Ces Bleus « malgré nous » : histoire des Alsaciens-Lorrains sous l’Occupation

Publié le 8 août 2022 - Pierre Cazal - 1

De Fritz Keller à Emile Veinante en passant par Oscar Heisserer, Charles Fosset, Marcel Kauffmann, Pierre Korb et Marcel Marchal, ils sont sept internationaux français à avoir joué dans des clubs alsaciens et lorrains sous annexion allemande entre 1940 et 1944.

L’Armistice du 22 juin 1940 aboutit à la réannexion à l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine (limitée à la Moselle), comme entre 1871 et 1918, avec, pour les Allemands, le même objectif : germaniser ces territoires, « défranciser » leurs populations. C’est plus radical en Alsace qu’en Lorraine, avec l’expulsion des « Français de l’Intérieur », l’interdiction de parler en français, et la recolonisation, en favorisant l’installation d’Allemands.

Les clubs de football n’y échappent pas ; leurs noms sont d’abord germanisés : exit le Football Club de Metz, place au Fussball Verein ; le Racing de Strasbourg devient le Rasensport, etc… Pire, le Red Star de Strasbourg est placé sous la tutelle des SS et s’appelle désormais SS Sportgemeinschaft Strassburg, son maillot noir s’ornant de la glaçante « Totenkopf » (tête de mort) et des « SS Runnen », le sigle de la Schutzstaffel, nom de la police nazie.

Fritz Keller, né de père allemand en 1913

Les SS renforcent l’équipe, non seulement avec des joueurs allemands, mais en attirant des vedettes alsaciennes, qui ne peuvent pas refuser cette « invitation » (car l’amateurisme strict est de règle dans le football allemand, contrairement au football français, qui admet le professionnalisme depuis 1932), au risque d’être déportées, elles et leurs familles (car les nazis pratiquent ce genre de représailles, très efficace, imité des pratiques de la Mafia).

C’est le cas de Frédéric, dit Fritz Keller, 8 sélections entre 1934 et 1937, qui a joué la Coupe du monde 1934. Il présente, pour les nazis, l’avantage d’être de père allemand et d’être né en 1913, donc à l’époque où l’Alsace était encore allemande ; il bénéficie de la double nationalité. Il accepte d’autant plus que, professionnel avant 1940, il n’a aucun métier en dehors du football, et que les nazis lui offrent un poste de moniteur de sport dans une association allemande (Kraft durch Freude, la force par la joie…). Les frères Waechter, dont l’aîné, Ernest, fut sélectionné B et international militaire (français, bien entendu) sont dans le même cas.

Le Miroir des Sports du 31 janvier 1939 (BNF Gallica)

Le public alsacien soutient le Rasensport d’Oscar Heisserer

Par contre, Oscar Heisserer (14 sélections à l’époque, pro au Racing de Paris, mais revenu en Alsace) refuse de quitter son « Rasensport Strassburg » au maillot symboliquement bleu, qui cristallise, pour le public, l’attachement à la France ; les SS n’oseront finalement pas le sanctionner. Les matches opposant le Rasensport à la SS Sportgemeinschaft sont chargés d’une émotion particulière ; le public n’ose pas siffler l’équipe des SS, mais il n’applaudit pas leurs buts, alors qu’il soutient le Rasensport.

Les équipes d’Alsace-Lorraine sont intégrées dans les compétitions allemandes, qui comportent d’abord une phase régionale, puis une phase nationale opposant les champions des différents « Gau », dont le nombre augmente au fur et à mesure des annexions, de 19 (en 1940-41) à 31 (en 1943-44). Cette phase finale porte le nom du « Reichsportführer » (ministre des Sports) Hans Von Tschammer und Osten et s’appelle donc la Tschammerpokal (Pokal veut dire Coupe), qui s’est déroulée de 1935 à 1944.

