Alain Dautel : « ces héros de 1958, jamais je ne les oublierai ! »

Publié le 1er octobre 2017, mis à jour le 20 octobre 2017

Troisième et dernier entretien avec l’un des auteurs du Dico des Bleus (sortie le 25 octobre). Place à Alain Dautel, qui a eu la chance de vivre adolescent la période du grand Stade de Reims et de l’épopée suédoise de 1958. Il en a été marqué pour toujours.

Quel est ton premier souvenir de l’équipe de France ?

Il me ramène toujours à ce formidable France-Brésil du mardi 24 juin 1958, pour la demi-finale de la coupe du monde au Rasunda Stadion de Solna en Suède. C’était en fin d’après-midi vers 17, 18 ou 19 heures peut-être, je ne me souviens plus très bien, voilà 59 ans quand même aujourd’hui ! 

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Je n’avais pas tout à fait 12 ans mais je m’intéressais déjà beaucoup, depuis 1954/1955, à l’équipe nationale dirigée par Albert Batteux, l’entraîneur du Stade de Reims. C’est d’ailleurs en raison de ma grande passion pour les Rémois que je me suis tout naturellement tourné vers les Tricolores car les Bleus comptaient de nombreux joueurs de Reims parmi eux (Jonquet, Penverne, Fontaine, Piantoni et Vincent entre autres).

Mes parents ne possédaient pas de poste de télévision à l’époque mais ils m’avaient donné la permission de suivre cette demi-finale à Pau, au Café d’Alger, à deux pas de la rue des Alliés où nous habitions. La salle de ce café était archi-comble bien avant le début de la rencontre. J’ai vécu ce jour-là un grand et beau moment de sport, au milieu de supporters enthousiastes et bruyants. Quelle ambiance et quel match ! Just Fontaine a rapidement égalisé après le but de Vava et, comme tout le monde, j’ai alors cru à une suite favorable pour la France.


 

« Je suis rentré chez moi le cœur rempli de tristesse »

Hélas la blessure du capitaine Robert Jonquet (fracture du péroné) au bout de vingt-cinq minutes de jeu, à peine, est venue anéantir tous les espoirs de victoire et de qualification pour la finale. Un jeune phénomène de 17 ans, Pelé a marqué à trois reprises, pesant de toute sa classe et aussi de son culot, sur la rencontre. Mon joueur préféré, Roger Piantoni (« Bout d’chou ») a eu beau inscrire un deuxième but à quelques minutes de la fin, il y a longtemps que l’affaire était entendue… 5 à 2 pour les Brésiliens c’était vraiment trop dur pour les Français, surtout à 10 contre 11.

Je suis retourné chez moi le cœur rempli de tristesse. Le rêve s’était brisé brutalement, par la faute de ces magiciens du Brésil et j’ai eu bien du mal à me remettre de cette immense déception. Mais qu’importe, ces héros de l’année 58 jamais je ne les oublierai !

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Le fait que France-Brésil soit retransmis à la télévision a-t-il contribué à forger le mythe ?

Je pense effectivement que cette retransmission télévisée est restée une référence extrêmement importante voire fondamentale, pour tous les supporters de l’équipe de France. Il y a eu dans notre pays, quelques jours avant cette demi-finale, un engouement, une attente et une passion plutôt extraordinaires pour les Bleus d’Albert Batteux. Le très bon parcours de nos représentants, à partir des matches du groupe B jusqu’au quart de finale gagné contre l’Irlande du Nord, a été incontestablement l’élément déclencheur de cet enthousiasme grandissant.

Après cette demi-finale de Solna, perdue avec les plus grands honneurs, qui est resté gravée à jamais dans la mémoire de tous ceux qui ont eu la chance de la suivre à la télévision, il est apparu comme une sorte d’évidence que plus aucune rencontre entre Français et Brésiliens ne pourrait, désormais, être un match comme les autres.

Pour ma part, cinquante-neuf ans après, je peux dire que le mythe des France-Brésil est né un soir du mardi 24 juin 1958 pendant cette glorieuse campagne suédoise. D’autres magnifiques affrontements, par la suite, sont venus rejoindre ce match de légende de Stockholm : juin 77 à Rio, juin 86 à Guadalajara pour la qualification en demi-finale aux tirs au but et enfin, bien sûr, le sacre suprême le 12 juillet 1998 au stade de France où la bande à Aimé Jacquet est sur le toit du monde !

