Les premiers Bleus : Charles Wilkes, aviateur contrarié et rescapé d’une tentative de meurtre

Publié le 8 décembre 2023 - Pierre Cazal

Fils de parents anglais installés au Havre, Charles Wilkes était un joueur capable d’évoluer à tous les postes. Sa vie aura été mouvementée, entre des coups de feu tirés par des dockers et un biplan qui ne dépassait pas les dix mètres d’altitude…

Cet article fait partie de la série Les premiers Bleus
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Qu’est-ce qu’une chronobiographie ?

Le football a été importé en France par des Anglais : les premiers clubs, le Standard AC et les White Rovers à Paris (1891), le HAC au Havre (1894) étaient constitués d’immigrés anglais, auxquels se sont joints des Français, en nombre croissant au fil des années. Dès 1900 il fut question d’une sélection nationale française, engagée au tournoi de l’Exposition universelle, validé pour les Jeux olympiques ; puis cette équipe de France fut testée en 1903 et 1904 contre des clubs anglais, les prestigieux Corinthians, puis les professionnels de Southampton, avant que la FIFA ne mette sur pied un calendrier de matchs internationaux entre ses affiliés. C’est dans ce cadre que fut joué le match Belgique-France qui inaugure le palmarès officiel des Bleus, le 1er mai 1904.

Charles Wilkes, qui avait été sélectionné pour jouer contre les Corinthians en 1903, puis contre Southampton en 1904, aurait dû jouer également en Belgique, mais il déclara forfait ; ce ne fut que partie remise, car il joua le second match international des Bleus, en 1905, contre la Suisse, une victoire, qui plus est (1-0). Son patronyme évidemment anglais posait la question de sa nationalité : la grande majorité de ses coéquipiers du HAC, avec lesquels il avait été champion de France en 1900, étaient anglais : les Wood, Mason, Richards, Tetlow ou autres Taylor ; mais aucun n’intégra l’équipe de France.

Un maillot havrais aux couleurs d’Oxford et de Cambridge

Le HAC a été fondé par des Anglais dès 1872, mais ne pratiqua le football-association (comme on disait alors) et ne fut déclaré en préfecture qu’en 1894 : ses couleurs, bleu clair et bleu marine, indiquent clairement ses origines, puisqu’elles mêlent celles d’Oxford et de Cambridge. Le Havre est un port et les Anglais étaient nombreux à y travailler : le président du club, WR Langstaff, était l’agent de la South Western Railaway qui exploitait la ligne maritime Southampton-Le Havre, et quant à la famille Wilkes, elle s’occupait du chargement et du déchargement des navires, par des dockers. La société avait été fondée par Edwin Villers Wilkes, qui y associa ses fils, Alfred, Edgar et Charles.

  • La Vie au Grand Air du 10 novembre 1905 (BNF, Gallica)

Edwin Wilkes était né à Dinan, mais avait épousé une Anglaise et évoluait dans la communauté des expatriés anglais, sans s’intéresser au football, car son nom n’apparaît pas dans les organigrammes du HAC ; ses fils, tous nés en France de parents anglais, choisirent la nationalité française, ce qui est confirmé par le fait qu’ils accomplirent leur service militaire (qui n’existait pas outre-Manche), et tous jouèrent dans les rangs du HAC, et d’autres clubs havrais. Donc, la question est réglée : Charles Henry Wilkes, né au Havre le 2 juin 1879, majeur en 1900, était donc bien français lorsqu’il fut sélectionné : il est l’exception dans l’importante communauté des joueurs anglais des années 1890-1900, qui avait à cœur de conserver son identité, dont la pratique du football était un élément constitutif.

0-15 contre l’Angleterre amateur en novembre 1906

Toutefois Wilkes était un Anglais initié au football en France, ce qui n’est pas la même chose qu’un Anglais formé dans les public schools ou les universités anglaises. L’histoire du HAC nous apprend que le premier match du club fut joué en décembre 1895 et qu’il n’y en eut qu’une poignée d’autres par la suite : la rencontre opposant le HAC au Standard AC (4-0) en février 1896 n’est que le quatrième match du club ! Les frères Wilkes apparaissent dans le onze qui joue la Coupe Manier en avril 1897, cette Coupe exigeait 7 joueurs français dans l’équipe, alors que l’équipe première, celle qui par exemple joua contre les White Rovers la même année (4-0 encore) comportait 7 joueurs… anglais ! Tout ceci pour dire que, quoique d’ascendance anglaise, Charles Wilkes n’avait nullement le niveau des internationaux de l’équipe d’Angleterre amateur qu’il rencontra en novembre 1906, et qu’il « coula » avec ses coéquipiers français (0-15)…

Le HAC fut un club pionnier en France, il remporta le championnat de 1899 (en battant l’Iris Club Lillois 1-0) fut finaliste en 1900 (battu par le Club Français 0-1) puis 1901 (battu par le Standard 1-1 et 1-6), demi-finaliste encore en 1902 et 1903, avant de rentrer dans le rang. Il fut miné par les dissensions, perdant une bonne partie de ses meilleurs éléments (dont les frères Wilkes) partis fonder des clubs rivaux (le Sporting Club Havrais, Havre-Sports…). Charles Wilkes claqua la porte, comme le rapporte un article du Petit Havre de novembre 1905, parce que son capitaine (un Anglais, William Taylor) lui avait ordonné de jouer demi-centre, alors que lui-même désirait jouer avant-centre !