Emile Veinante, du Fussball Verein de Metz

Les champions d’Alsace et de Lorraine y ont donc été engagés durant les 4 saisons de 1940 à 1944. En 1941, ce fut le FV Metz qui accomplit le meilleur parcours en alignant 6 victoires d’affilée contre des clubs allemands (Schaffhausen, Saarbrücken, Neunkirchen, Frankfurt, etc…) pour être éliminé en huitième de finale par Iena (0-3) : les Bleus Charles Fosset (2 sélections en 1937), Marcel Marchal (1 sélection en 1938) et surtout Emile Veinante (24 sélections de 1929 à 1940, un des plus fins techniciens du football français, et qui avait disputé la Coupe du monde 1938 avec Heisserer) y étaient.

En 1942, ce fut au tour de la SS Strasbourg : elle élimina, sur le score de 5-4, des clubs comme le Borussia Neunkirchen ou le Waldhof Mannheim, et ne succomba que face au futur gagnant, le TSV München 1860, mais sur le score humiliant de 1-15 ! La star polonaise Ernst Willimowski marqua ce jour-là la bagatelle de 7 buts ! Dans l’équipe alsacienne, figuraient outre Keller, Waechter, et l’arrière Hermann Müller, de son vrai nom Armand Voillet, mais germanisé, et dont on reparlera, bien qu’il n’ait pas été international. L’entraîneur n’était autre que l’ex-Bleu Ernest Gross, 5 sélections en 1924 et 1925.

En 1943 et 1944, ce fut au tour de Mulhouse, ou plutôt du FV Mülhausen, de représenter l’Alsace (pour la Lorraine, c’était invariablement Metz) et de s’illustrer en étant éliminé par le Waldhof Mannheim (1-4 ; en 1944, l’équipe avait reçu le renfort de deux internationaux allemands, Edmund Conen et Klingler, lequel fut tué peu après sur le front de Libye. Les internationaux français Marcel Kaufmann (5 sélections de 1930 à 1933) et Pierre Korb (12 sélections de 1930 à 1934) figuraient dans l’équipe.

Il exista aussi une compétition par provinces, la Reichsbundpokal, disputée jusqu’en 1942 seulement : les revers sur le front russe, après Stalingrad, ont causé sa suppression. La Moselle fut incluse dans le Gau Westmark, tandis que l’Alsace (Elsass) formait à elle seule un Gau à part entière. Le Westmark fut éliminé par Köln/Aachen (Cologne Aix la Chapelle) : l’équipe comprenait 3 Mosellans, l’arrière Henri Nock, le demi Marcel Muller (international militaire en 1938 et 1939, remplaçant en équipe A en 1938) et Emile Veinante. L’Alsace fut éliminée par le Württemberg (en allemand, il faut deux t) 4 à 9, les internationaux Keller (1 but), Heisserer (2 buts) y figuraient, le dernier but étant inscrit par Jean-Jacques Karrer, qui ne fut pas international, mais dont on reparlera, comme Voillet.

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Emile Veinante contre l’Italie


Le Polonais Willimowski intégré dans la sélection allemande, mais pas les Français

Et l’équipe nationale allemande ? Les nazis voulaient l’ouvrir aux ressortissants des territoires annexés : ils avaient fait place aux Autrichiens du Wunderteam en 1938, pour jouer la Coupe du monde (ce qui ne leur porta du reste pas chance, car ils détruisirent la cohésion de leur équipe précédente). Ils y incorporèrent la vedette polonaise Willimowski, et nul doute qu’ils n’aient songé, à un moment ou à un autre, à y faire une place hautement symbolique aux vedettes alsaciennes, Heisserer et Keller. L’équipe allemande jouait beaucoup, pendant la guerre, pour des raisons de propagande : elle a disputé 18 matches entre 1940 et 1942 : seule la détérioration de la situation militaire, avec la défaite de Von Paulus à Stalingrad, les problèmes en Afrique du Nord de Rommel a changé la donne. Cependant, les Allemands renoncèrent à incorporer des Alsaciens dans la Nationalmannschaft.