Avant l’épopée de Suède, il n’y a pas grand chose à retenir dans l’Histoire de l’équipe de France. Pourquoi 1958 marque-t-il une rupture ?

Cette année 1958 restera toujours comme celle du renouveau pour le football tricolore. Un entraîneur d’exception, Albert Batteux, rigoureux mais fin psychologue et très humain, défenseur acharné du beau jeu, est parvenu à transformer complètement le style de l’équipe de France. La magnifique aventure de la Coupe du monde disputée en Suède est venue récompenser le travail de celui que l’on surnommait « Bébert la science ».

Il faut reconnaître que cette réussite tient pour beaucoup à l’apport des brillants joueurs que Batteux dirigeait déjà au Stade de Reims et qu’il n’a pas hésité à réunir au sein de la formation tricolore pour assurer la continuité du beau football, le football champagne comme on disait à cette époque, en référence à celui pratiqué par l’équipe rémoise. Jonquet, Penverne, Kopa, Fontaine, Piantoni et Vincent étaient en quelque sorte des musiciens surdoués dont Albert Batteux était le chef d’orchestre.

« Le début de la métamorphose a peut-être eu lieu en mars 1955 à Madrid »

C’est cette osmose entre l’entraîneur et ses joueurs qui a permis à l’équipe de France de progresser, de se hisser, par la qualité de son football offensif en particulier, au niveau des meilleures nations et de conquérir une bien belle troisième place au Mondial 58. Mais il me semble aussi qu’un début de cette métamorphose de l’équipe nationale avait peut-être eu lieu, qui sait, un certain 17 mars 1955 à Madrid quand la France avait battu l’Espagne 2-1 : Albert Batteux venait de prendre en mains les destinées du foot français et Raymond Kopa avait éclaboussé la rencontre de tout son immense talent…

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Alors oui, 1958, année de rupture avec un passé sans grand éclat et des résultats décevants (l’élimination rapide lors de la Coupe du Monde 1954 par exemple) et année qui a donné beaucoup de joies et de bonheur aux supporters des Bleus puisque près de soixante ans plus tard on l’évoque encore comme une référence incontournable dans l’histoire des Bleus !

L’équipe de 1958 est bâtie autour du grand Reims avec Fontaine, Vincent et Piantoni, plus Kopa qui jouait au Real Madrid et Albert Batteux qui entraînait l’équipe sans en être le sélectionneur. Quelle place occupait Reims à l’époque, en France et en Europe ?

On peut dire qu’à cette époque le Stade de Reims était le club numéro un en France en dépit de la valeur de ses adversaires, Saint-Etienne, Lens, Nîmes, le Racing de Paris et Monaco, entre autres, qui essayaient de mettre à mal la suprématie des joueurs d’Albert Batteux. Le doublé Coupe-Championnat de 1958 illustre bien cette domination des Champenois à qui tout réussissait, ou presque, sans oublier le titre de meilleur buteur de Just Fontaine (34 buts en 34 matches).

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Fontaine, Vincent, Piantoni, Jonquet, vedettes des Rouge et Blanc certes, avant le retour de Raymond Kopa le Madrilène, mais on peut citer aussi d’autres éléments qui ne leur devaient rien en classe pure : le gardien Dominique Colonna, le demi Robert Penverne et l’attaquant René Bliard pour ne citer qu’eux. Avec cet effectif il n’était donc pas étonnant que Reims domine largement les compétitions nationales.

« Reims était au niveau des meilleures formations de l’époque »

Les performances réalisées cette année-là par le grand Reims auront un prolongement sur le plan européen qui voit les hommes d’Albert Batteux tenir la dragée haute aux ténors continentaux. La qualité du football proposé par les coéquipiers de Robert Jonquet lui permet d’être au niveau des meilleures formations de l’époque (Real Madrid, Standard de Liège, Milan, Juventus, Young Boys de Berne, Sporting Lisbonne et Dukla de Prague). La Coupe des Clubs champions européens 58/59 échappera aux Rémois qui échoueront, à l’issue d’un très beau parcours, en finale face à l’intouchable Real Madrid de Di Stéfano et… Kopa.