  • La Vie au Grand Air du 10 novembre 1905 (BNF, Gallica)

Et au passage, le journal de lui donner tort, car un équipier doit obéir à son capitaine, qui faisait alors office de coach ! Cet incident nous en apprend un peu sur la personnalité de Charles (dit Charley) Wilkes : c’était une forte tête, habitué à commander et non à être commandé. On relève ces lignes en octobre 1906 : « Wilkes, considéré longtemps comme le pilier du HAC vient de passer au Havre Sports, où il est encore l’étoile ».

Avant-centre, Wilkes le fut pendant la seconde mi-temps de son dernier match international, contre la Belgique en 1908 : il avait permuté avec Royet. Car c’était un joueur polyvalent : capable de jouer à l’arrière (comme son frère Alfred), au milieu, que ce soit demi-aile (malgré une certaine lenteur) ou demi-centre, donc meneur de jeu, et enfin, avant-centre, car il possédait un shoot assez fort et un bon jeu de tête ; de plus, il tirait les corners, ayant un coup de pied précis.

Rappelé en 1908 pour remplacer Vandendriessche

Sa carrière internationale fut discontinue : deux matchs en 1905, un seul en 1906, et un seul enfin en 1908, rappelé pour suppléer Vandendriessche… devenu belge et inéligible pour les Bleus ! Cela s’explique par son éloignement des centres névralgiques du football français qu’étaient Paris et le Nord. Même s’il existait un championnat de France opposant les champions régionaux, de plus en plus nombreux (on en compte plus de 20 dans les années 1910 et suivantes), la distance empêchait à la fois les sélectionneurs d’aller superviser des provinciaux (il fallait voyager par le train, et ce n’étaient pas des TGV !) et les joueurs de rallier Paris pour éventuellement disputer des matchs de sélection, car ils étaient amateurs et ne pouvaient demander des congés à leurs employeurs pour un tel motif…

Wilkes fut donc le seul joueur non- parisien, non-nordiste à être sélectionné, jusqu’en 1913, où le breton Gueguen (mais qui avait un temps joué à Paris) connut une sélection éphémère… Telles étaient les limites de la sélection dite « nationale » à l’époque : elle ne reflétait qu’une partie du réservoir du football français.

Effleuré au front par une balle de revolver tirée par un docker

Quoiqu’il ait été privilégié par ses origines sociales, le quotidien de Charles Wilkes, « commis » de l’entreprise de logistique portuaire familiale, n’était pas toujours rose ; en témoigne un stupéfiant article de janvier 1915, paru dans le Petit Havre, qui narre une double tentative de meurtre perpétrée par deux dockers en furie (pour des motifs non précisés) à l’encontre des frères Wilkes, Edgar et Charles ! Edgar fut atteint d’une balle de revolver à l’aine, tandis que Charles, dans la bagarre, parvint à dévier l’arme, dont une seconde balle ne fit que l’effleurer au front, au-dessus de l’œil, précise l’article…

  • Le Petit Havre du 17 mars 1909 (BNF, Gallica)

A l’époque, Wilkes avait raccroché les crampons, depuis 1911, pour se consacrer à sa seconde passion, l’aéronautique. Ce fait est totalement ignoré par tous les articles consacrés à Wilkes sur Internet. Il est pourtant bien documenté par le recueil de l’Association des Amis du Vieux Havre (janvier 1990), qui rapporte que, dès 1909, Wilkes a fait construire un biplan à deux hélices ; mais, aux dires de Léon Molon, un des pionniers de l’aviation du Havre, « ce brave Wilkes ne décolla jamais avec cet engin ; il roula péniblement et ce fut tout. » Malgré cet échec, Wilkes ne se découragea pas, et, en janvier 1911, on peut lire, sur l’Aéro (revue spécialisée dans l’aéronautique) : « samedi dernier, M. Wilkes a essayé un nouveau biplan, qu’il a fait construire au Havre. Pour ses premiers essais, M.Wilkes a réussi trois vols de 500 à 1000 mètres, à une hauteur de 3 à 10 mètres. » Hélas pour lui, il a capoté à l’atterrissage ! C’était l’époque romantique de l’aviation…

Mort cinq jours avant la Deuxième Guerre mondiale, sans doute à Port-Bélon

Charles Wilkes est mort le 27 août 1939, mais aucun site n’indique de lieu de décès, ce qui entretient un certain doute. Je suis en mesure de lever ce doute : le Petit Havre du 3 septembre 1939 a publié le faire-part de décès du joueur, survenu à Belon, Finistère, le 27 août 1939 effectivement. Problème : aucune localité ne s’appelle Belon ; Bélon est le nom d’une rivière. Mais il existe un village appelé Riec-sur-Bélon, et aussi Port-Bélon, à l’embouchure de l’Océan. Mais comme l’hebdomadaire Football (dit : de Rossini, pour le différencier de son prédécesseur, celui de Barnoll) consacre un entrefilet à la nouvelle, où il est dit que Wilkes est mort « dans un petit port breton, où il pêchait le saumon au lancer » (sic !) j’inclinerais plutôt pour la version Port-Bélon.

Quoi qu’il en soit, il est avéré que Wilkes, divorcé depuis 1928, avait lâché les affaires familiales au Havre (ses deux frères, Alfred et Edgar étaient morts prématurément, un stade porta longtemps le nom d’Alfred Wilkes au Havre) pour passer agréablement sa retraite dans un port plus modeste, mais sans doute aussi plus riant…

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