Cantona-Benzema, symétries et divergences

Publié le 28 février 2023 - Bruno Colombari

Nés à 21 ans d’écart (le 24 mai 1966 pour l’un, le 19 décembre 1987 pour l’autre), Eric Cantona et Karim Benzema n’ont évidemment jamais joué ensemble. Leurs carrières respectives se sont donc déroulées à distance, mais elles comptent de nombreux points communs, et évidemment quelques différences.

Cet article fait partie des séries Génération 7 et Génération 8
9 minutes de lecture

Voici le premier article d’une série mettant en évidence les points communs et les différences dans les carrières internationales de deux joueurs qui n’ont pas été contemporains. On commence par deux produits d’exportation qui ont plus brillé avec le maillot de leur club qu’avec celui de la sélection, même s’ils auraient pu contribuer à lui apporter quelques titres supplémentaires.

NEUF POINTS COMMUNS

1. Des débuts précoces, avec un but

Eric Cantona obtient sa première sélection le 12 août 1987 à Berlin contre la RFA, quatre mois avant la naissance de Karim Benzema. Il a alors 21 ans et 80 jours et il a fait ses débuts en première division avec l’AJ Auxerre en novembre 1983, où il signe un premier contrat professionnel en février 1986. A Berlin, où il est associé pour la première fois à Jean-Pierre Papin, il se signale par un joli but marqué du gauche à la 42e minute suite à une passe de José Touré, mais les Bleus s’inclinent 1-2.


 

Karim Benzema, qui a débuté en Ligue 1 en janvier 2005 avec Lyon, est appelé pour la première fois par Raymond Domenech en novembre 2006 avant le match contre la Grèce, mais il se blesse contre Valenciennes et déclare forfait. On le retrouvera cinq mois plus tard, le 28 mars 2007 face à l’Autriche. Il remplace Djibril Cissé à la mi-temps et huit minutes plus tard, il marque sur une passe de Samir Nasri (1-0, score final). Il a alors 19 ans et 99 jours.


 

2. Juste après la fin d’un géant, qui deviendra leur entraîneur

Michel Platini et Eric Cantona se sont manqués de peu : le triple Ballon d’or a quitté les Bleus en avril 1987 contre l’Islande, trois mois avant les débuts du Marseillais. Les deux se retrouveront deux ans après en Bleu, mais dans des rôles différents : Platini en tant que sélectionneur, Cantona comme sélectionné. Ce sera en août 1989, au terme de la suspension d’un an de l’attaquant des Bleus. Entre temps, Henri Michel a été remercié et remplacé par Platini. Cantona obtiendra la moitié de ses sélections (22 sur 45) avec Platini, et jouera la seule phase finale avec lui (l’Euro 1992).

Il s’est passé huit mois entre la fin de carrière de Zinédine Zidane et les débuts en sélection de Benzema. Mais ce n’était que partie remise, puisque les deux rejoignent le Real Madrid à l’été 2009. Zidane est tour à tour directeur sportif en 2011, puis adjoint de Carlo Ancelotti en 2013 et entraîneur à partir de janvier 2016. Avec lui, Benzema remporte trois Ligues des Champions consécutives (2016, 2017 et 2018) puis, lors de son deuxième séjour, un nouveau titre de champion d’Espagne (2020). Mais il ne l’aura jamais eu comme sélectionneur.

3. Une carrière internationale interrompue brutalement

Eric Cantona a 28 ans et il est au sommet de son art à Manchester quand, fin janvier 1995, il attaque un supporter de Crystal Palace qui l’insultait. Il écope de neuf mois de suspension et n’est plus rappelé en sélection par Aimé Jacquet, qui lui avait pourtant confié le brassard de capitaine. Sa 45e et dernière sélection aura été contre les Pays-Bas, le 18 janvier 1995 à Utrecht (1-0).


 

Karim Benzema est le meilleur buteur des Bleus en activité en octobre 2015 au moment d’affronter l’Arménie en amical à Nice. Il signe d’ailleurs un doublé en deux minutes, se blesse sur le deuxième but et sort. Mais l’affaire de la sextape éclate cinq jours plus tard et lui vaudra de quitter les Bleus, définitivement croit-on. Il les retrouvera cinq ans et huit mois plus tard.