 

On se souviendra aussi que Reims disputait tous ses matches de Coupe d’Europe au Parc des Princes, le stade Auguste-Delaune ayant une capacité d’accueil du public insuffisante. Numéro un en France, tout proche des meilleurs clubs sur le continent, le Stade de Reims avait su conquérir le cœur d’innombrables supporters et avait été un digne représentant du football français à l’étranger.

Je ne suis pas près d’oublier les extraordinaires soirées que nous ont fait vivre les Rémois, en particulier contre le Standard de Liège et les Young Boys de Berne, l’oreille collée au vieux poste de radio familial, allant jusqu’à réclamer un peu de silence à mes parents pour mieux écouter les commentaires de ces rencontres !

Hormis ces quatre joueurs-là dont on parle toujours, quels sont les autres éléments de l’équipe qui ont été déterminants en 1958 ?

L’équipe de France de 1958 ce n’était pas, bien sûr, que Jonquet, Fontaine, Piantoni et Vincent (plus Kopa qui devait rejoindre les Bleus en Suède). D’autres joueurs ont été déterminants dans les brillants résultats obtenus sous la direction d’Albert Batteux. Le gardien de Saint-Etienne, Claude Abbes était rassurant pour sa défense grâce, en particulier, à ses impeccables sorties aériennes qui constituaient son point fort. Cette sûreté dans ce domaine lui avait peut-être permis de ravir la place de titulaire à François Remetter qui avait joué les deux premières rencontres de la Coupe du Monde.

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« Maryan Wisnieski était rapide et bon dribbleur »

Devant ce dernier rempart d’autres éléments se mettaient en valeur pour stabiliser l’arrière-garde tricolore. Trois d’entre eux disputèrent d’ailleurs tous les matches de l’épopée suédoise : Raymond Kaelbel homme de devoir dur et intraitable, André Lerond doté d’une belle pointe de vitesse pour un défenseur, excellent relanceur et Armand Penverne très technique, combatif et efficace dans son rôle de relayeur entre les défenseurs et les attaquants.

Je n’oublierai pas de citer également deux autres joueurs qui ont beaucoup apporté aux Bleus durant cette belle année 1958 : Jean-Jacques Marcel, le natif de Brignoles, boute-en-train de l’équipe au très bon jeu de tête et qui possédait aussi une excellente frappe de balle, Maryan Wisnieski, l’ailier droit lensois, rapide, bon dribbleur et qui savait donner des passes et des centres d’une grande précision à ses partenaires de la ligne d’attaque.

Le Lillois Yvon Douis n’a disputé qu’un match en Suède (celui de la troisième place contre les Allemands) et c’est bien dommage car c’était un brillant technicien ; mais la concurrence était rude pour lui avec Fontaine et Piantoni, titulaires indiscutables de leur poste.

La fin de l’équipe de 1958 ne commence-t-elle pas avec la mort de Paul Nicolas en mars 1959 ? L’influence d’Albert Batteux ne décline-t-elle pas par la suite, même s’il reste en place jusqu’en 1962 ?

Effectivement, le déclin progressif connaît son point de départ après la mort accidentelle du sélectionneur Paul Nicolas. Sa disparition tragique avait provoqué une très grande émotion en France et à l’étranger. Ce véritable patron de l’équipe nationale, autoritaire et compétent, avait su choisir les hommes capables de redorer le blason des Tricolores. Albert Batteux, dont les conceptions de jeu étaient partagées par le sélectionneur, fut confirmé dans son rôle d’entraîneur et, dans son sillage, la sélection régulière de plusieurs vedettes du Stade de Reims ne pouvait que pérenniser le football offensif très spectaculaire prôné en permanence par le technicien champenois.

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Paul Nicolas avait formulé aussi des propositions intéressantes pour le bien de l’équipe de France : réduire le nombre de clubs de l’élite (pour mieux les structurer et réorganiser les périodes d’entraînement, de compétition et de mise à disposition du Onze national des internationaux) et développer les centres de formation. Dans ce dernier cas, les présidents des clubs professionnels préféraient enrôler des vedettes de renom et ne se souciaient pas trop de la détection des jeunes talents.

Donc les bonnes idées de l’ancien attaquant de l’équipe de France restèrent de longues années sans suite. On allait se rendre compte rapidement du grand vide laissé par la mort de Paul Nicolas et les Bleus s’apprêtaient aussi à traverser de très nombreuses années chaotiques.

