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Eugène Maës, le goleador foudroyé

Publié le 15 septembre 2011, mis à jour le 15 septembre 2015

Onze matches, quinze buts, carrière internationale terminée à 24 ans, blessé à la Première guerre mondiale, dénoncé à la Gestapo et exécuté en 1945 : la vie d’Eugène Maës est un roman.

Pour la première fois sur ce site, nous nous aventurons dans les eaux profondes du début du siècle dernier, avant même la première guerre mondiale. Autant dire, à l’échelle de l’histoire du football, à l’âge de pierre. En ce temps-là, à la Belle époque, les règles du jeu n’étaient pas encore définitives : ainsi, il faudra attendre 1912 pour que le gardien de but ne puisse toucher le ballon de la main que dans sa surface de réparation. Et 1925 pour qu’un hors-jeu ne soit sifflé qu’avec un défenseur entre le dernier attaquant et la ligne de but, contre deux auparavant.

JPEG - 12.4 koEvidemment, à cette époque, pas de coupe du monde, l’équipe de France (créée en 1904) ne disputant que des matches amicaux hormis deux déroutes lors des JO de Londres en 1908 face au Danemark (0-9 pour une équipe B, 1-17 pour les A). En 1912, la France déclare forfait pour le tournoi olympique à Stockholm, faute d’un accord entre les deux fédérations concurrentes, l’USFSA (reconnue par le CIO) et le CFI (reconnu par la FIFA). Dommage pour Eugène Maës, c’était là sa seule chance de titre avec les Bleus.

Maës au classement des buteurs

Pour avoir entendu parler de Maës aujourd’hui, il faut avoir épluché les ouvrages d’histoire du football français ou aimer les statistiques. Dans le second cas, le nom de Maës arrive assez haut dans le tableau : 98 ans après sa dernière sélection, le gaillard est toujours dans les vingt premiers, juste derrière Franck Ribéry et Laurent Blanc, à hauteur de Dominique Rocheteau et de Hervé Revelli et devant Nicolas Anelka.

Et pour cause : en onze petites rencontres (le total de Mickaël Landreau ou Gaël Clichy), Eugène Maës a marqué quinze fois. Et ce, à une époque où l’équipe de France préférait la joie de recevoir au plaisir d’offrir, avec pour ses 17 premiers matches joués entre 1904 et 1910, trois victoires, un nul... et treize défaites.

A la moyenne de buts par matches, il est même juste derrière Just Fontaine avec un excellent 1,36. On peut considérer qu’à ce classement il est deuxième, puisque les deux premiers (Jean Desgranges et Fernand Brunel) n’ont joué qu’une fois (et marqué deux buts), leur moyenne n’étant donc pas significative. Et n’oublions pas que, tout comme Fontaine d’ailleurs, Maës ne tirait pas les pénalties.

Joueur Buts Sel buts/
match
CF Pe 2 3+
16 Raymond Kopa 18 45 0,40 0 6 3 0
17 Franck Ribéry 16 81 0,20 0 3 1 0
18 Laurent Blanc 16 97 0,16 0 0 1 0
19 Eugène Maës 15 11 1,36 0 0 1 2
20 Hervé Revelli 15 30 0,50 0 0 1 2
21 Dominique Rocheteau 15 49 0,31 1 0 2 1
22 Émile Veinante 14 24 0,58 0 0 4 0
Voir le tableau des buteurs

Au tableau des joueurs, il est évidemment beaucoup plus loin et sera régulièrement dépassé, mais comme il compte plus de dix sélections, il est encore pour un bon moment dans les 300 premiers.

Joueur Sel Tps
jeu
mn
%
tit
G N P Buts Cap
261 Joseph Alcazar 11 1005 100% 4 0 7 2 0
262 Célestin Delmer 11 975 91% 2 2 7 0 0
263 Jacques Canthelou 11 990 100% 4 2 5 0 0
264 Eugène Maës 11 990 100% 4 2 5 15 0
265 Ernest Gravier 11 990 100% 2 1 8 1 0
266 Jean Rigal 11 990 100% 0 2 9 1 0
267 Eric Carrière 10 419 40% 8 2 0 5 0
Voir le tableau des joueurs

Premier match : 1er janvier 1911, France-Hongrie

C’est dans ce contexte plutôt sinistre qu’Eugène Maës est sélectionné pour la première fois en 1911 (par le comité de sélection du CFI, le poste de sélectionneur unique n’existant pas encore), alors qu’il a 19 ans et trois mois et qu’il vient d’être transféré du Patronage Olier vers le riche Red Star. Si ses deux premières sorties se soldent par autant de défaites contre la Hongrie (0-3) puis l’Angleterre (0-3), on note déjà qu’il est le seul joueur français à tenter des gestes techniques.