 

4. Ils se heurtent tous deux à leur sélectionneur

Eric Cantona a fait son premier coup d’éclat en août 1988. Vexé de n’avoir pas été retenu pour un amical contre la Tchécoslovaquie, il traite le sélectionneur Henri Michel de « sac à merde », ce qui lui vaudra un an de suspension en sélection, et coûtera sans doute aux Bleus la qualification pour la Coupe du monde italienne.

Karim Benzema a accusé Didier Deschamps, au printemps 2016 après avoir été écarté de la liste pour l’Euro, d’avoir « cédé sous la pression d’une partie raciste de la France ». Quelques jours plus tôt, il avait reçu le soutien d’Eric Cantona. Cette sortie renforcera la conviction du sélectionneur de l’écarter durablement de la sélection, lui faisant manquer l’Euro 2016 et la Coupe du monde 2018.

5. Leur carrière s’arrête au moment où débute celle d’un nouveau géant

Cantona et Zidane se sont à peine croisés en équipe de France : en août 1994, le premier est capitaine contre la République tchèque et le second entre en jeu à la 63e minute. Même chose en octobre face à la Roumanie, avec 18 minutes en commun. Soit 45 minutes ensemble en deux rencontres, puisque Zidane n’est rappelé qu’en avril 1995 contre la Slovaquie, alors que Cantona a déjà quitté les Bleus.

Benzema aurait pu former un duo redoutable avec Mbappé, mais quand ce dernier débute, en mars 2017, le premier est toujours à l’écart des Bleus. Les deux se retrouvent enfin en juin 2021 contre le Pays de Galles, et vont disputer 14 matchs ensemble jusqu’en juin 2022, soit 985 minutes. C’est un total conséquent, mais au regard de la carrière internationale de chacun (97 sélections pour Benzema, 66 pour l’instant pour Mbappé), c’est finalement assez peu.

6. Leur influence est considérable en club à l’étranger

S’imposer parmi les légendes d’un club comme Manchester United était loin d’être évident pour Eric Cantona, dont le parcours en clubs français a oscillé entre le modeste et le calamiteux. Arriver après Bobby Charlton, Denis Law ou George Best et devenir l’idole d’Old Trafford — et le rester bien après le terme de sa carrière — est sans doute le principal mérite de celui qui est devenu le King. Même si ça n’a pas amélioré sa mégalomanie naturelle.

Mais ce qu’a fait Karim Benzema au Real Madrid le surpasse. Depuis quatorze ans (!) à la Maison Blanche, il a rejoint les plus grands joueurs de l’histoire madrilène, les Di Stéfano, Puskas, Gento, Butragueno, Raul, Figo, Zidane ou Cristiano Ronaldo. Il y a remporté tout ce qui était possible, y compris bien sûr son Ballon d’or 2022 à l’issue d’une saison stratosphérique. Tous deux ont porté le brassard de leur club lors de la dernière partie de leur carrière, une forme de consécration.


 

7. Des échecs inattendus à l’Euro

Celle-là, il ne fallait surtout pas la manquer : arrivé trop tard pour la Coupe du monde 1986, pas qualifié pour les éditions 1990 et 1994, Eric Cantona n’a eu qu’un Euro à se mettre sous la dent. Il n’en a rien fait, traversant les trois matchs du premier tour en Suède comme une âme en peine (deux nuls, une défaite, zéro but marqué).

Karim Benzema a joué trois Euros avec les Bleus. Sorti au premier tour en 2008 et au quatrième match du tournoi en 2012 et 2021, il n’aura gagné que deux fois pour cinq nuls et trois défaites, et quatre buts marqués en deux doublés contre le Portugal et la Suisse en 2021.

8. Les Bleus champions du monde sans eux

Bien sûr, on pourra constater avec raison qu’Eric Cantona avait terminé sa carrière depuis un an quand l’équipe de France a remporté sa première Coupe du monde en juillet 1998. Si Jacquet l’avait gardé en équipe de France jusqu’au bout, aurait-il renoncé à prolonger d’un an, avec la perspective de disputer la seule Coupe du monde de sa carrière ? Il n’aurait eu que 32 ans en 1998, l’âge de Griezmann aujourd’hui.

