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C’était le carré magique

Publié le 29 mai 2016, mis à jour le 11 décembre 2016

Patrick Lemoine raconte la génèse et les exploits du carré magique des Bleus, qui constitua entre 1982 et 1986 le meilleur milieu de terrain de l’Histoire de l’équipe de France. Ses quatre protagonistes (qui étaient en fait cinq) racontent leur version du mythe.

Il est le cinquième protagoniste du carré magique, comme on parle du cinquième Beatles ou de la cinquième roue du carrosse. Et si c’était lui qui aurait pu faire basculer une demi-finale désespérante de certitude, un jour de juin 1986 à Guadalajara ? Dix minutes après le retour des vestiaires, alors que les Bleus sont menés 1-0 par la RFA et que le spectre d’une nouvelle élimination se profile, Henri Michel envoie le numéro 13 à l’échauffement, derrière la ligne de touche. A quoi pense Bernard Genghini à ce moment précis ? Sans doute à sa sortie prématurée à Séville à la 50e minute, quatre ans plus tôt, quand, touché au mollet, il fut remplacé par Patrick Battiston. L’Histoire serait belle si c’était lui qui viendrait tirer d’affaire des champions d’Europe au bout du rouleau, bousculés physiquement et épuisés nerveusement par le sommet du jeu face au Brésil quatre jours plus tôt. C’est finalement Philippe Vercruysse qui entrera à la place d’Alain Giresse.

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Cette anecdote est l’une de celles collectées par Patrick Lemoine dans Le carré magique, quand le jeu était à nous (éditions Talent Sport, 230 p, 19,90 euros) auprès des protagonistes de cette période extraordinaire qui dura tout juste quatre ans et une vingtaine de matches, entre le 4 juillet 1982 (France-Irlande du Nord à Madrid) et le 25 juin 1986 (RFA-France à Guadalajara). Vingt matches, ce n’est rien à l’échelle de l’Histoire centenaire des Bleus, et pourtant cette merveille d’équilibre, d’audace, de créativité et de complémentarité a tellement marqué les esprits qu’on en parle encore, trente ans après [1].

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Si le livre de Patrick Lemoine est de facture classique, construit à partir d’entretiens (avec les cinq joueurs concernés plus Battiston, Bossis, Rocheteau, Michel Hidalgo, Henri Emile et Philippe Tournon) et par un récit chronologique, il apporte un éclairage intéressant sur l’origine du carré magique (qui s’est construit d’abord à trois, tout au long de l’année 1981) et sur la part de hasard et de nécessité qui ont permis son avénement. Ainsi, bien sûr, que la prise de risques de Michel Hidalgo, faisant le pari de l’offensive sur des matches à gros enjeux (Belgique et Pays-Bas en 1981 ou Irlande du Nord et RFA en 1982).

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Les personnalités des cinq protagonistes se révèlent au fil des témoignages, avec un Jean Tigana râleur au possible (toujours à deux doigts de claquer la porte de la sélection, avant le match contre la Tchécoslovaquie en juin 1982 ou au moment de partir au Mexique en mai 1986), un Luis Fernandez impertinent et chambreur ou un Michel Platini aux humeurs de diva. Bernard Genghini, lui, regrette encore de ne s’être pas plus imposé, et Alain Giresse a dû forcer sa nature pour devenir faire autre chose qu’un bouche-trou de luxe en cas d’absence du Maître.

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Avoir réussi à amalgamer des tempéraments si différents tout en leur laissant une large autonomie sur le terrain et même dans les vestiaires (Platini organisait des causeries en l’absence du staff, sélectionneur compris) n’est pas le moindre des mérites de Michel Hidalgo, suffisamment ouvert et intelligent pour comprendre qu’il faisait fausse route en alignant des milieux athlétiques et rugueux (Larios et Girard contre l’Angleterre en 1982) alors qu’il avait sur le banc de quoi dynamiter n’importe quel adversaire [2].

Une anecdote intéressante de Michel Platini éclaire le remplacement de Patrick Battiston par Christian Lopez lors de RFA-France à Séville [3]. Lopez entre sur le terrain sans que Michel Hidalgo ne lui ai dit où se placer. Il demande que faire à Platini, qui lui indique de rester au milieu (Battiston avait lui même remplacé Bernard Genghini).

« Là, j’ai fait une connerie que je n’aurais peut-être pas commise si j’avais déjà joué en Italie. J’aurais demandé à Lopez et Janvion d’inverser. Gérard jouait parfois au milieu avec nous à Saint-Etienne et il aurait bien aidé Jeannot, surtout pendant la prolongation. Mais il venait de se passer tellement de choses que je n’avais plus le recul ni la lucidité nécessaire pour le faire... » [4]

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Jamais plus depuis les Bleus n’ont affiché un milieu de terrain aussi créatif. Ceux de 1998-2000 [5] étaient impressionnants de robustesse et d’efficacité, celui de 2006 n’était pas mal non plus [6] mais ils n’avaient ni la complicité ni l’intelligence tactique (parfois supérieure à celle du sélectionneur en place) de leurs aînés des années 80. Et surtout, les dispositifs mis en place par Aimé Jacquet (3-2), Roger Lemerre ou Raymond Domenech (2-3) n’avaient pas grand chose à voir avec le losange de 1982 (1-2-1) ou le carré de 1984-1986 (2-2).

Le reverra-t-on un jour ? Rien n’est moins sûr. Le 4-4-2 est passé de mode et les numéros 10 ont disparu des écrans radar avec la retraite de Zidane et l’avènement d’un 4-3-3 avec un entrejeu composé d’une sentinelle et de deux relayeurs. Et même si le trio Lassana Diarra-Blaise Matuidi-Paul Pogba a de l’allure, il est encore loin du compte, moins en terme de qualité technique que de complémentarité, d’imagination et de capacité à prendre des décisions stratégiques en cours de partie. Question de génération, de maturité, de culture du jeu sans doute.

[4Le Carré magique, p 91

[5Deschamps-Petit-Karembeu-Zidane-Djorkaeff, puis Deschamps-Vieira-Zidane-Djorkaeff-Dugarry

[6Makelele-Vieira-Zidane-Ribéry-Malouda



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