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Le déclic vient lors du troisième match. Le 9 avril 1911 à Saint-Ouen contre l’Italie (2-2). Réduits à dix par la blessure de l’attaquant Devic, les Bleus mènent deux fois au score, à chaque fois grâce à Maës et sa spéciale, la charge du gardien adverse, même quand ce dernier avait bloqué le ballon. Dès lors, l’attaquant du Red Star ne va plus arrêter de marquer : un but contre la Suisse (encore une charge sur le gardien), un autre contre la Belgique (reprise d’un tir relâché par le gardien), puis encore contre la Belgique en 1912 (de la tête) et la Suisse. Après ce match, il est qualifié par le quotidien L’Auto (l’ancêtre de l’Equipe) de « meilleur centre-avant du continent ». Rien que ça !

Son match référence : 19 mars 1912, Italie-France

Le plus beau restait à venir. Le 19 mars 1912, les Bleus (qui jouaient en maillot blanc rayé à l’époque) vont à Turin affronter l’Italie. Eugène Maës est bien entendu convoqué, mais, alors au service militaire, il n’obtient une permission que la veille du match et arrive sur place à cinq heures du matin. Qu’importe. Par trois fois, il va battre le gardien Faroppa, d’un tir lointain, d’une tête victorieuse et bien entendu d’un bon gros tampon des familles. Score final, 4-3 pour la France. Il faudra attendre 1994 et l’équipe d’Aimé Jacquet pour revoir les Bleus s’imposer derrière les Alpes.

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Forfait pour les JO de 1912, l’équipe de France ne devait rejouer qu’en 1913. L’année commença par une revanche contre l’Italie à Saint-Ouen, et encore une fois, les Français l’emportent (1-0) toujours grâce à Eugène Maës. Il faudra attendre sa dixième sélection pour le voir sortir bredouille du terrain contre la Belgique (0-3). En mars contre la Suisse, les cinq internationaux du Red Star, du CA Paris et du Racing (Chayriguès, Bigué, Bard, Gindrat et Maës) menacent de boycotter le match s’ils n’obtiennent pas une prime (l’histoire ne dit pas s’ils se sont enfermés dans un bus). Ils sont donc écartés provisoirement et reviennent en avril contre un faible Luxembourg.

Dernier match : 20 avril 1913, France-Luxembourg

Eugène Maës ne le sait pas encore, mais il dispute là son dernier match en sélection. Pour le premier carton tricolore (8-0, un record qui tiendra jusqu’en 1995), il réussit un quintuplé (seul Thadée Cisowski fera aussi bien en 1956 contre la Belgique) : tête à la 28e et à la 86e, reprise du pied à la 56e à la 88e, tir dévié à la 68e, fermez le ban. La presse salue les qualités du bonhomme, son sens du dribble, ses têtes puissantes, et sa capacité à harceler la défense et le gardien adverse, bref, un renard des surfaces avant l’heure. Pour la petite histoire, le journal Ouest-Eclair raconte que le petit Eugène avait commencé à jouer au football à Paris, dans les jardins du Luxembourg...

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Ses partenaires préférentiels

Avec onze matches joués, le schéma n’a pas beaucoup de sens, sinon pour constater le 3-3-4 en vigueur à l’époque, avec une ligne de quatre attaquants devant trois milieux et trois défenseurs. Ce sont d’ailleurs les trois milieux de terrain Jean Ducret, Louis Mesnier et Gaston Barreau qui ont le plus joué avec Maës. Gaston Barreau fera partie des différents comités de sélection de l’équipe de France entre 1920 et 1958. Il sera sélectionneur unique entre 1936 et 1945.

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Et après ?

Le seul tort de Maës est d’être né au mauvais moment (le 15 septembre 1890) et au mauvais endroit. Mobilisé au début de la Première guerre mondiale, il en revient blessé, alors que 17 internationaux français y trouvent la mort [1]. Il signe alors à Caen où il jouera jusqu’à quarante ans avant d’ouvrir une école de natation, Le Lido. Il en a quarante-neuf quand éclate la Deuxième guerre mondiale qui lui sera fatale. Il est dénoncé pour propos anti-allemands en juin 1943 par Marie-Clotilde de Combiens, maîtresse du responsable de la Gestapo à Caen. Déporté au camp de Dora, il y meurt en mars 1945.

Ainsi vécu l’un des plus étonnants et plus prolifiques attaquants de l’équipe de France. Sa vie hors des terrains mériterait de plus longues recherches, que nous allons entreprendre. Toutes les informations, en particulier sur ses années de guerre, sont les bienvenues !



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