1er mai 1904, le jour où tout a commencé

Publié le 1er mai 2020, mis à jour le 19 novembre 2020 - Matthieu Delahais & Pierre Cazal

La première rencontre de l’équipe de France s’est déroulée le 1er mai 1904, au Stade du Vivier d’Oie à Bruxelles, face à la Belgique. Elle est financée par le mécène belge Evence Coppée. Au-delà du résultat (3-3), voyons comment l’USFSA a géré cet événement à travers la presse de l’époque.

La préparation

Les Français se sont préparés avec sérieux, en affrontant des équipes anglaises. Ils ont été battus par Southampton le 13 mars (1-6) et par les Corinthians, une référence en ces temps anciens, le 2 avril (4-11). Face aux Corinthians, les Français ont réussi à mener 4-2 jusqu’à l’heure de jeu, avant que leurs adversaires ne passent à la vitesse supérieure. Le 24 avril, c’est face aux étrangers de France que l’équipe joue une dernière rencontre d’entraînement et s’impose 6-3. A la suite de cette rencontre, l’Auto publie le 26 avril l’équipe qui sera amenée à rencontrer les Belges.

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Les buts seront gardés par Maurice Guichard. Fernand Canelle et Joseph Verlet feront la paire en défense. Jacques Davy, Charles Wilkes et Pierre Allemane évolueront aux postes de demis. Louis Mesnier, Marius Royet, Georges Garnier, Gaston Cyprès et Georges Bayrou auront pour mission de marquer les buts. Charles Bilot et Emile Fontaine sont appelés en tant que remplaçants. Les joueurs sont invités à se présenter le jeudi 28 avril à 9 heures du soir pour régler les différents détails. Le 29 avril, on apprend le forfait de Bayrou. Dans la composition probable, il serait remplacé par Charles Bilot, tandis que Crenne est appelé en renfort et serait en balance avec Mesnier pour la dernière place en attaque.

Le jour du match, Ernest Weber qui suit la rencontre pour l’Auto, annonce que deux nouveaux joueurs (Allemane et Wilkes) ont déclaré forfait l’avant-veille. Ces nouvelles ont été divulguées tardivement, selon l’auteur de l’article, pour « ne point inquiéter nos internationaux ». On apprécie la psychologie dont a fait preuve notre ami Weber en occultant temporellement cette information. Celui-ci pense que ce sont les remplaçants (Bilot et Fontaine) qui prendront les places des absents en milieu de terrain. On notera l’apparition de Didi et Fernand en lieu et place de Louis Mesnier et Fernand Canelle. Ces pseudonymes avaient été utilisés (avec retard) pour que leurs employeurs respectifs ne sachent pas qu’ils jouaient au football pendant leur temps de repos. On apprend également que Adrien Filez, de l’US Tourquennoise, rejoindra l’équipe sur place. Weber avoue ne le connaître que par « on dit » (un excellent extrême gauche) mais craint qu’il ne se trouve isolé autour des joueurs parisiens qui ont déjà joués ensemble.

Autour du match

L’Auto indique dans son édition du 26 avril qu’il est possible de suivre l’équipe à Bruxelles. Le coût est de 35 francs, incluant le déjeuner et le dîner, le voyage se faisant en seconde classe. Le rendez-vous est donné samedi à 10 heures, gare du Nord.

Des paris sont pris et la cote est favorable aux Belges donnés à 4 contre 5 à Bruxelles. La même cote est donnée en France mais pour un match nul. Avant l’annonce des forfaits d’Allemane et Wilkes, la presse française pensait que l’équipe a de grandes chances de remporter la victoire. Le jour du départ, une fois les absences officialisées, les sportsmen espèrent toujours une victoire, mais sans trop d’espoirs. A l’opposé, le journaliste belge Stretlow pronostique une victoire de son équipe.