L’influence d’Albert Batteux déclinait également avec, à mon avis, une explication qui réside pour beaucoup dans l’évolution tactique du jeu, ce dont ne s’est peut-être pas assez méfié l’entraîneur rémois. En effet, les temps changent et les systèmes qui donnaient d’excellents résultats durant certaines années, se transforment un jour radicalement, pour laisser la place à de nouveaux schémas. Le beau football de « Bébert la Science » qui reposait exclusivement sur la précision et la technique a été bientôt dépassé par l’apparition d’un jeu plus rugueux, plus défensif, plus physique, moins spectaculaire sans doute mais plus efficace.

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En fait une évolution complètement à l’opposé des belles théories offensives que défendait ardemment ce brave Albert Batteux. Je pense qu’on peut affirmer que des dispositifs ultra-défensifs comme le béton, le verrou, le catenaccio (cher à Helenio Herrera, le coach de l’Inter de Milan) adoptés par un nombre croissant d’équipes nationales avec pour conséquente directe la prise de risques minimale dans les matches, ont enterré de façon quasi définitive le football-champagne qui avait permis aux Bleus (et au Stade de Reims) d’atteindre les sommets du foot européen et mondial.

Je me permets d’ajouter une troisième cause qui, d’après moi, a probablement contribué à accélérer ce déclin de l’inoubliable équipe de 1958 : d’une part le vieillissement inéluctable de certains joueurs (Jonquet, Penverne et Marche entre autres) que l’on a eu du mal à remplacer et d’autre part les blessures d’éléments majeurs comme Fontaine et Piantoni qui ont beaucoup manqué à l’équipe de France.

Comme dans toutes les fins de cycle qui jalonnent l’histoire des plus grandes équipes, le déclin n’est donc jamais très loin et le chemin qui mène à nouveau à des lendemains plus radieux, est bien long et difficile à parcourir.

Hormis Just Fontaine, aucun joueur de 1958 ne s’est retrouvé en situation de sélectionneur des Bleus. Penses-tu que Jean Vincent, qui a dirigé plusieurs équipes dont le grand Cameroun de 1982, aurait pu en être un ?

C’est vrai que notre légendaire buteur a été un bien éphémère sélectionneur de l’équipe de France en 1967 (il connaîtra une expérience plus favorable à la tête des Lions de l’Atlas – le Maroc – qu’il dirigera entre 1979 et 1981 avec à son palmarès la troisième place à la Coupe d’Afrique des Nations en 1980).

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En ce qui concerne Jean Vincent je reste persuadé qu’il aurait été un bon sélectionneur si le choix des instances fédérales s’était porté sur son nom.

En 1976, le président de l’époque du FC Nantes, Louis Fonteneau, avait beaucoup insisté pour que ce soit lui qui prenne la succession de José Arribas qui ne souhaitait pas prolonger son contrat avec les Canaris. Et il n’eut pas à le regretter durant les six années où Jean Vincent entraîna le club (deux titres de champion de France, une Coupe de France et une demi-finale de Coupe des vainqueurs de coupe). L’ex-ailier gauche de Reims et du Onze tricolore a apporté sa touche personnelle à la formation de Loire-Atlantique tout en perpétuant ce fameux jeu à la nantaise cher à son prédécesseur.

Jean Vincent était un éducateur et un formateur dans l’âme. Passionné par son métier il avait les qualités d’un excellent pédagogue et avait facilité l’éclosion de jeunes talents comme Loïc Amisse, Eric Pécout et Bruno Baronchelli, entre autres. Ce technicien n’avait qu’un crédo : transmettre son savoir aux joueurs et les faire profiter de sa grande expérience professionnelle, assurer la formation des plus jeunes (on se souvient des stages Jean Vincent de Saint-Brévin-les-Pins, non loin de Nantes).

Pour toutes ces raisons je pense qu’il aurait pu être un sélectionneur des Bleus très valable car il connaissait parfaitement bien le football. C’est quand même étonnant que la Fédération n’ait jamais songé à lui proposer ce poste. S’il avait été investi dans cette mission aurait-il obtenu les résultats en rapport avec ses grandes compétences ? Cette question ne connaîtra jamais la réponse…

pour finir...

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