En 2018, Karim Benzema était bien plus fort qu’en 2010, où Domenech ne l’avait pas retenu, et qu’en 2014, où après deux matchs de feu, il s’était éteint au fil des rencontres. On ne saura jamais si les Bleus auraient été champions du monde avec lui. Compte tenu du faible rendement d’Olivier Giroud (du moins en stats brutes, car il a été précieux dans le jeu collectif), l’attaque française aurait sans doute été plus efficace.

9. Les Bleus battus d’un rien sans eux

A l’inverse, à trois reprises, on peut rétrospectivement penser qu’il a manqué un Cantona ou un Benzema aux Bleus pour conquérir un titre qui leur a échappé de très peu. A l’Euro 1996, l’équipe de France est infranchissable en défense, mais empruntée en attaque. Lors de ses deux matchs à élimination directe, elle passe quatre heures sans marquer une seule fois. Ça passe aux tirs au but à Liverpool contre les Pays-Bas, mais ça coince dans le même exercice face à la République tchèque. Devant les tribunes à moitié vides d’Old Trafford…

En juillet 2016, les Bleus sont carbonisés au moment de rencontrer le Portugal en finale de l’Euro. Payet, Griezmann et Giroud n’ont plus les ressources physiques et la fraîcheur mentale pour traverser la défense portugaise en mode hérisson après la sortie précoce de Ronaldo. Et ni Coman, ni Martial, ni Gignac ne font la différence. Six ans plus tard, l’équipe de France prend la marée contre l’Argentine et n’arrache les prolongations que sur des exploits de Mbappé, bien secondé par les entrants Thuram et Kolo Muani.

HUIT DIFFÉRENCES

1. Des palmarès en club incomparables

Eric Cantona a collectionné les titres avec Manchester United : quatre fois champion d’Angleterre et deux fois vainqueur de la Cup, tout ça en cinq saisons à peine (1992-1997). On peut y ajouter un autre titre de champion avec Leeds en 1992 et quatre Community Shields. C’est beaucoup mieux qu’en France, où il a été champion deux fois avec l’OM et remporté la Coupe de France avec Montpellier. Soit un total de 14 titres en 12 ans de carrière. Mais il lui manque des titres internationaux, ceux qui font la différence.

Karim Benzema a remporté huit titres de champion, quatre en France avec Lyon, quatre en Espagne avec le Real. Il a aussi gagné trois Coupes nationales, et des babioles comme deux trophées des champions et quatre super coupes d’Espagne. Mais là où il fait la différence, évidemment, c’est dans ses cinq Ligues des champions, doublées de cinq Coupes du monde des clubs et de quatre Supercoupes de l’UEFA. Soit 31 titres en 18 ans de carrière, série en cours.

2. Une fidélité aux clubs à géométrie variable

Si on met de côté son prêt de quelques mois à Martigues en 1986 (en D2), Cantona aura porté les maillots de 7 clubs différents : Auxerre (94 matchs en 5 saisons), l’OM (48 matchs en 2 saisons), Bordeaux (12 matchs en 6 mois), Montpellier (39 matches en une saison), Nîmes (17 matchs en 6 mois), Leeds (35 matchs en deux saisons) et Manchester United (185 matchs en 5 saisons).

Pour Karim Benzema, le décompte est beaucoup plus rapide : Lyon (148 matchs en 5 saisons) et le Real Madrid (629 matchs au 24 février 2023, en 14 saisons). Il est très probable que ce seront les deux seuls clubs de toute sa carrière.

3. Des carrières en sélection sans commune mesure de durée et de densité

Entre le premier et le dernier match d’Eric Cantona en Bleu, il se sera passé sept ans et cinq mois. Sur un total potentiel de 63 matchs, il en aura joué 45 et manqué seulement 18. Des débuts de Karim Benzema à sa fin de carrière en Bleu (sauf s’il revient sur sa décision), il se sera écoulé 15 ans et deux mois. C’est la deuxième carrière la plus longue en équipe de France, après celle de Larbi Ben Barek. Mais c’est une carrière à trous, puisque le Madrilène aura joué 97 fois sur un maximum possible de… 200.