Le match

C’est devant 2000 spectateurs que se déroule la partie, arbitrée par l’anglais John Keene. Weber, qui fait le compte-rendu de l’événement s’émerveille que ce dernier ait plu aux deux équipes. Le score de parité (3-3) semble bien refléter la partie, où les Français ont fait preuve de plus de cohésion que leurs adversaires. Les arrières et attaquants français ont réalisé une belle prestation, alors que les demis belges se sont particulièrement distingués.

Le compte-rendu chronométré du match ne fait quasiment que relater les buts. Il est juste évoqué de belles combinaisons entre les avants français en début de match et une domination belge après le second but français (Royet, 13e). « Didi » avait été l’auteur de l’égalisation une minute auparavant, tandis que Cyprès égalisait tardivement alors qu’une victoire les Belges semblaient se diriger vers une victoire.

Le 3 mai, en conclusion de cette première rencontre, l’Auto souligne les progrès des Français en mettant en avant ce résultat qui a dû surprendre beaucoup de monde. Mais il insiste surtout sur les progrès des deux nations, en espérant qu’elles pourront jouer à armes égales avec les Anglais dans l’avenir.

Les mystères de la feuille de match

Louis Mesnier est donc le premier buteur de l’histoire de l’équipe de France. Ce but historique est décrit comme suit : « Didi égalise d’un de ces shoots foudroyants dont il a le secret ». Alex Wigand est lui annoncé comme étant le premier adversaire à avoir mis un but aux Français et Pierre Destrebecq le premier à réaliser un doublé face à un portier tricolore. Cependant, il s’agit d’une erreur. De nos jours, la fiche de match annonce des buts belges marqués par Georges Quéritet, auteur d’un doublé et à la fois premier buteur et double buteur contre la France, et de Destrebecq (65e).

La composition d’équipe n’est pas non exempte de mystère. Les 11 joueurs ayant disputé cette rencontre sont plus ou moins ceux annoncés dans les jours précédents le match. Guichard garde les buts, protégé par Fernand et Verlet. Le milieu de terrain se partage entre Georges Bilot, Davy et Fontaine. Les buteurs du jour, Mesnier, Royet et Cyprès, sont épaulés par Charles Bilot et Garnier en attaque. Par contre, tout comme les buteurs belges étaient erronés, il est surprenant de constater que la composition de cette équipe de pionniers diffère lorsqu’on la consulte sur le site de la FFF. Si Fernand et Didi ont récupéré leur vrai patronyme (Canelle et Mesnier), Emile Fontaine a disparu de l’équipe, remplacé à par le Tourquennois Adrien Filez.

Pour comprendre cette enigme, le plus simple est d’interroger Pierre Cazal, qui en 1991 a écrit avec Jean-Michel Cazal et Michel Orggia, le livre « L’équipe de France de football – L’intégrale de 497 rencontres (1904-1991) »

Dans quel contexte ce livre a-t-il été écrit ?

La FFF n’ignorait pas que les listings publiés dans ses annuaires comportaient des erreurs : Dominique Vermand, responsable des archives en 1989, nous l’avait appris, à notre grande surprise, et il cherchait des bonnes volontés. A l’époque, mon frère et moi faisions partie d’une petite association de statisticiens, l’AFSF, et nous avons relevé le défi. Pour commencer, il a fallu chercher... les erreurs ! Les Cahiers de l’Equipe (1953-1989) représentaient alors une sorte de bible statistique, et nous avons comparé leurs données avec celles d’un annuaire fédéral récent. Les anomalies nous ont sauté aux yeux ! Pour me borner à ce seul exemple, l’annuaire attribuait une sélection à Andoire, Cordon, Crémer, Guillard, Haas, Jourdan, Ottavis, Schalbar, qui tous, nous étaient inconnus et se sont révélés, après vérification, n’avoir jamais joué en équipe de France...

