire attractif, et donner au lecteur l’envie d’y rester un moment ?

Dans le cadre du Dico des Bleus, je crois qu’il faut vraiment rendre hommage aux auteurs pour leur travail de recherche faramineux et pour le soin apporté à la mise en forme de leurs textes. Un million de signes, 1200 entrées dont 896 bios de joueurs, tous les scores, toutes les confrontations des Bleus avec tous leurs adversaires, c’est un travail titanesque et remarquable.

« Les photos incarnent le propos, marquent les époques, offrent des respirations »

Sinon un dictionnaire n’a pas vocation à être lu d’un bloc de la première entrée à la dernière. On vient y chercher une information, ou bien on picore par petites touches, en y revenant au rythme souhaité. Pour le Dico des Bleus nous avons voulu rendre la maquette, le graphisme du livre agréables, qu’ils donnent envie au lecteur de feuilleter le livre, de s’arrêter sur une définition, un joueur, une anecdote. Que les photos incarnent le propos, marquent les époques, offrent des respirations.

Mais ce sont les textes et les informations qui restent primordiaux. Certaines définitions sont mises en avant graphiquement avec un fond couleur rouge ou bleu, il y a les fanions, les mascottes, une iconographie très riche et variée. Mais encore une fois la force du Dico réside dans le choix des entrées, la richesse de la documentation et le caractère exhaustif de l’entreprise !

Pour finir, à huit mois de la Coupe du monde, pourquoi faut-il lire le Dico des Bleus ?

Il faut lire le Dico des Bleus parce quelle que soit la génération qui est la vôtre vous ne connaissez pas aussi bien pour des raisons sentimentales toutes les équipes de France même si vous les chérissez d’un amour inconsidéré. Ainsi si ceux qui vous ont fait rêver sont Kopa, Piantoni et Fontaine vous découvrirez la génération 87 ou même la génération Mbappé-Dembélé sous un autre angle. Et inversement quel plaisir pour ceux qui suivent les Bleus depuis le début des années 80 de se plonger dans 75 ans d’Histoire.

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« On a tout à apprendre du Dico »

On a souvent l’impression que l’équipe de France est née en 1958. C’est la borne historique en deçà de laquelle peu s’aventurent. Or ce n’est ici pas le cas. Ben Barek, les défaites humiliantes face au Danemark, l’histoire des France-Belgique depuis le match inaugural de 1904, tout y est et c’est un plaisir de découvrir des grandes figures de l’époque, mais aussi les conditions dans lesquelles les joueurs évoluaient avant le professionnalisme.

Donc on a tous à apprendre du Dico et au-delà des mises à jour factuelles, des rattrapages à effectuer, le Dico regorge d’informations qui vont surprendre jusqu’aux plus grands spécialistes. Par exemple qui se souvient ou même a jamais su que Michel Platini a joué le 27 novembre 1988, soit plus d’un an après sa retraite sportive, un match face à l’URSS sous les couleurs du Koweit, un match reconnu dans les archives de la FIFA ? C’est un exemple croustillant mais il y en a beaucoup d’autres sur les adversaires que l’équipe de France a rencontrés mais qui n’ont pas d’existence officielle, sur les joueurs de champ qui s’improvisent gardiens de but après la blessure ou l’expulsion du gardien titulaire, sur les blessures stupides, l’histoire des buts contre son camp... Ce Dico est incroyable !

pour finir...

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