Le 25 août 1942, est décrétée l’incorporation dans les rangs de la Wehrmacht, ou, pire, des Waffen SS des Alsaciens-Lorrains, jusque-là exemptés, sans doute par défiance. Cela signifie revêtir l’uniforme allemand et aller se battre sur le front russe. C’est à partir de là qu’on parle de « malgré nous » : on estime qu’il y en eut 135.000, et que 40.000 d’entre eux furent tués, ou disparurent ; d’autres furent faits prisonniers par les Russes, qui ne considéraient cependant pas les Waffen SS comme une armée régulière, dont les prisonniers de guerre étaient protégés par la Convention de Genève.

Ils étaient immédiatement fusillés et ne pouvaient dissimuler leur appartenance à cette armée parallèle, car leur groupe sanguin était tatoué en haut de l’épaule droite, ce qui les dénonçait. Armand Voillet — Hermann Müller pour les nazis — fut enrôlé de force dans les Waffen SS, de même qu’Ernest Waechter, puisqu’ils jouaient dans la SS Sportgemeinschaft : ils parvinrent à échapper aux Russes et à se rendre aux Américains, qui eurent du mal à comprendre comment des Français pouvaient avoir pris l’uniforme allemand sans être des traîtres, mais furent moins expéditifs que les Russes.

Veinante passe la frontière, Heisserer divorce momentanément

Plusieurs autres footballeurs y laissèrent la vie, notamment le grand espoir alsacien Gérard Schaaf, au potentiel d’international. D’autres refusèrent : ce fut le cas de Marcel Muller, affecté à la Wehrmacht, qui eut le courage de se déclarer insoumis : il fut déporté à Dachau en mars 1943 (qui n’était pas un camp d’extermination, mais de travail) et n’en fut libéré qu’en mai 1945 par les Américains. Il rejoua au football, à Merlebach, puis devint le maire de Morsbach jusqu’en 1983. Outre la déportation, les refus entraînaient la confiscation des biens, et des représailles à l’égard des familles.

L’autre solution était la fuite. Emile Veinante fut le plus avisé : sans doute prévenu de l’imminence de l’incorporation, il franchit la frontière, au poste de Novéant (le seul autorisé en Lorraine) en juillet 1942, au motif qu’il regagnait le club pour lequel il était licencié en 1939. Il put passer sans problème, et, une fois à Paris, les Allemands ne vinrent pas l’arrêter. Visiblement, le pouvoir des Gauleiter (l’équivalent des préfets des régions) s’arrêtait à la frontière.

D’autres durent ruser, comme Heisserer. Il prit d’abord la précaution de divorcer, pour protéger sa femme des représailles (il l’épousa de nouveau après la Libération), et franchit la frontière en direction de la Suisse avec de faux-papiers. En 1944, il rejoignit l’Armée De Lattre, et revint à Strasbourg en libérateur, avec l’uniforme français sur le dos ; il en avait été de même pour son coéquipier Karrer, qui cependant fut tué lors des combats. Heisserer fut le seul à revêtir à nouveau le maillot bleu, il fut même symboliquement désigné capitaine pour rencontrer l’Angleterre en mai 1945 à Wembley, pour un match glorieux (2-2), où il parvint à inscrire à la dernière minute le but égalisateur ! Il y ajouta encore une dizaine de sélections jusqu’en 1948, portant son total à 25. Pour toute l’Alsace, Heisserer est un héros.