Il a donc fallu repartir de zéro : revenir aux sources, les journaux d’époque, en croisant au maximum les sources, tant françaises qu’étrangères. En 1990, Internet n’existait pas encore, il a fallu fouiller dans les bibliothèques nationales et régionales, outre celle de la FFF, recourir aux services de tout un réseau de bénévoles (comme nous !), y compris hors de France... En deux ans, malgré l’ampleur de la tâche (497 matches à vérifier !), on est parvenus à un résultat plutôt satisfaisant, puisqu’à notre connaissance, aucune de nos corrections n’a été contestée jusqu’ici. 

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Comment avez-vous réussi avec vos collègues à déterminer que c’est Adrien Filez qui a joué ce match et pas Georges Bayrou ?

Il faut savoir que l’annuaire USFSA (la fédération régissant alors les matches internationaux, dont la FFF ne dérive que pour un quart) ne liste les matches qu’à partir de 1906, allez savoir pourquoi, et, par conséquent, les 3 premiers matches de 1904 et 1905 n’y figurent pas. Les annuaires FFFA, qui existent depuis 1920, proposaient les compositions des équipes de France, avec même un bref commentaire des matches, ce qu’ils ne font plus depuis 1946. Voici ce qui était indiqué pour France-Belgique 1904 : Guichard-Canelle, Verlet- Bilot, Nicolaï- Filez, Royet, Garnier, Cyprès, Grenne. Ce qui ne fait que dix joueurs, d’une part, un inconnu (Grenne), Filez aligné à droite alors que c’était un ailier gauche, etc... Cet exemple illustre le manque de fiabilité des archives fédérales, tout particulièrement pour la période précédant la création de la FFF, en 1919.

Quant à Filez, sa participation est établie par la fameuse photo prise par les Belges sur le terrain, où l’on voit les deux équipes côte à côte, elle illustre d’ailleurs notre ouvrage de 1992. On l’y voit assis, à l’extrême droite, et on peut également reconnaître ses coéquipiers. Pour les puristes, je signale au passage une erreur dans la légende : Verlet est le 4ème, debout, à partir de la gauche, et Georges Bilot le dernier à droite... Comment identifie-t-on ces joueurs ? Tout simplement en croisant toutes les photos de club que l’on peut trouver, et on en trouve facilement, même avant 1914.

Est-ce que vos travaux ont permis de retrouver d’autres erreurs ?

Oui. Pour me limiter à l’essentiel (je ne vais pas livrer ici une liste exhaustive), il s’est avéré, au fil des recherches, que pas moins de 6 internationaux avaient été « oubliés », tant par la FFF que les Cahiers de l’Equipe. En clair, cela veut dire que d’autres joueurs avaient été crédités à leur place d’une sélection. Curieusement, aucun n’a protesté, ou n’a été audible, d’où l’absence de rectification pendant plus de 80 années, parfois, d’autant plus que personne, avant nous, n’avait voulu tout vérifier...

Il s’agit de Gressier, Six et Vialaret, qui ont joué le premier des deux matches contre le Danemark, comptant pour les JO de 1908, de Guerre et Tossier, qui ont joué le premier match du CFI contre la Belgique en 1909, et de Fidon, remplaçant oublié du match désastreux de 1927 contre les Hongrois. Il était important de les créditer, même a posteriori, car il s’agissait à chaque fois de leur seule et unique sélection. La leur nier, c’était les effacer... la leur rendre était justice. 

Bien entendu, les huit intrus, Andoire et consorts (plus Grenne, ou Crenne), ont été rayés des listings, plus deux autres, figurant par erreur, ou confusion, dans les compositions des équipes de France : Morillon, et Pierre Gastiger (sur le cas de ce dernier, je reviendrai dans un prochain article).

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pour finir...

Si vous avez aimé cet article, voici deux bonus.

Raphaël Perry commente le match dans les conditions du direct sur Twitter, ce vendredi 1er mai :

Et l’historien du sport, Stanislas Frenkiel, a interrogé François da Rocha Carneiro qui raconte à son tour ce tout premier match :


 

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