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Football à la française, l’élégance du style

Publié le 26 mai 2016

C’est un des plus beaux livres consacrés au jeu de ballon. Thibaud Leplat, admirateur d’Albert Camus et d’Albert Batteux, remonte aux sources fécondes du football à la française. Il le fait avec le style et le panache que le sujet appelle.

Ainsi il est possible d’écrire des livres sur le football qui ne tombent pas des mains. Quelques semaines après l’impeccable Comment regarder un match de foot [1], c’est au tour de Thibaud Leplat de se lancer dans un projet a priori impossible : essayer de définir ce qu’est le jeu à la française, si tant est qu’il existe.

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Alors, bien sûr, il sera question de WM, de béton, de défense de zone et de carré magique, on va invoquer Gabriel Hanot, Albert Batteux, Georges Boulogne et Michel Hidalgo, comme tant d’ouvrages l’ont déjà fait (rarement aussi bien, il faut le reconnaître). L’originalité et la richesse de Football à la française (éditions Solar, 448 pages, 18,90 euros) viennent plutôt de ses multiples références à un autre Albert, prix Nobel de littérature et disparu en janvier 1960, alors que l’équipe de France va commencer sa longue traversée du désert. Il s’agit bien sûr d’Albert Camus, l’auteur de la phrase « ce que je sais finalement de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois ».

Albert Batteux à Saint-Etienne
Albert Batteux à Saint-Etienne

L’écriture de Thibaud Leplat est à la fois dépouillée et ciselée, sans enluminures comme certains s’y complaisent mais d’une précision qui ne s’interdit aucune audace. Y compris quand il parle... du style :

« C’est ainsi que naturellement surgit la question du style : comment dans ce cas construire sa propre langue mais avec les mots des autres ? Comment inventer dans le cadre strict d’une grammaire qu’on n’a pas choisie, de principes et de syntaxes qui nous ont été transmis et qui sont la condition nécessaire à la construction et à la compréhension, une manière propre de formuler des phrases, d’écrire, de jouer ? » [2].

Ça paraît simple à dire, mais essayez un peu. Comme essayez de faire une passe dans les pieds sans regarder le jeu, ou un tir enroulé du droit au poteau opposé. Vous verrez comme c’est facile.

Pour définir ce que pourrait être le football à la française, Thibaut Leplat convoque donc Gabriel Hanot, interroge Jacques Ferran — plume historique de France Football —, relit les articles de son adversaire François Thébaud dans Miroir du Football [3] et plonge avec effroi dans les eaux troubles qui ont inspiré Georges Boulogne. Oui, le père de la formation à la française, comme on dit. Pour violente qu’elle soit, la mise au point, parfaitement argumentée, est de celles qui rendent ce livre nécessaire.

Il y avait donc le jeu à la rémoise (et plus tard, à la nantaise) d’un côté, fait de mouvements, d’audace, de primauté de la technique et du jeu court sur la puissance et la vitesse, et le béton de l’autre, cette option ceinture et bretelles qui prolifèrera dans les années soixante, inspirée par le catenaccio italien. Le premier a échoué aussi bien en coupe d’Europe (deux finales tout de même) qu’en coupe du monde, mais au moins a-t-il brillé. Le second a échoué dans des proportions encore plus vastes. Puis est arrivé Michel Hidalgo.

« Ancien joueur de Batteux au Stade [de Reims] et de Lucien Leduc à l’AS Monaco (école de l’offensive élégante) puis ancien adjoint de Kovacs et de Boulogne (école du béton à tendance Ajax), Hidalgo avait vécu à mi-chemin entre ces deux traditions antagonistes ». [4].

Michel Hidalgo en 1976
Michel Hidalgo en 1976

Et la synthèse, il la trouva entre 1981 et 1982 [5], quand il associa au milieu de terrain Bernard Genghini, Jean Tigana et Alain Giresse, puis les trois à Michel Platini un bel après-midi de juillet 1982 à Madrid contre l’Irlande du Nord. Le carré magique, inspiré de celui du Brésil 1970 (Tostao, Gerson, Pelé, Rivelino) était né comme une évidence, en associant trois numéros dix et un quatrième porté sur l’offensive [6]. C’était sans doute ce qui s’approchait le plus du football à la française, sans la culture de la gagne [7] que Platini, puis plus tard Deschamps et Zidane importeraient d’Italie.

« Paul Breitner avait deviné à Séville que l’édifice français était friable et que l’intérieur de cette structure séduisante faite de bonne volonté et d’optimisme n’abritait en réalité aucun autre matériau que l’intelligence des hommes qui la composaient. Il s’était engouffré dans le dos de Platini comme un courant d’air dans une pièce trop vide. Qu’y avait-il au centre du carré magique ? Le vide. »
 [8].

Michel Platini à Séville
Michel Platini à Séville

Il faut lire enfin ce que dit Thibaut Leplat de Zinedine Zidane. Comment Aimé Jacquet, dont l’audace n’était pas la qualité première, avait construit une équipe imprenable (avec sept joueurs défensifs) pour lui laisser carte blanche devant. Comment on s’extasia à l’infini sur sa technique hors normes sans voir que son influence sur le jeu était moindre que celle de Kopa ou de Platini. Comment son retour, en août 2005, fut mis en scène pendant quatre mois par L’Equipe à grands renforts de vocabulaire messianique — l’homme providentiel qui revenait pour sauver la nation, air connu. Comment les Italiens le coupèrent du reste des Bleus à Berlin avant de le sortir du match (et de l’Histoire) pour de bon. Et ce qu’un certain Pep Guardiola, pas encore entraîneur, disait de lui la veille de la finale.

Zinedine Zidane à Berlin
Zinedine Zidane à Berlin

Allez, une petite dernière pour la route avant de vous laisser le plaisir de découvrir ces 350 pages passionnantes (avec en bonus 80 autres d’entretiens) :

« La jeunesse, c’est le fondement poétique de toutes les convictions du monde. Avoir vingt ans pour toujours, c’est exactement le propos du football. » [9]

Pour ma part, je dirais plutôt dix ans, mais l’idée est la même.

[1de Raphaël Cosmidis, Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont, édité par Solar

[2Football à la française, p 80.

[3magazine avant-gardiste et marxiste qui a cessé de paraître en 1979. On peut lire des articles de François Thébaud et d’autres, contemporains, sur le site Miroir du football.

[4Football à la française, p 245.

[7Sur la défaite de Séville, lire 8 juillet 1982 : RFA-France 

[8Football à la française, p 265.

[9Football à la française, p 288.



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