4. L’un est revenu, l’autre pas

On pourrait s’amuser à imaginer dans quelles circonstances Eric Cantona, s’il n’avait pas arrêté sa carrière en 1997, aurait pu revenir en sélection avec la même durée d’absence que celle de Benzema. Un peu plus de cinq ans et six mois après janvier 1995, ça l’aurait amené à l’Euro 2000, où il aurait côtoyé Henry, Trezeguet et Anelka !

Car bien sûr, la différence essentielle entre les deux est là : même si la deuxième partie de carrière internationale de Benzema (16 matchs, 10 buts) est moins riche que la première, elle a fait naître beaucoup d’espoirs chez les supporters. Pour ceux de Cantona, il ne reste que des regrets.


 

5. Des présences différentes en phases finales

On l’a dit plus haut, Eric Cantona n’a joué aucune phase finale de Coupe du monde dans sa carrière, et son passage à l’Euro a été insignifiant. On ne peut pas en dire autant de Karim Benzema, qui n’aura certes joué qu’une Coupe du monde, mais en disputant les cinq matchs comme titulaire et en marquant trois buts (plus un pénalty manqué, un but attribué au gardien adverse et un autre refusé car inscrit après le coup de sifflet final). A l’Euro, il a signé deux doublés consécutifs contre le Portugal et la Suisse en 2021.

6. Un palmarès en sélection vierge pour l’un, pas pour l’autre

Si Eric Cantona n’a jamais rien gagné avec les Bleus (hormis le très oubliable tournoi de France à l’hiver 1988, et encore il n’a pas joué), Karim Benzema peut au moins montrer la Ligue des Nations 2021, à laquelle il a activement contribué en marquant en demi-finale contre la Belgique et en finale face à l’Espagne. Ce n’est pas considérable au regard de son incroyable palmarès (32 titres), mais c’est déjà mieux que rien.

7. Pas la même place au classement des joueurs et des buteurs

Avec 45 sélections, Eric Cantona se situe au niveau de Raymond Kopa et de Basile Boli, à la 63e place du classement des sélectionnés. Il fait mieux au classement des buteurs, ses 20 buts le portant à la 16e place, à hauteur de Paul Nicolas et devant Jean Baratte.

Karim Benzema est bien plus haut dans les deux catégories. Sans son forfait au Qatar, il serait devenu centenaire en sélections. Il termine 12e, au niveau de Lizarazu et Blanc, aux portes du top 10. Au classement des buteurs, c’est encore mieux, puisqu’avec 37 réalisations, il est 5e, derrière Platini mais devant, provisoirement, Mbappé.

8. Un Ballon d’or à zéro

Enfin, si Eric Cantona a été cité trois fois pour le Ballon d’or, il n’a jamais fait mieux qu’une troisième place en 1993 (derrière Roberto Baggio et Dennis Bergkamp). Karim Benzema a été cité neuf fois, et a fini par remporter le trophée en 2022. Ça ne lui a pas trop porté chance, puisque à l’instar de ses prédécesseurs, il n’a pas gagné la Coupe du monde suivante.

Le trait d’union entre les deux : Zinédine Zidane

Quand Zidane arrive en sélection à 22 ans en août 1994, Eric Cantona, 28 ans n’a plus que cinq mois à passer en équipe de France. Ils se croiseront à peine, et Aimé Jacquet tranchera en faveur de Zidane (et Djorkaeff) pour préparer l’Euro 1996 et la Coupe du monde 1998.

Huit mois après la finale de Berlin sur laquelle Zidane, 34 ans, quitte définitivement les Bleus — et achève sa carrière de footballeur — Karim Benzema fait ses débuts en sélection. Ils se retrouvent à Madrid en 2009, et en 2016, Zidane devient l’entraîneur de Benzema. On peut donc dire que s’il a contribué à abréger la carrière internationale du premier, il a largement contribué à prolonger celle du deuxième, le soutenant inlassablement pendant ses cinq années loin des Bleus.

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