Fritz Keller, réfugié en Sarre pour ne pas porter l’uniforme allemand

Au contraire de Fritz Keller, qui pourtant, en dépit de sa double nationalité, de son appartenance à la SS Sportgemeinschaft, se refusa à porter l’uniforme allemand et parvint à ruser. On ignore les détails, mais toujours est-il qu’il se réfugia en Sarre, où le Gauleiter se montra compréhensif et le protégea, sourd aux appels de son homologue alsacien. Pourtant, à la Libération, il fut inquiété, et fut le seul, au motif qu’il avait accepté (dans les conditions qu’on a vues) de porter le maillot siglé des SS de la Sportgemeinschaft. Bouc émissaire, il fut suspendu 3 ans par la FFF, de façon assez injuste, car il n’a jamais été un traître.

A noter que son frère Curt (1 sélection en 1937), né allemand lui aussi en 1918, il avait choisi de ne pas remettre les pieds en Alsace à la démobilisation de juillet 1940, et de se fixer à Toulouse. Il échappa donc à l’incorporation, qui ne s’appliquait visiblement qu’aux Alsaciens résidant en Alsace depuis l’annexion ; ce qui est confirmé par l’examen du cas d’Henri Roessler, autre alsacien qui jouait pour Strasbourg en 1939.

Lui également se refusa à retourner en Alsace annexée, bien qu’Allemand de naissance (en 1910) et dans le même cas que les frères Keller : il préféra s’installer à Paris, y joua pour le Red Star, et fut sélectionné en équipe de France en 1942, et c’est là où son cas devient intéressant. Car pour quitter la zone occupée, et aller jouer à Marseille (zone libre) puis à Séville (donc franchir la frontière espagnole), il fallut un « Ausweis », un visa délivré par les autorités allemandes. Roessler l’obtint sans problème, malgré sa naissance en Alsace alors allemande en 1910, ce qui prouve que les Allemands faisaient deux poids, deux mesures.

Au final, même s’ils furent des appelés « malgré eux », aucun Bleu d’Alsace-Lorraine annexée ne porta l’uniforme de la Wehrmacht, ni des Waffen SS (hormis Waechter) : l’incorporation, de même que le STO (service du travail obligatoire, à effectuer en Allemagne) dressèrent encore plus les populations déjà initialement hostiles, contre les Allemands, aussi bien en Alsace qu’en Lorraine, et chacun fit ce qu’il put pour s’y soustraire.

Le seul qui porta l’uniforme des SS fut… Alexandre Villaplane, en Dordogne, qui n’était nullement Alsacien, ni Lorrain ; mais c’est une autre histoire, qui lui valut d’ailleurs d’être fusillé.

Vos commentaires

  • Le 8 août à 21:51, par Kitl Racingstub En réponse à : Ces Bleus « malgré nous » : histoire des Alsaciens-Lorrains sous l’Occupation

    Merci et bravo pour ce remarquable travail !

    Ayant entrepris pas mal de recherches sur les pérégrinations des footballeurs alsaciens, notamment Fritz Keller et Heisserer, qui étaient les véritables vedettes du RCS avant-guerre, je me suis pas mal cassé les dents devant le manque de sources ! Il reste énormément de non-dits sur la période et les protagonistes ont emporté bon nombre de secrets dans leur tombe.

    Le trajet d’Heisserer était relativement clair, mais j’ignorais que Keller avait atterri en Sarre et on pouvait deviner qu’il n’avait pas vraiment choisi de mettre un terme à sa carrière à la Libération, alors qu’il venait seulement de passer la trentaine.

    Les cas Veinante et Roessler sont également éclaircis, merci ! On peut imaginer que les Allemands étaient suffisamment « occupés » à mener à bien l’incorporation de force en Alsace et en Moselle (et dans tous les territoires annexés), qu’ils n’allaient pas forcément chercher à rapatrier chaque élément ayant échappé à leurs griffes.

    J’ai repéré quelques coquilles (à effacer du commentaire après modération)
     SS Runnen -> Runen
     le Reichsportführer -> Reichssportführer
     von Paulus à Stalingrad -> Paulus (il n’était pas noble)

    Bien à vous

    Kitl
    racingstub.com

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